Épisode 97 : Effacement
🎧 Musique : HanuDixit – Thunderstorm
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La cérémonie est terminée et la foule, petit à petit, déserte la cour de la Petite Forteresse et reprend le chemin qui descend vers Lucilinburhuc. En partant, chacun vient serrer la main du comte Siegfried et de ses enfants, stratégiquement placés à la sortie de la cour selon les usages, pour leur présenter ses condoléances. Siegfried a du mal à cacher ses tremblements de colère devant les témoignages de sympathie mielleux que lui adressent tant de ces gens de son milieu qui, du vivant de Mélusine, étaient les premiers à lui manifester de l'hostilité, ouvertement ou à couvert. Il a beau savoir ce qu'il sait à présent, et leur relation avant cela avait beau traverser une période de froideur et d'éloignement, la disparition de Mélusine n'en laisse pas moins dans sa vie une plaie béante... et un grand froid. La pire des solitudes lui paraît d'être environné de l'hypocrisie de tous ces gens que pour un peu, il rendrait volontiers responsables de ce qui s'est passé. Parce que même s'il sait qu'il ne peut pas leur reprocher ce qu'elle était, il sait aussi qu'ils ne seraient que trop réjouis de l'apprendre. Malgré ce qu'il sait, malgré la confusion dans laquelle il s'en retrouve, les imaginer tous prêts à fondre droit sur son cadavre comme des charognards pour se l'arracher et le mettre en pièces lui est intolérable. Si la décence lui interdit de leur cracher leur hypocrisie à la figure et s'il est capable d'assez de maîtrise de soi pour s'en empêcher, la lame l'une épée n'en brille pas moins dans chacun de ses yeux, et la raideur de sa mâchoire ne trompe aucun de ceux devant qui il se retient. D'ailleurs, après le départ de chacun d'entre eux, il le suit brièvement d'un regard luisant d'une haine sans équivoque, qui n'échappe même pas à ses enfants. C'est avec les habitants de Lucilinburhuc qu'il se montre le plus calme et le plus sobre dans sa douleur.
Mais dès que le dernier délégué des seigneuries alentour et le dernier habitant du bourg castral ont présenté leurs condoléances, ont quitté la cour et se sont suffisamment éloignés pour ne plus être à portée de voix, Siegfried retourne vers l'estrade, remonte derrière le pupitre et donne ses instructions à toute la maisonnée de la Petite Forteresse avant qu'eux aussi se dispersent. Il ordonne que dès aujourd'hui, les effets de feue la comtesse Mélusine et tout ce qui peut la rappeler partout dans le château soient mis dans des malles et transportés dans une pièce fermée à clé. Les filles pourront se partager bijoux et vêtements, mais elles devront le faire immédiatement et ne pourront pas les porter avant le jour de leur mariage, quand elles quitteront la Petite Forteresse pour suivre leurs maris. Ce qui fut le boudoir de Mélusine redeviendra pour l'instant une chambre pour les invités. Et surtout, surtout, surtout, il interdit à tous désormais d'évoquer son souvenir et de prononcer son nom. Il leur interdit même d'évoquer la grotte où elle se réfugiait parfois et où elle a si tragiquement fini ses jours, comme de parler ou de poser des questions sur ce fameux tremblement de terre qui s'est produit le jour de sa disparition, qui est à son origine et sur lequel il sait que tant de gens s'interrogent à la Petite Forteresse comme en ville. Enfin, il exige que l'estrade, le pupitre et l'autel provisoire soient immédiatement démontés dès qu'il en redescendra, sans plus de délai.
Dans la cour de la Petite Forteresse, la consternation le dispute à l'incompréhension. Que ce soit parmi ses enfants ou parmi les domestiques, personne n'ose regarder personne. Chacun regarde par terre devant soi, atterré. Même le Père Adalbéric est pris de court. Même Leni se demande ce qui se passe et ne sait pas ce qu'elle doit en penser – s'il y a lieu de s'en réjouir, parce que désormais l'ordre du monde serait rétabli, ou non. Même Ermentrude se demande ce que sa mère a bien pu faire pour mériter pareille censure. Tous les autres accueillent les ordres de Siegfried comme un éclair dans un ciel serein. Et tout le monde commence à se poser des questions devant une décision à la fois aussi rapide et aussi radicale.
Siegfried redescend de l'estrade. Puis, voyant tout le monde figé sur place, il hurle.
— Et alors ? Que faites-vous tous plantés là comme des statues ?!... Allez, bougez ! Au travail ! Et que ça saute !...
Puis il s'éloigne vers ce qui est redevenu sa chambre.
Un soupir parcourt le groupe des domestiques. On retrouve bien là Monsieur le Comte tel qu'on le connaît. Mieux vaut s'exécuter, et sans tarder. Un mouvement commence à se dessiner en eux, comme une ondulation. Les gens commencent à se regarder entre équipes chargées des mêmes tâches, et chacun se met en branle vers le lieu de sa mission.
Le physicien, en analyste pragmatique, hésite entre trois hypothèses : soit la comtesse Mélusine a dû commettre une faute très grave – peut-être celle-là même que le comte Siegfried soupçonnait depuis quelque temps et qui alimentait plus d'une conversation sous le manteau au sein du personnel de la Petite Forteresse... – soit le comte Siegfried est devenu fou – et là, ce surnom de "Siggi le Fou", qu'il a déjà entendu circuler, lui revient en tête – soit il est une fois encore le même sale traître qu'il y a dix ans – et dans ce dernier cas, heureusement que la comtesse Mélusine n'est plus là pour voir ça. Si jamais elle le voit de là où elle est...
Les enfants de Siegfried, à leur tour, commencent à se secouer de leur torpeur. Les plus jeunes se mettent à pleurer et se réfugient dans les bras de leurs aînés. Heinrich et Ermentrude se regardent.
— Ermentrude, occupe-toi des autres. Moi, je vais parler à notre père. Ce n'est pas normal, ce qu'il vient de faire. Il a perdu sa femme, d'accord, mais nous, nous avons perdu notre mère ! Occupe-toi du partage avec les autres comme il l'a demandé. Moi, je vais le trouver. Je vous rejoindrai après.
Ermentrude hoche la tête, et Heinrich se dirige vers la chambre de Siegfried.
Quant au Père Adalbéric, alors que les domestiques commencent déjà leur travail de démontage, il va se réfugier dans la chapelle pour y faire ses prières.
Épisode 98 : Protestations
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Comentario (1)
Bozena Wisniewska-Le Talludec hace 2 horas
Le chagrin et la déception peuvent provoquer des réactions insoupçonnées… Le réalisme de ce conte en mélangé avec la fantaisie est exemplaire.