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L’inauguration
Fiction
Horror
calendar Veröffentlicht am 25, Juni, 2026
calendar Aktualisiert am 25, Juni, 2026
time 10 min
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L’inauguration

Il avait décidé de commencer par le haut.


C'était une habitude de chantier qu'il avait développée au fil des années, cette façon de monter d'abord jusqu'au dernier étage et de descendre ensuite, comme si l'immeuble méritait d'être lu dans ce sens-là, du plus haut vers le plus bas, du ciel vers la rue, et cette habitude avait quelque chose de rituel qu'il continuait de pratiquer chaque fois, seul, avant les remises officielles.


Septième étage


Les grandes baies vitrées du couloir captaient la lumière de novembre avec cette qualité particulière qu'il avait cherchée pendant des mois sur les plans, cette façon de faire entrer le ciel sans l'exposer, de suggérer l'extérieur sans livrer l'intérieur au regard de la rue. Il s'arrêta devant le dernier panneau, posa une main sur le montant en aluminium brossé, et sentit sous ses doigts la qualité de l'assemblage, les joints parfaitement serrés, le verre qui ne vibrait pas.

Son reflet lui renvoya un homme satisfait. Il s'y attarda juste ce qu'il fallait, juste le temps de vérifier que la satisfaction qu'il lisait sur ce visage était justifiée, et il conclut qu'elle l'était.


Sixième étage


Le couloir du sixième avait cette légère irrégularité de sol qu'il avait lui-même décidée, une pente imperceptible de deux millimètres vers les évacuations d'eau, un détail d'exécution que personne ne remarquerait jamais mais qui lui plaisait précisément pour cette raison, parce que le vrai travail d'un architecte est plein de décisions invisibles que personne ne voit et que personne ne remercie, et qui font la différence entre un bâtiment qui vieillit bien et un bâtiment qui se fatigue.

Il tapota le boîtier de gaine technique au fond du couloir, ce geste distrait qu'il faisait sur tous les chantiers sans savoir tout à fait pourquoi, un peu comme on frappe à une porte pour vérifier qu'elle est pleine. Le métal rendit un son rond, prolongé, qui s'étira dans le couloir vide un peu plus longtemps qu'il ne l'aurait attendu, comme si quelque chose derrière la paroi avait choisi de répondre. Il retira sa main, consulta sa montre. Il avait encore cinq étages et moins d'une heure avant que les premiers invités arrivent.


Cinquième étage


L'ampoule du couloir central clignotait, une pulsation régulière et lente qui n'avait pas la qualité d'une ampoule défaillante mais quelque chose de plus délibéré, comme si elle hésitait entre deux états sans parvenir à choisir. Paul sortit son carnet, nota «5e, luminaire couloir, vérifier connexion», referma le carnet. Ce genre de chose arrivait toujours sur les chantiers neufs, des finitions électriques mal serrées, des contacts qui s'établissaient progressivement, rien qu'un électricien et vingt minutes ne règlent. Mais bon, ça aurait été mieux si c’était impeccable depuis le début. Il continua.


Quatrième étage


Au quatrième, le problème était différent et légèrement plus agaçant parce qu'il était inverse : l'ampoule du palier restait allumée en permanence, et appuyer sur l'interrupteur ne changeait rien, la lumière demeurait là, blanche et fixe, indifférente à l'intervention de Paul Mercier. Il pressa le bouton deux fois, trois fois, avec cette insistance inutile qu'on a pour les choses qui ne répondent pas comme elles devraient, et la lumière continua de briller avec une constance qui aurait pu passer pour de l'entêtement si Paul avait été du genre à prêter des intentions aux ampoules.

Deux problèmes électriques sur deux étages consécutifs. Il rouvrit le carnet, nota «4e, interrupteur palier, court-circuit probable», referma le carnet avec une légère sécheresse dans le geste. Cela dit, pensa-t-il en reprenant l'escalier, si c'était là les deux seuls défauts de finition après dix-huit mois de chantier, il s'en sortirait bien.


Faire réparer ces défauts n’aurait rien de compliqué ni coûteux non plus. D’ailleurs il n’avait jamais eu de problème de coût ni durant la phase de projet ni durant la construction de cet immeuble. Le client était tellement impatient de le voir naître qu’il disait oui à tout. Quelques fois son engouement l’avait même rendu mal à l’aise et gonfler quelques chiffres sur ordre de sa direction pour voir s’il s’en rendrait compte n’avait pas améliorer la situation. Et pourtant, c’était toujours oui.


Troisième étage


La porte de l'appartement du gardien était entrouverte, laissant filtrer un filet de lumière chaude et le son de deux voix, une conversation à voix basse dont Paul ne saisissait pas les mots mais dont il reconnaissait le ton, le ton de quelqu'un qui explique quelque chose d'important à quelqu'un qui écoute avec attention. Il s'arrêta un instant dans le couloir.

À travers l'entrebâillement, il vit le gardien debout, un trousseau de clés déployé dans la main, qu'il désignait une par une avec cette précision du geste qu'ont les gens qui ont la responsabilité des choses qu'ils expliquent. Sa femme l'écoutait depuis le seuil de la cuisine, les bras croisés, avec une attention qui ressemblait moins à de l'intérêt qu'à autre chose, peut-être simplement la façon dont on écoute les choses importantes qu'on espère ne pas avoir à utiliser. Le trousseau comprenait beaucoup de clés.

Paul jugea inutile de s'annoncer. C'était leur espace maintenant, pas le sien, et quelque chose dans la scène avait une qualité privée qui méritait d'être respectée. Il continua sans bruit vers l'escalier.


Deuxième étage


Il s'arrêta un moment sur le palier, à l'endroit où la fenêtre de l'escalier donnait sur la cour intérieure, et regarda le rectangle de ciel que les façades découpaient avec cette netteté géométrique qu'il avait voulue. Il avait longtemps cherché les bonnes proportions entre la hauteur des murs et la largeur de l'espace, ce rapport précis qui empêche la cour de devenir un puits sombre tout en lui gardant cette qualité de lieu contenu, abrité, séparé du bruit de la rue sans en être coupé. Il pensait y être parvenu.

En bas, deux arbres qu'il avait lui-même choisis sur catalogue, trop jeunes encore pour ce qu'ils deviendraient, mais dans dix ans ils feraient exactement ce qu'il avait prévu, ils donneraient à cet espace quelque chose de doux, une raison de lever les yeux depuis les appartements du bas. Un joli coin, pensa-t-il, avec la satisfaction tranquille de quelqu'un qui a tenu sa promesse.


Premier étage


En bas du dernier escalier, il s'immobilisa.

Les voix montaient de la salle commune où l'inauguration avait commencé à s'installer, les traiteurs qui déplaçaient les tables, quelqu'un qui testait le système audio avec des éclats de son intermittents, les premiers arrivants dont il reconnut le rire de sa commanditaire. Tout cela remontait dans la cage d'escalier avec une clarté qui l'inquiéta légèrement, parce qu'une cage d'escalier qui porte les sons comme ça porte aussi les bruits du quotidien, les disputes, les conversations qu'on croit privées, et Paul nota mentalement de vérifier avec l'acousticien si les coefficients d'isolation phonique tiendraient leurs promesses sur vingt ans, sur trente ans, sur le long terme imprévisible de ce qu'il avait construit.


Rez-de-chaussée


Il resta un moment dans le hall à écouter les voix qui venaient de la salle commune, ces voix joyeuses et légères qui appartenaient déjà à l'immeuble plus qu'à lui. La porte de la cave était là sur sa gauche, et il pensa une seconde qu'il devrait peut-être descendre faire un dernier tour, vérifier les compteurs, les locaux techniques, mais la fatigue des derniers mois pesait dans ses jambes d'une façon qu'il n'admettait pas souvent, et la cave pouvait attendre, l'électricien s'en occuperait la semaine prochaine avec les anomalies du quatrième et du cinquième, tout cela était gérable, tout cela était normal, c'était toujours ainsi sur les chantiers neufs.

Il poussa la porte d'entrée et sortit.


Paul Mercier se tenait devant l'immeuble de sept étages qu'il avait dessiné trois ans auparavant, une enveloppe blanche à la main contenant le programme de l'inauguration.

Le bâtiment se dressait contre le ciel bleu comme une créature endormie qui allait bientôt s'animer, et il sentait dans sa poitrine cette douleur sourde que provoque la pensée de ce qu'on va bientôt ne plus posséder.


C'était un matin de novembre, l'air était humide et portait l'odeur du béton mouillé, cette odeur qu'il avait toujours associée aux chantiers et aux commencements.




Photo : Ari Septian Fauzi @ Pexels.

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