D Kraps : L'Égrène-Heures
Une poule qui fait du surf passe difficilement inaperçue. L’image encombrait l’esprit de Deborah depuis le lever ; comme celle de la marmotte en costume de chat, récemment.
L’ambiance de l’agence ne l’aidait pas à recentrer ses idées. Impossible de se concentrer sur le mail de Madame Michon. La logeuse consommait les locataires comme des petits-beurre.
Déborah n’arrivait pas à mettre le doigt sur la souris de son poste informatique. Elle ne parvenait pas non plus à mettre de mots sur l’étrange sensation qui l’engourdissait. Tout lui semblait figé.
Ce matin, le temps s’était arrêté chez Latasse Immo. Non parce que l’horloge s’était brisée. Contrairement à celle, ancienne, qui décorait le salon du couple Kraps, la grande horloge murale ronde était parfaitement prête à égrener les heures.
Le temps s’était arrêté parce que quelqu’un avait oublié de tourner la page du jour. Le calendrier affichait toujours le 11 septembre. Ce n’était pas à cause de ce que signifiait cette date. Mais à cause de la suivante.
Elle rappelait la lourdeur pesante d’une époque sombre, la présence tyrannique de Monsieur Devries. Elle rappelait Pierre-Antoine…
Dans l’esprit de Déborah, le souvenir de Devries évoquait une entité malfaisante et poisseuse. Une infamie putride qui faisait peser une chape de plomb sur le moral de tous, sans s’en prendre à personne en particulier. Personne sauf…
Pierre-Antoine était entré au service de la maison Latasse comme un jeune homme prometteur, un peu charmeur que rien ne semblait pouvoir affecter. Rien, sauf Monsieur Devries qui savait très bien comment l’affecter. Monsieur Devries qui excellait bien plus comme destructeur d’enthousiasme que comme agent immobilier. Et Pierre-Antoine glissa doucement mais sûrement dans la peau d’un garçon taciturne et distant ; même avec Ginette Latasse pourtant très douée dans l’art d’attirer l’attention des hommes de tous âges.
Et puis, un 12 septembre, les fruits du patient travail de sape de Monsieur Devries se révélèrent à travers l’univers imaginaire de Mistral Man. Le super-héros et ses compagnons étaient devenus la dernière source de réconfort de Pierre-Antoine qui voulu tester ses propres super-pouvoirs à l’aide d’une démarche rigoureusement non-scientifique.
Déborah revoyait encore la tête du pauvre garçon rebondir comme une balle.
Latasse père s’intéressa alors de plus près à ce qui se passait dans ses murs. Et notamment à ce qu’on appela plus tard, le mail de la honte. Le mail de trop. “Il faut une cohérence dans le mépris, avait-il expliqué à Monsieur Devries, la voix posée et sûre de l’homme de pouvoir. Vous êtes un incapable, Devries. Vous êtes incohérent et vous ne savez pas poser vos propres limites. Nous nous passerons de votre talent à faire n’importe quoi.”
Déborah leva les yeux de la page du calendrier. La grande horloge ronde lui indiqua qu’il était déjà temps de rentrer. Elle prépara la page du 13 septembre, referma son ordinateur, saisit son sac et regagna sa voiture sur le parking voisin. Elle eut un regard pour le stand de glaces extérieur sur la terrasse improvisée devant la pâtisserie du quartier. Les commerces de ce genre sont nombreux à Port-Tugal, mais celui-ci se démarquait par son parfum Vanille-Crottes de pigeons. Unique en ville.
Josef Kraps était rentré tôt comme tous les jeudredis. Une journée toujours un peu fatigante au cours de laquelle le tugallois devait répondre aux questions des prestataires externes qui demeuraient corvéables à merci, le week-end et hors heures ouvrables. Il lui arrivait même de devoir signer des documents auxquels il ne comprenait absolument rien. Heureusement, il n’était pas payé pour comprendre.
Malgré sa propre journée, il remarqua que sa femme ne tenait pas la grande forme.
— Journée compliquée, ma chérie ?
— C’est l’anniversaire du fameux jour…
— Tu devrais peut-être poser un congé à cette date-là.
— Non. Ce serait pire. Et puis ça ira mieux demain. Demain, c’est vendredi.
Déborah s’offrit un moment d’ennui après le repas du soir. Le seul luxe moderne qui ne coûte pas un bras, deux reins et la moitié des yeux. Dans ces moments-là, la vieille horloge de son arrière grand-mère veillait toujours sur elle, silencieusement.
C’est son smartphone qui vint troubler la quiétude du moment.
Pourtant, il était réglé pour ne pas la déranger.
La vieille horloge de son arrière-grand-mère s’est remise à fonctionner, au moment même où le téléphone sonna. Le numéro appelant était celui de Pierre-Antoine, qu’elle n’avait visiblement pas effacé de son répertoire.
Déborah hésita.
Le téléphone insista.
— Allo ?
À l’autre bout du fil, la voix était lointaine, répétée par un écho profond.
— Aidez-moi…
— Allo ? Qui est-ce ?
— Aidez-moi, je suis piégé…

À suivre ?
Deux consignes #PanodysseySpark pour le prix d’une :
“Le temps s’était arrêté non parce que l’horloge était brisée, mais parce que quelqu’un avait oublié de tourner la page du jour..”
“Dans le salon, la vieille horloge de son arrière grand-mère s’est remise à fonctionner, au moment même où son smartphone sonna.”

Une histoire #PanodysseySpark intégralement écrite au stylo plume sur papier. 100% humain - 0% grille-pain. Photo : Daniel Muriot - tous droits réservés.
© Daniel Muriot, 2026
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