Épisode 96 : Réactions en sens divers
🎧 Musique : Galaxies – StellarDrone
Pour profiter pleinement de l'expérience de lecture en musique, si vous n'avez pas d'abonnement YouTube Premium, je vous conseille de lire ce texte sur ordinateur et d'ouvrir le lien musical dans un nouvel onglet. Ça marche tout aussi bien et ça a l'avantage d'être gratuit 🙂
-----------------------------------------------------
La cour de la Petite Forteresse est noire de monde. Toute la ville de Lucilinburhuc est en train de s'y presser, et on peut apercevoir parmi la foule des délégations venues des comtés des environs, qui ont été prévenus par messager. Une estrade a été dressée dans le fond, avec un autel où le Père Adalbéric dit la messe assisté par deux prêtres de la ville, et un pupitre où le comte Siegfried, en phrases sobres et de la voix brève et assourdie des grandes douleurs, annonce à la foule rassemblée en ce lieu le décès de la comtesse Mélusine, dont le corps n'a pas pu être retrouvé malgré toutes les recherches entreprises en ce sens. D'où l'absence de cercueil, qui ne passe pas inaperçue à l'assistance et qui exige de ce fait une explication.
Les recherches entreprises ne sont même pas une légende inventée pour la circonstance. Malgré ce qu'il a avoué au Père Adalbéric, le comte Siegfried a tenu à rechercher le corps de sa comtesse disparue. Il a tenu à se faire assister par le prêtre pour déplacer les pierres qu'il ne pouvait pas gérer tout seul. Pour certaines d'entre elles, qui étaient vraiment trop lourdes et trop volumineuses, il a même requis l'aide de deux domestiques, au risque de les voir faire une découverte sur laquelle eux n'auraient certainement pas été prêts à se taire à jamais. Ils ont même mis la faille à nu en un endroit. Mais de corps de Mélusine, point. Tous en ont conclu qu'elle était sûrement tombée au fond de l'abîme, et aucun des participants aux fouilles n'avait réellement envie d'aller y poursuivre les recherches au péril de sa vie. Ils ont alors rebouché la faille avec les blocs les plus imposants qu'ils avaient déplacés, et ainsi les recherches se sont terminées. Sans résultat. Sans cadavre. Sans rien d'autre que la parole du comte Siegfried pour témoigner du décès de la comtesse Mélusine.
L'annonce faite en privé à la Petite Forteresse aux enfants puis aux domestiques fut pénible. Celle aux enfants surtout, qui adoraient leur mère, Ermentrude la rebelle peut-être mise à part. Tous, y compris elle, ont reproché à leur père d'avoir tardé à leur dire la vérité et à rechercher leur mère, même Heinrich pourtant habituellement proche de Siegfried. Heinrich reprochait d'ailleurs aussi à son père de ne pas associer au moins lui aux recherches : après tout, n'était-il pas l'aîné ? Et Siegfried n'avait-il pas trois fils sur lesquels il pouvait compter ? Et Mélusine n'était-elle pas leur mère à tous ? Des fils, et même des filles aussi d'ailleurs, n'avaient-ils pas le droit de chercher leur mère ?
Un tel argument était difficile à parer. Évidemment, le Père Adalbéric comprenait parfaitement la raison pour laquelle le comte Siegfried avait décidé de les exclure des recherches... et il comprenait aussi, puisqu'il la connaissait, pourquoi elle était impossible tant à communiquer qu'à expliquer. Lui-même aurait été bien embarrassé s'il avait dû le faire, et il ne se réfugiait que trop volontiers derrière sa propre ignorance factuelle et le secret de la confession. "Je ne sais rien, je ne suis au courant de rien, c'est votre père qui sait et il est le seul à avoir tout vu." Parfois c'est une excuse bien commode.
Parmi les domestiques, Geerty fut la seule à manifester une réelle émotion. Encore maintenant, elle a du mal à retenir ses larmes. Elle est bien la seule. La plupart des autres maintiennent certes un minimum de réserve, et rares sont certes ceux ou celles qui, à l'instar d'une Leni, ont du mal à ne pas s'en réjouir ouvertement. Mais au sein de la maisonnée de la Petite Forteresse, sans pour autant inspirer une franche hostilité, la comtesse Mélusine n'a jamais joui d'une très grande popularité.
Chez les habitants de Lucilinburhuc, par contre, l'écho est différent. La cérémonie révèle que la comtesse Mélusine y était particulièrement populaire auprès des plus défavorisés vu son engagement dans les œuvres de bienfaisance, et malgré ses manières farouches, elle y était créditée d'une grande simplicité et y avait amassé un important capital de sympathie. Les habitants de Lucilinburhuc se disent plutôt que la comtesse Mélusine va bien leur manquer, et plus d'un pleure sa mort.
Ceux, et surtout celles, que le Père Adalbéric ne peut pas s'empêcher d'observer d'un œil amusé, par contre, ce sont les délégués et déléguées des comtés avoisinants. Il est clair que maintenant que la comtesse Mélusine de Lucilinburhuc est enfin décédée, la chasse au mariage est désormais ouverte, et que même avec sept enfants d'une première épouse, vu les rentes confortables que lui assurent son bourg castral, son comté et en plus les métairies de Koerich qu'il ne faut quand même pas oublier, le comte Siegfried de Lucilinburhuc est un gros gibier et que tant les damoiselles que les comtesses veuves des environs vont très vite vouloir se l'arracher. Toutes n'attendent que la fin du deuil prescrit pour sonner l'hallali et rivaliser d'audace et d'ingéniosité pour attirer son attention et réveiller son désir. Et pour nombre de familles de son milieu qui ont des jeunes filles à marier, Siegfried de Lucilinburhuc apparaît désormais comme un bon parti.
Mis à part le fait qu'étant chasseur lui-même, le comte Siegfried est le premier à connaître toutes les ruses de la chasse et à savoir les repérer.
Pourtant, le Père Adalbéric est, pour sa part, le tout premier à penser que dans l'intérêt de toutes et de tous, la chose la plus saine serait que dès la fin du deuil prescrit, le comte Siegfried reprenne épouse aussi vite que possible. Même si les sentiments les plus forts ne sont pas présents au départ. Ils viennent souvent par la suite. Après tout, chez les pauvres et les manants, ne dit-on pas que "deuil de morte dure jusqu'à la porte" ?
Sentiments ou pas, il y a des fonctions à remplir, des tâches à exécuter, un rôle à jouer, qui tous ne peuvent l'être que par une épouse en bonne et due forme. Surtout quand il y a des enfants.
Le plus important est de rétablir un équilibre et de maintenir un ordre, de veiller à ce qu'aucune place ne reste vide, à ce que chacune soit occupée. La nature laissée à elle-même a tellement horreur du vide qu'elle le comblerait avec n'importe quoi. N'est-ce pas ce qu'a vécu le comte Siegfried ? Et n'est-on pas en train d'en voir les désastreuses conséquences ?
Tant qu'à combler un vide, autant le faire en respectant des règles qui y mettent bon ordre et qui garantissent dans la mesure du possible que les choses se passent bien – et que chacun et chacune y trouve son compte. Le reste vient après.
D'ailleurs, mieux vaut que toutes choses restent contenues dans les limites du raisonnable, et en premier lieu les émotions. Au moins chacun garde la lucidité nécessaire pour prendre les bonnes décisions. Les grands sentiments avant le mariage – et même après d'ailleurs – sont souvent source de grands désordres.
En tout cas telle est la conviction du Père Adalbéric. Et ce n'est certainement pas ce qu'il a vu depuis vingt-cinq ans avec la comtesse Mélusine – ni surtout ce qu'il vient d'apprendre dernièrement à son sujet – qui le convaincra du contraire.
Épisode 97 : Effacement
Crédit images : toutes les images publiées dans cette Creative Room sont mes créations personnelles assistées par IA sur Fotor.com, retouchées sur Microsoft Photos
© Jackie H, 2024–2026
Tous droits réservés selon toutes législations et conventions nationales et internationales en vigueur, qu'il s'agisse d'individus humains, d'organisations ou d'intelligences artificielles
Texte entièrement rédigé par un être humain
non-commercial use only
Colaborar
Puedes apoyar a tus escritores favoritos


Comentario (0)