Chapitre 12 – Le jugement
Nimera avait été mise en détention dans une des habitations du village Molwin, gardée en permanence par deux guerrières à l’intérieur et deux autres à l’extérieur. C’était probablement extrême car elle ne montrait aucune velléité de s’enfuir ou d’opposer une quelconque résistance. Comme si son acte avait été planifié, et qu’il signerait son arrêt de mort. Thomla avait alerté Liana qu’il y avait un petit groupe de femmes qui étaient avec Nimera dans la clairière ce jour-là. Aucune ne semblait s’être manifestée, comme si couper la tête du serpent avait fait perdre à toutes l’envie de se rebeller. Malgré tout, Liana ne voulait prendre aucun risque, car en plus d’être devenue la nouvelle cheffe des Molwins, elle avait une responsabilité envers Mistral, qui avait perdu celle qu’il aimait par-dessus tout.
À peine quelques semaines de vie assumée, avec Diarté, et il l’avait perdue, à tout jamais. Outre la douleur liée à la perte de sa cheffe, Liana transposait la situation à la sienne et avait du mal à imaginer son état si elle perdait Thomla.
Son amant était venu habiter avec elle au village, au minimum le temps que cette situation soit résolue. Cela faisait quelques jours qu’elle ne dormait quasiment pas, les responsabilités de cheffe lui étant tombées dessus aussi rapidement que Diarté était partie. Personne n’avait contesté sa prise de pouvoir, si on pouvait parler de prise. Cela avait semblé si naturel, elle ne se souvenait presque pas d’avoir ainsi géré la situation avec Mistral, en l’apaisant de sa main. Cela lui paraissait presque comme un rêve, un moment irréel qui n’avait pas existé. Et pourtant…
Le Gingelys l’avait aidée à tenir, pour ne pas ressentir les effets de la fatigue. Thomla la regardait en prendre, plusieurs fois par jour. Elle voyait à son regard qu’il n’approuvait pas. Mais il ne disait rien non plus.
***
Ils avaient enterré la veille Diarté, selon les coutumes Molwins. En général, on prenait la femme la plus proche de la défunte pour s’occuper de son inhumation. C’était dans ce cas Mistral qui s’était occupé de cette tâche.
Les coutumes Molwins offraient le corps à la nature, préparé afin que les animaux puissent se servir. Ceux qui mourraient revenaient à la nature, mangés par les carnivores qui seraient chassés ensuite. Mistral avait accompli sa tâche avec brio, tout le monde n’y arrivait pas. Ils s’étaient réunis au cœur de la clairière des offrandes, Molwins et Firmans ensemble. Mistral avait commencé par un éloge funèbre, suivi de Liana. Tous deux avaient pleuré, ils s’étaient soutenus dans les bras l’un de l’autre. Il n’était pas facile de savoir qui avait porté qui, mais ils étaient restés debout. Mistral avait ensuite suivi le rite de passage vers le monde de la nature, comme Liana le lui avait expliqué.
Il avait dénudé entièrement Diarté qui était posée sur une grande pierre au centre de la clairière. Avec sa dague de chasse, il avait ouvert son corps, du sternum jusqu’au pubis. Ses côtes avaient été écartées, son cœur retiré, ses poumons déposés à côté du corps. Puis son estomac, ses entrailles, son foie, ses reins avaient été extraits, pour faciliter l’accès aux animaux de la forêt. La plus vieille des femmes était venue, et avait encensé le corps pour le purifier. Tout le monde était resté là, silencieux, pendant plusieurs minutes, puis était parti. Les animaux prendraient leur dû et le lendemain matin, il ne resterait plus rien. C’était un mauvais présage s’il restait le cœur ou les poumons, qui insufflaient la vie. Liana retourna dans la clairière le lendemain, le ventre serré. Les animaux avaient tout emporté. Diarté était partie en paix.
***
Le jour du jugement était arrivé. Mistral était complètement perdu, terrassé par cette épreuve. Mais Liana ne voulait pas faire traîner cette histoire, et avait pour souhait de rendre justice au plus vite. Elle avait repensé plusieurs fois à ce qui aurait pu se passer si Mistral s’était vengé directement, un homme tuant une femme, même si cela pouvait se justifier, alors que les deux communautés s’étaient à peine réunies. C’était à elle, et à elle seule de régler tout cela. Elle, la nouvelle cheffe des femmes, peut-être même la nouvelle cheffe des Molwins et des Firmans qui bientôt ne feraient plus qu’un seul et unique peuple.
Les Firmans et les Molwins s’étaient réunis au centre du village des femmes. Les groupes étaient scindés, hormis les couples qui étaient ensemble. Liana pensa qu’il y avait encore pas mal de travail pour que tout le monde se mélange naturellement. Liana voulait que le procès se passe de la manière la plus équitable possible. Aussi avait-elle proposé à Nimera d’avoir une représentante auprès d’elle. Cette dernière, fière, voulut assurer sa défense seule. La femme avait été placée au centre de la place du village, les mains attachées par des liens en lanière de cuir, encadrée par deux gardiennes. Elle portait la tête haute, mais semblait fatiguée. Ces derniers jours avaient dû lui paraître rudes, dans une hutte, sans couche pour s’allonger proprement. Les chuchotements allaient bon train dans l’assemblée venue assister au procès de Nimera, même si tout le monde connaissait déjà l’issue. Liana leva les bras et commença :
— Vous savez tous pourquoi nous sommes là, réunis aujourd’hui.
Sa voix était forte, il n’y avait plus cette douceur, empreinte de timidité qu’elle avait encore quelques jours plus tôt. Elle reprit :
— Nimera a assassiné, sous nos yeux, notre bien-aimée Diarté. Malgré tout, elle a le droit de nous expliquer son geste, ses motivations, avant que la sentence soit prononcée. Nimera, qu’as-tu à dire pour ta défense ?
— Je n’implorerai aucune grâce, Liana. Ce rapprochement entre les hommes et les femmes est contre nature. Si nous nous sommes séparés il y a des générations, c’est bien parce que cela ne fonctionnait pas ! Les hommes vont reprendre leur position de domination. Ils vont réduire nos privilèges en nous disant que c’est équitable. Qui s’occupera des enfants bientôt ? Celles qui ont enfanté ! Qui s’occupera des foyers au lieu d’aller chasser ? Celles qu’ils estiment moins fortes ! Nous sommes devenues aussi fortes qu’eux. Et pourquoi ? Parce que nous étions seules, à l’abri de leur influence malsaine. C’est tout ce que j’ai à dire. En me condamnant, vous vous condamnez toutes !
Son monologue était éloquent. Aussi, certaines voix s’élevèrent très légèrement dans l’assemblée, surtout du côté des femmes. Elle avait commencé à ébranler les certitudes de certaines. Liana prit la parole :
— Ton raisonnement est compréhensible Nimera. Cependant Diarté et les anciennes du village connaissent l’histoire du schisme entre les hommes et les femmes mieux que toi. Nous pouvons utiliser cela pour ne pas récréer les erreurs du passé. Nous pouvons, ensemble, décider de comment nous voulons vivre. Aussi, en réponse au comportement des hommes, nous les avons bannis, réduits à de simples reproducteurs. Ce temps est révolu. Aujourd’hui, je décide de l’avenir de notre peuple, au nom de tous et de toutes. Je te juge coupable, Nimera, du meurtre avec préméditation de Diarté, pour cela tu vas le payer de ta vie. Tu n’auras pas le droit à une inhumation Molwin, ton corps sera jeté à la mer.
Ce disant, Liana sortit sa dague de chasse qu’elle portait au côté et s’approcha de la coupable. Elle commença à se débattre mais la poigne de ses gardiennes était trop forte. Ses yeux montraient une infinie panique. Assumer ses actes est une chose. Mais voir la mort en face en est une autre. Liana attrapa les cheveux de Nimera et tira sa tête en arrière pour voir sa gorge offerte. Sans hésiter, elle fit glisser sa lame avec force sur son cou. Sa trachée s’ouvrit ainsi que ses deux artères carotides. Nimera se vida de son sang en émettant un infâme gargouillis. Ses gardiennes avaient reçu l’ordre de la maintenir debout pendant qu’elle était encore vivante. Quand le souffle de sa vie s’éteignit, elles la relâchèrent par terre où elle s’écroula, inerte tas de chair.
Liana avait ôté la vie, sans hésiter, sans sourciller, sans se poser de question. Tout le monde lui dirait qu’elle avait le bon choix. C’était la première fois de sa vie qu’elle tuait un autre humain, qui plus est quelqu’un qu’elle connaissait. Tuer lui avait semblé si facile. Quand on a la conviction que l’on fait ce qui doit être fait, est-ce aussi facile que de tuer un poulet ? Solennelle, elle essuya son poignard et le rangea.
***
Thomla avait assisté à la scène, en simple spectateur. Il n’était pas sûr que Liana pourrait exécuter la prisonnière ainsi. Il avait espéré qu’elle le ferait, c’était son devoir de cheffe, mais une part de lui-même aurait souhaité qu’elle fasse chemin arrière, qu’elle l’exilerait par exemple, qu’elle épargnerait sa vie.
Thomla n’avait jamais tué un autre homme. Il avait même du mal à mettre fin à la vie d’animaux, fût-ce pour se nourrir. Il était mauvais chasseur et sa condition de pisteur lui convenait parfaitement. Les derniers jours avaient été compliqués pour lui aussi. Il avait été là pour Liana, mais ne savait pas comment l’aider pleinement.
Elle parlait peu, était réveillée quand il s’endormait et était déjà éveillée quand lui ouvrait les yeux, au matin. Par dépit, il se dit que sa présence était la meilleure chose à lui apporter, ne sachant que faire de manière active. Elle avait été occupée tout le reste de la journée suite à cette exécution. Il ne la revit que le soir même. Il allait se coucher quand elle entra dans leur foyer. C’était sa chambre depuis qu’elle était petite, ce n’était pas grand mais c’était confortable, douillet. Elle arriva devant lui et sans un bruit, enleva ses vêtements et se glissa sous les fourrures de leur couche. Elle ne dit aucun mot mais elle se pelotonna contre Thomla. Celui-ci la prit dans ses bras et la serra contre son corps, peau à peau. Sa poitrine était tendue, ses tétons durs, à cause de la fraîcheur de la soirée.
Thomla sentit une pointe de désir monter en lui, une chaleur dans son bas ventre. Il commença à caresser le dos de Liana, en l’embrassant dans la nuque. Il prenait bien soin de ne pas toucher sa grande cicatrice, elle n’aimait pas trop. Elle lui avait dit qu’elle l’avait eue petite, un sanglier avait failli la tuer et lui avait laissé cette grande trace, qui avait grandi avec elle.
Cela semblait être un souvenir qui l’avait profondément marquée et elle ne lui en avait pas réellement raconté plus. Elle était petite et peut-être qu’elle se souvenait plus de sensations que de réels souvenirs. Sensations qui ne sont pas toujours faciles à verbaliser des années après.
Thomla sentit que Liana était en train de se détendre. Les muscles de son cou étaient gaînés mais ses caresses et baisers étaient en train de les relâcher. Il semblait à Thomla que cela faisait des semaines qu’ils n’avaient pas eu de moments d’intimité, juste tous les deux, connectés l’un à l’autre, même si c’était faux. Liana commença à pousser de petits gémissements d’aise, de contentement, de plénitude. Elle passa sa main derrière le jeune homme et lui caressa le dos du bout des doigts. Il sentit qu’elle prenait un certain plaisir à déligner ses muscles situés de part et d’autre de sa colonne vertébrale. Thomla avait envie d’elle. Leurs bouches se touchèrent et leurs langues s’entremêlèrent avec une passion croissante. Liana haletait légèrement et venait chercher la bouche de Thomla avec plus d’empressement. Une de ses mains alla récupérer le sexe de Thomla, tendu et gonflé de désir. Elle murmura :
— Fais-moi l’amour Thomla, viens en moi, avec un râle de plaisir comme les doigts du garçon fouillaient son intimité.
Liana se mit sur le dos et écarta les jambes, pour inciter son homme à venir sur elle, ce qu’il fit avec des mouvements un peu fébriles, pressés. Il remonta contre elle et s’enfonça d’un coup, sans cérémonial et sans qu’il rencontre de résistance. Elle étouffa un petit cri et jouit quelques mouvements après. N’y tenant plus, Thomla accéléra et jouit lui aussi rapidement, répandant sa semence en elle, dans l’espoir de concevoir un enfant. Cela faisait peu de temps qu’ils étaient ensemble, mais la vie était courte, et ils s’en étaient rendu compte encore plus dernièrement. Thomla voulait être père, voulait que Liana soit la mère de ses enfants. Quoi de plus naturel ?
Il s’écrasa un peu sur elle en poussant un soupir de contentement. Ils avaient joui vite, le plaisir avait été court, mais plus que la jouissance, ils s’étaient retrouvés, reconnectés l’un à l’autre.
Le sexe avait ce pouvoir quasi mystique. Plus que des mots, il servait de lien au couple, lui permettait de tenir le cap, par son intimité, son partage, son don de soi.
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