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3) a) Mon satanisme romantique refuse le statu quo
Non-fiction
Kultur
calendar Veröffentlicht am 25, Aug., 2026
calendar Aktualisiert am 25, Aug., 2026
time 14 min
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3) a) Mon satanisme romantique refuse le statu quo

III) Principes directeurs d’un satanisme religieux réellement romantique


Avant de de détailler les grands articles de mon satanisme, que vous êtes priés d’apprendre par coeur et de réciter chaque matin et chaque soir devant la reproduction d’un tableau de Gustave Doré ou de William Blake, je vais rappeler deux présupposés basiques:

  1. Le “vrai satanisme” tel que dénoncé par les chrétiens n’existe pas et n’a jamais existé, de même que l’hypothèse de Satan pour expliquer l’existence du mal dans le monde n’est ni crédible, ni utile, ni intéressante, ce que je développe dans le point 3 ci-dessous. La Très Sainte Église Catholique, ainsi que ses consoeurs, s’est trompée, comme cela lui arrive d’ailleurs assez souvent.
  2. Je conteste l’idée qu’un satanisme pertinent serait un satanisme tourné vers le mal, à la manière de l’Ordre des Neuf Angles ou du black metal satanique du début des années 1990. Je m’en suis expliqué dans mon billet “Pourquoi le satanisme n’est pas, et ne doit pas être défini comme, la religion du mal.”


a) Mon satanisme romantique refuse le statu quo


Par “statu quo” j’entends l’idée que “la réalité est telle qu’elle est” et qu’il faut espérer de manière réaliste ou ne pas espérer du tout. Et je l'entend sous ses deux dimensions: celle politique: la vie est injuste, et il faut s’y résoudre et ne pas chercher à changer l’ordre social. Et celle métaphysique: il n’y a rien au-delà de la matière et de la mort; le monde est absurde et gouverné par le hasard.

Ce parallèle peut appeler, à première vue, deux objections. Premièrement: l’ordre social est contingent et modifiable, même si l’Histoire montre que c’est un projet beaucoup plus facile à formuler qu’à réaliser. Alors que la nature de la réalité est fixe et intangible: on peut contraindre un souverain par le nombre ou les armes; on ne peut contraindre le temps ou la mort, mais tout au plus réduire très à la marge les risques de décès prématuré. Secondement, il est de coutume de considérer à gauche, depuis au moins Marx, que les espérances d’ordre métaphysique constituent un frein et non un complément à l’aspiration au changement social. Au mieux, elles constituent des diversions, qui éloignent l’esprit et la volonté du constat des oppressions concrètes, matérielles, et de l’urgence d’y mettre fin. Au pire elles constituent une “fausse conscience”, qui naturalise les injustices et croit déceler un vérité et un bien d’ordre supérieurs derrière leur existence: ainsi la “loi naturelle” des catholiques qui consacre la norme sociale hétérosexuelle comme l’expression d’une différenciation symbolique de la finalité de chaque sexe qui serait inscrite dans la nature humaine.

Je détaillerai ci-dessous dans le point 6 ce que j’entends par une révolte métaphysique, mais je souhaiterais contester le bien fondé de ces objections.

De mon point de vue, le rejet de l’oppression, sa perception comme la confiscation odieuse de potentialités dans les vies opprimées, de leur capacité à vivre leur vie de façon aussi épanouie et ouverte qu’elles le voudraient, présuppose la revendication de la liberté de chaque individu à déterminer quels sont les meilleurs choix, le meilleur mode de vie, le meilleur système de croyances et de valeurs, pour rentabiliser au mieux le temps qui lui reste sur cette terre, dans les limites de la liberté identique, en droit, d’autres individus. Certes, du point de vue des moyens nécessaires pour éliminer ou du moins réduire l’oppression, la priorisation du collectif sur l’individu, et l’examen des rapports matériels entre groupes sociaux qui constituent le mécanisme de l'oppression, est sans doute nécessaire. Mais pour moi, la finalité, le but ultime de toute politique juste, c’est de permettre à quiconque de déterminer sa vie comme il ou elle l’entend, avec le moins possible de pression sociale à se conformer à une norme de vie commune, et de pression matérielle à se soumettre à la volonté d’autrui et à y consacrer un temps dont il ou elle ne choisit pas le contenu, pour gagner sa vie. Car chacun est responsable du sens qu’il ou elle donne à sa vie, des joies qu’il ou elle recherche, de l’interprétation qu’il ou elle donne à ses souffrances et aux injustices et tragédies subies, de quelle vie il ou elle veut mener avant la mort, de comment il ou elle affronte la perspective de celle-ci, et quelle trace il ou elle souhaite, ou non, laisser une fois sa vie achevée. Et ce d’autant plus, et de manière plus impérieuse, s’il n’y a rien du tout après la mort.

Or, il y a des contraintes que même le meilleur système d’organisation sociale, après une hypothétique révolution, ne pourra, il me semble, lever, et qui seront toujours source d’injustice et d’oppression: la mort pour commencer, qui arrive de façon soudaine et brutale, ou très lentement, parfois à des jeunes ou des très jeunes, parfois autour de cent ans de vie vécue, qui brise les espoirs et les familles. Les antipathies et les convoitises personnelles ensuite, qui pourront peut-être être réglées à l’échelle d’une société, mais sans doute pas à celle individuelle, dans le secret des familles et des bureaux. Les différences de personnalités et de capacités, ou de moyens, enfin, qui esquissent des hiérarchies sociales et donnent parfois aux mieux dotés et aux plus chanceux le goût de ma domination d’autrui. Etc. Cela n’implique évidemment pas de baisser les bras et de ne pas tout faire pour réduire autant que possible les périmètres de la mort et de la servitude. Et de fait, des progrès énormes ont été réalisés au fil de siècles, tant du point de vue de la formulation de nouveaux droits que de l’amélioration de nos conditions matérielles d’existence. Mais parallèlement à cet effort indispensable, il reste que chacun et chacune de nous est in fine seul devant la certitude de la mort et de l’injustice et a, ou du moins doit avoir, la liberté et la responsabilité souveraines de choisir les moyens d’y faire face.

Certains et certaines, et c’est très bien, choisissent de se contenter du lot qui leur est donné, et n’ont ni curiosité ni intérêt pour les questions d’un au-delà de la mort et du monde matériel. Mais il me semble que non seulement un tel état ne peut être généralisé, sous quelque condition sociale et matérielle que ce soit, mais qu’il n’est pas du tout souhaitable de chercher à le faire. William Blake a perdu son frère cadet Robert alors que celui-ci était âgé de dix-neuf ans, et a retiré de ce décès la conviction de l’avoir vu monter au Ciel et son intérêt pour les anges. Comme nous l’avons vu, la mort brutale de sa fille Léopoldine a attiré Hugo dans le sillage du spiritisme. Certes, on peut discerner, avec une certaine vraisemblance, une part d’illusion voire de déni dans de telles réactions. Mais l’on peut aussi juger, et c’est en tout cas mon point de vue, que chacun/e est souverain de la manière dont il ou elle gère la perspective de la mort et la perte de proches, l’une des pires souffrances qui soit, et qu’il n’y a pas à imposer de “meilleures” attitudes que d’autres, même si bien sûr certaines personnes font leur deuil sans sortir de l’athéisme, et j’en connais quelques unes, pour lesquelles j’ai beaucoup de respect, que cette tragédie dans leur vie a renforcé dans leur athéisme ou leur antithéisme. Mais je pense que l’on ne peut hiérarchiser entre les réactions, et pour beaucoup d'autres croire en un au-delà devient d’autant plus nécessaire.. Dans tous les cas, refuser le scandale de la mort et espérer, sinon un au-delà, du moins une signification plus vaste, et exprimer un désir d’éternité et d’absolu, est consubstantiel à mon sens d’une profonde et véritable exigence de justice: refuser le mal partout, dans les actions des hommes et dans le fonctionnement de la nature.

Si je devais nommer un contraire absolu de ma pensée dans le paysage intellectuel actuel, je pense qu’il s’agirait de Nick Land. Dans un article intitulé “The no-human future”, le philosophe Vincent Lê, qui est spécialiste de son oeuvre, souligne l’importance qu’y occupe la mort, comprise comme horizon ultime et cessation définitive de toute existence, en tant que critère de la capacité de toute philosophie à atteindre le réel:

Humanity is destined to die. This fact, Land writes, ‘is amongst the most basic thoughts, and no more than the most elementary qualification for philosophy, since to think on behalf of one’s species is a miserable parochialism.’
Herein lies Land’s solution to overcoming post-Kantian phenomenology: make death the criterion for judging every philosopher’s credibility. No one can claim to have truly grasped reality if they have not acknowledged the finitude of their own thought. Instead of Kant’s transcendental idealist critique of thought’s attempts to go beyond itself (by subsuming the things in themselves under the concepts of reason), Land proffers a transcendental materialist critique. He criticises most philosophers for failing to look beyond their own reflection. He does this by anchoring philosophy in a material reality that thought cannot fully subsume – namely, death, which marks the complete cessation of thinking.

Cette intuition du caractère indépassable de la mort l’a progressivement conduit à concevoir l’aliénation capitaliste qu’il dénonçait initialement comme une donnée constitutive du réel qu’il convient non seulement d’accepter mais d’embrasser et d’affirmer, et à devenir l’un des principaux théoriciens de la néoréaction et des “Lumières Sombres “(l’expression est de lui):

The difference is that Land thinks we can do nothing about this, so that the moral outrage of anti-capitalists is in vain. He also thinks that we should affirm such dehumanisation, at least if our goal is to grasp the real by stripping it of all anthropomorphic dissimulations. Seen from this more inhuman and critical perspective, anti-capitalist struggle is but the last-ditch effort to prevent or at least slow down the human species’ extinction. That is, anti-capitalists have correctly identified the radical power of capitalism, but waste their energy trying in vain to rein it in. Understood in this way, the anti-capitalist Left are now the conservatives, while the libertarian Right have become the revolutionaries as they struggle to unfetter capitalism from all restraints.

Bien sûr, Nick Land est un cas extrême qui n’engage pas l’ensemble des athées. Et j’avoue que dans mon état actuel, je crois moi-même qu’il n’y a rien au-delà de la mort et que les lois de l’entropie sont la signification ultime de notre existence et de nos rêves. Mais face à la divinité apparente de la mort, telle que perçue par nos esprits rationnels, et de la pesanteur du réel, je dis “non” et “non serviam”, et je choisis le rêve et l’imagination créatrice des romantiques.


Références citées:


Darth Manu, Pourquoi le satanisme n’est pas, et ne doit pas être considéré comme la religion du mal, https://aigreurssataniques.eu/pourquoi-le-satanisme-nest-pas-et-ne-doit-pas-etre-defini-comme-la-religion-du-mal

Vincent Lê, The no-human future, https://aeon.co/essays/what-is-nick-lands-philosophy-of-accelerationism-really?fbclid=IwY2xjawTPGHVleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEeJ_b9kWEZg8IGKCwLFwgd15iJOntAnO6nAR71J_vI10fEVqrhOOgMES9xG38_aem_fZK9dvn2fcBAqy8wLJH_Cg


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