3) f) Mon satanisme romantique unit la révolte métaphysique et la critique politique
f) Mon satanisme romantique unit la révolte métaphysique et la critique politique
La politique a besoin de rêves, mais également de réflexion concrète. L’autrice, chrétienne mais réticente envers le catholicisme, Simone Weil (1909-1943), reconnaissait à Marx cette “grande idée” (dans Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, écrit un an avant sa conversion):
La grande idée de Marx, c’est que dans la société aussi bien que dans la nature rien ne s’effectue autrement que par des transformations matérielles. “Les hommes font leur propre histoire mais dans des conditions déterminées.” Désirer n’est rien, il faut connaître les conditions matérielles qui déterminent nos possibilités d’action; et dans le domaine social, ces conditions sont définies par la manière dont l’homme obéit aux nécessités matérielles en subvenant à ses propres besoins, autrement dit par le mode de production. Une amélioration méthodique de l’organisation sociale suppose au préalable une étude approfondie du mode de production, pour chercher à savoir d’une part ce qu’on peut en attendre, dans l’avenir immédiat et lointain, du point de vue du rendement, d’autre part quelles formes d’organisation sociale et de culture sont compatibles avec lui, et enfin comment il peut être lui-même transformé. Seuls des êtres irresponsables peuvent négliger une telle étude et néanmoins prétendre à régenter la société; et par malheur tel est le cas partout, aussi bien dans les milieux révolutionnaires que dans les milieux dirigeants.
Cet éloge s’insère cependant dans un chapitre intitulé “Critique du marxisme”, qui décèle chez Marx “deux conceptions distinctes et même incompatible” du matérialisme, l’autre étant sa “conception de la révolution” et plus largement sa philosophie de l’histoire, qu’elle estime “absolument dépourvue de tout caractère scientifique” et qu’elle compare au lamarckisme. Elle reproche par exemple aux marxistes de ne pas avoir véritablement cherché à expliquer, en tout cas à la date de son texte en 1934, pourquoi l’oppression capitaliste ne pourrait se maintenir même une fois devenue un facteur de régression économique, pourquoi elle est “invincible tant qu'elle est utile”, pourquoi “les opprimés en révolte n’ont jamais réussi à fonder une société non oppressive” et “enfin [Marx] laisse tout à fait dans l’ombre les principes généraux du mécanisme par lequel une forme déterminée d’oppression est remplacée par une autre”. Elle souligne cependant dans la conclusion de son ouvrage que malgré le caractère oppressif de notre civilisation, il y a dans l’avancée des sciences et de la technique (mais sans doute pas dans les machines automatiques) des “germes de libération du travail” qui nécessite une étude approfondie de leur histoire et de leurs possibilités, dans une perspective qui ne soit plus celle du rendement mais du “rapport du travailleur à son travail”, en soulignant que même si telles réflexions restaient sans incidence sur l’organisation sociale future, elles resteraient utiles:
(...) les destinées futures de l’humanité ne sont pas l’unique objet qui mérite considération. Seuls des fanatiques peuvent n’attacher de prix à leur propre existence que pour autant qu’elle sert une cause collective; réagir contre la subordination de l’individu à la collectivité implique qu’on commence par refuser de subordonner sa propre destinée au cours de l’histoire. Pour se déterminer à un pareil effort d’analyse critique, il suffit de comprendre qu’il permettrait à celui qui l’entreprendrait d’échapper à la contagion de la folie et du vertige collectif en renouant pour son compte par delà l’idole sociale, le pacte originel de l’esprit avec l’univers.
Dans un texte de 1942 intitulé “Condition première d’un travail non servile”, Simone Weil réfléchit à ce qu’est la servitude. Elle observe que tout travail, même dans une hypothétique société égalitaire, comporte un “noyau irréductible de servitude”, parce qu’il naît de la nécessité et non de la finalité. Car l’on travaille pour subsister , et “exister n’est pas une fin pour l’homme, c’est seulement le support de tous les biens, vrais ou faux.” Une condition dans laquelle l’existence devient la seule fin envisageable, et où les jours et les années se succèdent sans changement ni sans aucun espoir de changement est assimilable à de l’esclavage:
Il ne faut pas chercher de cause à la démoralisation du peuple. La cause est là; elle est permanente; elle est essentielle à la condition du travail. Il faut chercher les causes qui, dans des périodes antérieures, ont empêché la démoralisation de se produire.
Au-delà d’une grande force physique, des compensations sont nécessaires pour oublier ou atténuer provisoirement cette condition: l’oubli du week-end, les achats, la licence, les stupéfiants. Weil souligne qu’en tant que révolte contre l'injustice sociale “l’idée révolutionnaire est bonne et saine”, mais que transformée en une nouvelle passion de domination ou que présentée comme l’abolition définitive de la condition de servitude inhérente au travail elle est un mensonge et un nouvel opium du peuple. Elle estime également que c’est naïvement que la bourgeoisie pense pouvoir apaiser les classes opprimées en leur transmettant sa propre fin, celle de l’enrichissement. En effet des ouvriers ne peuvent pas désirer plus d’argent sans souhaiter à un moment sortir de la classe ouvrière. Les enfants peuvent procurer une fin, mais qui devient douloureuse quand il apparaît le plus souvent qu’ils sont “condamnés à la même existence”.
L’univers où vivent les travailleurs refuse la finalité. Il est impossible qu’il y pénètre des fins, sinon pour de très brèves périodes qui correspondent à des situations exceptionnelles.
Il ne suffit pas de vouloir épargner aux classes opprimées des souffrances, mais il faut aussi qu’elle ait des joies. Le texte de Simone Weil bascule ensuite vers une perspective explicitement chrétienne, que je ne fais évidemment pas mienne, mais ce qui est intéressant, ce sont les paragraphes par lesquelles elle amorce la transition:
Il n’y a pas le choix des remèdes. Il n’y en a qu’un seul. Une seule chose rend supportable la monotonie, c’est une lumière d’éternité; c’est la beauté. (...) Tout ce qui est beau est objet de désir, mais on ne désire pas que cela soit autre, on ne désire rien y changer, on désire cela même qui est. Puisque le peuple est contraint de porter tout son désir sur ce qu’il possède déjà, la beauté est faite pour lui et il est fait pour la beauté. La poésie est un luxe pour les autres conditions sociales. Le peuple a besoin de poésie comme de pain. Non pas la poésie enfermée dans les mots; celle-là, par elle-même, ne peut lui être d’aucun usage. Il a besoin que la substance quotidienne de sa vie soit elle-même poésie.
Alors Simone Weil explique que cette poésie ne peut avoir qu’une seule source qui est Dieu. Je disconviens. Mais ce qui est important ici est que sur le plan philosophique, en même temps qu’elle est chrétienne, Weil est fondamentalement platonicienne. Pour elle, le bonheur est identique à la participation à l’Être, qu’elle identifie à Dieu, et la beauté est une “metaxu” (un terme qu’elle emprunte à Platon), un pont, entre les personnes, mais également vers cette participation. Je la rejoins dans cette valorisation de la joie et de la beauté comme fins dernières des individus, dans la recherche de la justice sociale. La finalité de la politique, à mes yeux comme aux siens, ce n’est pas seulement la fin des oppressions, la liberté, l’égalité des droits, qui sont des moyens indispensables et qui demandent une mobilisation collective pour atteindre cette fin. C’est que les individus, non seulement puissent vivre comme ils l’entendent, mais puissent se donner les moyens d'être heureux. Quand elles et moi parlons de beauté, il ne s’agit pas de la beauté académique des “beaux-arts”, mais d’activités et de significations qui enchantent la vie, et qui lui une signification qui résiste au caractère inéluctable de la mort, qui la fait participer à une forme d’éternité. Pour un certain nombre de personnes, cette beauté, cette metaxu n’a pas nécessairement une valeur explicitement spirituelle ou religieuse: elle peut naître de la fréquentation de la nature, d’un engouement pour une forme d’art ou de philosophie, d’une pratique sportive. Mais pour beaucoup, elle a cette signification spirituelle ou religieuse, ils et elles en ont besoin dans leur vie pour faire face à la servitude et à la souffrance, pas seulement dans leur dimension sociale contingente, mais dans leur dimension existentielle nécessaire: où que ce soit et quand que ce soit, tout le monde meurt, tout le monde perd des proches, tout le monde échoue et ses rêves déçus, même dans les sociétés les plus parfaites. Le sentiment religieux ne se résume pas à de la fausse conscience ou à une distraction de la nécessité de changer les conditions matérielles d’existence. Il est indispensable à de nombreuses personnes pour affronter la perspective du temps qui passe et de la fin de l’existence, c’est un besoin basique de leur existence et pas ou pas seulement inculqué par une certaine organisation sociale déterminée, et cela ne changera probablement jamais, quelles que soient les avancées scientifiques et sociales.
En ce sens, la gauche s’est historiquement égarée en prenant ses distances avec le sentiment religieux, à la fois stratégiquement, car elle s’est coupée d’une partie de la population pour qui il est primordial, sans qu’il s’agisse uniquement d’”arriération”, et moralement, car il est nécessaire à beaucoup pour que leur vie soit supportable. Je constate qu’elle n'est guère aidée par les religions majoritaires et leurs liens avec les pouvoirs établis. Je considère ainsi la structure actuelle du catholicisme, ecclésiale et théologique, comme indissociable de dispositifs d’oppression. Nous assistons, du fait de la déchristianisation, de l’ensemble des religiosités, souvent d’ailleurs influencées par le néoplatonisme, que le christianisme majoritaire a condamné et écarté du champ des croyances et pratiques acceptables parce qu’elles contredisent ou subvertissent ses dogmes, et qui sont regroupées sous le nom d’ésotérisme. Incontestablement, certaines de ces croyances sont nocives et beaucoup ont été récupérées depuis un siècle par l’extrême-droite. Ce n’est ni universel ni une fatalité. Les confronter positivement et les occuper est inévitable, dans la mesure où elles comportent à la fois la dimension de confrontation à l’absolu qui manque aux grandes théories révolutionnaires, et le caractère subversif à l’égard des dispositifs oppressifs de l’ordre social qui fait défaut aux grandes religions institutionnelles. Beaucoup de représentants et de représentantes de la jeunesse de gauche s’en sont rendu compte et se sont saisies de la la question. Les militants et militantes de gauche et d’extrême-gauche commettent, encore, une erreur historique en considérant cette montée de l’occultisme de gauche comme un danger.
Je m’attends à ce que les réflexions de Simone Weil que je viens de retranscrire soient parfois lues comme du défaitisme et de la fausse conscience. La même Simone Weil, si sa pensée sociale présente certes un certain pessimisme, a été travailler en usine, a participé aux mouvements sociaux de 1932-33 en donnant tout son salaire d'enseignante aux caisses de grèves, a hébergé Trotski en fuite (sans pour autant s’entendre avec lui), s’est engagée en Espagne en 1936 contre Franco, et, en 1942, réfugiée aux USA avec ses parents, s'arrange pour venir à Londre s’engager auprès de la France libre, peu avant son décès prématuré. Si l'on regarde du côté des occultistes, je vais prendre deux exemples célèbres engagés à gauche, malgré les grandes réserves que m’inspirent, de manière différente, leurs propositions politiques . Éliphas Lévi, le fondateur de l’occultisme, fut l’un des militants socialistes d’avant 1848 les plus virulents, et fit trois longs séjours en prison pour ses idées. L’engagement politique est totalement indissociable de la spiritualité de Starhawk, la célèbre sorcière et écoféministe, qui a multiplié les actions militantes tout au long de sa vie et a d'ailleurs aussi connu la prison pour ses idées. L'affirmation suivant laquelle l’ésotérisme serait nocif parce qu’il propose de solutions illusoires qui détournent ses adeptes d’une analyse critique des structures matérielles d’oppression et de l’engagement concret pour les changer est un faux-dilemme malhonnête et studide. Si les récupérations capitalistes et fascistes de l’ésotérisme sont évidentes, de nombreux et nombreuses ésotéristes de gauche font la différence aujourd’hui, et sont capables de concilier pratique spirituelle et activisme politique concret.
Pour revenir brièvement au satanisme en particulier, l’une des difficultés des interprétations satanistes du platonisme, qui est d’ailleurs aussi un germe de réaction en leur sein, présente d’ailleurs chez Aquino, réside dans l’identification courante du satanisme à ce que les occultistes appellent le “Left-Hand Path”. Cette idée a au une histoire compliquée: s’inspire du terme sanskrit Vāmācāra, qui désignait à l’origine des écoles tantriques hétérodoxes. Il fut réapproprié par Helena Petrovna Blavatsky, qui se décrivait comme une adepte du Right Hand Path et identifiait le LHP à la magie noire. Dans son très utile petit livre Querying the Left Hand Path, l’occultiste Phil Hine souligne que l’ésotériste fasciste Julius Evola a joué un rôle important dans la réappropriation et la redéfinition à des fins d’identifications, du concept de LHP. Celui-ci, dans le Yoga tantrique, écrit:
The ethics of the path of the Left Hand and the disciplines lead to the destruction of human limitations (pasha), forms of anomia, or of something 'beyond good and evil', which are so extreme that they make Western supporters of the theory of the superman look like innocuous amateurs... We are dealing here with a liberty that... has no equivalent in the history of ideas.
Phil Hine met en relief deux aspects de la conception évolienne du LHP: la virilité spirituelle (vira) et le projet de devenir un dieu. Cette conception a ensuite essaimée chez divers auteurs satanistes ou satanistes-adjacents: Stephen Flowers, Michael W Ford, Thomas Karlsson etc. Le chercheur Kennet Granholm avait même suggéré à une époque de le substituer au satanisme comme concept etic.
Du point de vue de mon manifeste, outre évidemment les implications politiques aberrantes, ce concept de LHP posent deux problèmes, qui m’amène à suggérer que le satanisme dans son ensemble prenne fortement ses distances avec lui:
- Il dissocie et oppose, de manière à mon avis artificielle, la recherche de la déification et celle de l’union avec un absolu transcendant, ce qui amène certains satanistes à dissocier des textes ésotériques et philosophiques tout à fait pertinents et inspirants comme du “RHP”.
- Il proscrit de manière encore plus artificielle, en vue d’un faux accomplissement spirituel, la culture de qualités humaines tout à fait indispensables à l'épanouissement personnel et à la vie en société comme la compassion, l’écoute,etc. présentant comme un chemin vers une forme d’humanité supérieure ce qui est surtout un conditionnement vers toujours plus de médiocrité et d’aveuglement. Pour emprunter la terminologie de Blake, on pourrait y voir une restriction de l’énergie de ses adeptes sur la base d’un raisonnement abstrait, la marque d’Urizen. Deux témoignages illustrent ci-dessous ce dont je veux parler:
Celui de Phil Hine dans le livre cité:
It seems to be the case that advocates of the left-hand path can only maintain their sense of elite personhood by making extremely simplistic judgements about what they regard as conventional society. So its not unusual to hear proclamations that religious people are all unthinking, scientists are blinkered, or those who are unfit for a new order: the weak, the poor, those judged as deviant, should not receive state assistance, or even should be “culled”. It is this disdain for other people; the utter lack of compassion, the desire to elevate oneself and judge others from the lofty heights of a self-magnifying ideology that ultimately turned me off from the left-hand path.
Et celui de la musicienne néopaïenne Abby Helasdottir, dans sa recension d’un livre de Kennet Granholm sur le LHP, intitulé Dark Enlightenment mais qui n’a aucun rapport avec Nick Land:
“Granholm peppers his analysis of the Dragon Rouge with quotes from its members who often come across as just a little insufferable. This is due to what one could call left-hand path arrogance, an undeserved confidence that comes from believing that your affiliation to an organisation that prioritises an antinomian spirit makes you unique and outside the bounds of normality; as if merely saying it makes it so. There’s the dismissive attitude to more light-aligned occultists, or the boasting about black magicians actualising by breaking free of imposed morality, ‘loving honestly’ with “a love for the living and not for the meek and dying.””
Références citées:
Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, Libertalia, 2022
Oeuvres, Payot, 2023
Phil Hine, Querying the Left Hand Path, 2024
Scriptus Recensera, “Dark Enlightenment – Kennet Granholm”, https://scriptus.gydja.com/dark-enlightenment-kennet-granholm/
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