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Chapitre 10 – La nouvelle vie
Fiction
Erotica
calendar Veröffentlicht am 17, Sept., 2026
calendar Aktualisiert am 17, Sept., 2026
time 53 min
18+

Chapitre 10 – La nouvelle vie

La vie entre les deux villages des Molwins et des Firmans avait pris une nouvelle orientation depuis quelques semaines. Peu de monde semblait s’offusquer de ces changements et le moral était semble-t-il au plus haut.

Le jour venait de se lever, il faisait froid en ce début d’hiver.

Mirthe sortit de la hutte de Sirclam, qui était devenu son amant permanent. Étaient-ils en couple ? De façon tacite probablement. La notion de couple n’était pas une évidence pour ces deux peuples, et comme elle n’était pas un schéma classique et standard entre hommes et femmes, il était difficile de se rendre compte de ce que cela impliquait réellement pour le moment.

La jeune femme avait les cheveux en bataille de la nuit passée sur la couche avec Sirclam. Elle avait le teint frais, un petit sourire aux lèvres à l’anticipation de cette belle journée qui s’annonçait. Les herbes hautes aux abords de la hutte étaient givrées et une douce lumière d’hiver filtrait à travers les branches des arbres.

Ils avaient fait l’amour cette nuit encore. Avait-elle pensé amour ? Au début, ils baisaient simplement, s’amusaient avec leur corps et leurs émotions. Puis leurs étreintes évoluèrent de manière subtile, en ajoutant une plus grande tendresse. Mirthe ne s’en était pas rendu compte tout de suite. Cela faisait seulement quelques jours qu’elle commençait à se rendre compte des changements qui opéraient en elle. Elle était guerrière et devait garder le village des Molwins. D’ailleurs cela n’était-il pas un paradoxe désormais ? Le village devait naguère être protégé contre les hommes qui pouvaient venir mais désormais, est-ce que cela avait encore du sens ? Bien sûr, il y avait le Gingelys à protéger mais cela faisait un moment que d’autres peuples ou voyageurs étaient venus à leur rencontre. Les deux villages étaient assez isolés et ils n’étaient pas sur des routes particulièrement fréquentées. Leurs communautés étaient petites et a priori n’intéressaient pas grand monde. Les derniers raids d’ennemis, avides de voler le Gingelys n’avaient apporté que la mort dans leurs rangs et ils semblaient avoir compris la leçon. On ne pouvait cependant pas reprocher à Diarté de maintenir un niveau de sécurité important.

Toujours est-il que le rythme des gardes n’avait pas été changé pour le moment et Mirthe en était venue à se languir de son amant, dans l’attente de sentir son corps chaud contre le sien après une journée de travail. Elle ressentait ce manque au fond d’elle, comme si un morceau de son corps était écartelé quand elle n’était pas proche de Sirclam.

C’était donc ça l’amour ?

Elle en avait parlé à Diarté, qui a priori était plus au courant qu’elle à ce sujet vu qu’elle fréquentait Mistral depuis des années. Elle avait vu la cheffe du village un peu mal à l’aise au début, qu’elle vienne lui demander conseil à ce sujet. Mais n’était-ce pas ce qu’une cheffe devait aussi faire ? Écouter les femmes de son village et prodiguer des conseils ? Mirthe avait remarqué qu’elle n’était pas la seule dans ce cas-là et que d’autres Molwins venaient poser des questions à Diarté, parfois avec des chuchotements et des rires à peine dissimulés. La cheffe des Molwins était aussi un peu devenue par la force des choses une guide dans les relations hommes-femmes.


***


La guerrière alla près de la rivière, juste à côté du village, pour se débarbouiller le visage dans l’eau glacée. Elle avait enfilé une jupe en peau épaisse pour l’hiver et une veste en cuir assez grossière, qui était aussi sa tenue de combat. Elle s’accroupit près de l’eau, glissa ses mains dans l’eau et se lava le visage. C’était froid et revigorant. Ses seins lourds tendaient sa veste et ses tétons pointaient sous le cuir, stimulés par la température hivernale. Ses seins qu’adorait Sirclam… Il aimait énormément les prendre à pleine bouche, les pétrir de ses mains, les faire durcir de ses caresses.

À cette pensée, Mirthe sentit un petit pincement dans son bas ventre, une douce et cruelle sensation qui lui rappelait son bonheur, mais aussi que l’homme qu’elle aimait n’était pas avec elle. Quelle sottise ! Elle avait quitté ses bras depuis cinq ou dix minutes, mais cette sensation de manque l’étreignait comme si son souffle était suspendu.

La jeune femme entendit un bruit de broussailles derrière elle et se retourna vivement, ses sens aux aguets. Les années passées à s’entraîner avaient laissé des traces et son corps et son esprit étaient affûtés, prêts à réagir en cas de menace.

Ce n’était que Liana, qui elle aussi venait de se lever, les yeux encore endormis mais brillants, la mine malgré tout radieuse, très légèrement vêtue, presque comme en été. Elle portait simplement une chemise longue de Thomla, très probablement, qui lui arrivait à mi-cuisse. Le col était assez ouvert et l’on voyait poindre la naissance de sa poitrine certes modeste mais haute et arrondie. Ses longues jambes fuselées, nues, prenaient des gouttelettes d’eau des herbes qu’elles traversaient, pour celles qui avaient commencé à fondre sous les rayons du soleil d’hiver. Elle sourit à Mirthe, qui se détendit :

— Alors, toi aussi tu es levée la première ?

— Oui je crois qu’on a des hommes pas très matinaux. Il est encore endormi et n’a probablement même pas remarqué ma disparition. Pourtant je n’ai pas été très discrète !

— Pareil, Thomla dort encore un peu. C’est une belle journée qui s’annonce.

Cette discussion sembla bizarre à la jeune femme. Tant de banalités échangées avec sa meilleure amie. Elles ne s’étaient pas vu énormément ces derniers temps, tout occupées qu’elles étaient à développer leur relation sentimentale et amoureuse. C’est ainsi que ça fonctionne, pensa Mirthe. On oublie un peu ses amis quand on tombe amoureux. Elle ne se sentait pas coupable, l’envie d’être avec Sirclam était plus forte que tout et elle ne pensait même plus vraiment à Liana quand elle n’était pas dans les parages.

Ces dernières semaines, elles n’avaient pas dû parler plus d’une heure toutes les deux, juste toutes les deux. Les soirées étaient souvent animées quand ils se retrouvaient après leur travail. Les hommes partaient chasser au petit matin, même si dernièrement ils commençaient de plus en plus tard, épuisés par les courtes nuits d’amour qu’ils passaient… Mistral avait fait quelques remarques mais il y avait un vent de tranquillité au village et il avait lâché un peu de lest. Les réserves étaient pleines et le fait de mettre les ressources en commun avec les Molwins avait permis de diversifier les vivres pour l’hiver. Ils ne manqueraient de rien jusqu’au printemps, même si la chasse ralentissait un peu. Les animaux n’en seraient que plus contents et plus nombreux pour la prochaine saison.

Liana s’approcha de Mirthe :

— Tu me manques.

— Toi aussi Liana. On s’est un peu perdues de vue non ?

— Je suis si heureuse en ce moment, j’ai l’impression que je n’ai besoin de rien d’autre.

— Oui moi aussi, comme si Sirclam comblait tous mes besoins, et plus encore. Le monde s’est arrêté de tourner autour de moi, je ne pense qu’à lui, je ne veux être qu’avec lui, tout le temps, jusqu’à m’épuiser. Je suis fatiguée et pourtant je reste réveillée pour parler avec lui, le caresser, le sentir, m’enivrer de son odeur.

— Je ne sais pas si j’aurais pu mieux en parler… conclut Liana.

— Ce soir il y a la soirée des poèmes, j’aimerais qu’on y aille ensemble, même si les garçons seront là.

— Bonne idée ! Tu as préparé quelque chose ?

— J’avoue que non… Les sensations se bousculent dans ma tête mais je n’arrive pas à écrire quelque chose de correct, dit Mirthe avec une pointe de déception.

— Personne n’est obligé de réciter un poème, c’est très intime.

— Tu as écrit quelque chose ?

Liana hésita avant de répondre :

— Je ne sais pas trop encore… J’ai un petit quelque chose, mais je ne sais pas si je vais le lire devant tout le monde, c’est un peu gênant.

Mirthe reconnut bien là son amie. Courageuse et forte, mais sensible à l’intérieur.

— Ne t’en fais pas. Prends ton papier avec toi, peut-être que tu auras envie de le lire. Si tu le gardes pour toi, ce n’est pas grave. Un jour, qui sait ?

— Merci, c’est gentil, répondit Liana, un peu soulagée.

Mirthe regarda plus attentivement son amie. Elle avait un air légèrement hébété, les yeux brillants, son souffle semblait plus rapide que d’ordinaire.

— Tu devrais faire attention avec le Gingelys Liana. D’autres femmes se sont perdues à en prendre trop souvent.

— Comment… ? répondit Liana, un peu perdue, tout en rougissant.

— Je le vois bien, tu n’es pas la première à qui ça arrive. Qu’est-ce que tu cherches ? Tu penses ne pas être à la hauteur avec Thomla ?

— C’est que… j’aime cette sensation de planer un peu, d’être sur un nuage quand Thomla vient me faire l’amour. Ça m’aide à supporter la fatigue aussi.

Elle baissa les yeux, honteuse.

Mirthe reprit, sur un ton plus doux :

— Je tiens à toi Liana, vraiment. Tu es la personne la plus proche que j’ai et je n’ai pas envie de te perdre, c’est tout. Fais attention, c’est tout.

Les deux jeunes femmes se regardèrent, Mirthe esquissa un sourire. Liana vint se réfugier dans ses bras.

— Merci Mirthe, merci de me l’avoir dit, ajouta Liana, d’une petite voix fragile.

Elles s’étreignirent un moment, après quoi Mirthe laissa son amie auprès de la rivière et partit reprendre quelques-unes de ses affaires dans la hutte de Sirclam avant d’aller s’entraîner chez les Molwins. Son corps était affûté avec tous les traitements qu’elle lui faisait subir, mais il ne fallait pas perdre la main.

Elle s’approcha de la modeste masure qui était un peu devenue la sienne depuis quelque temps et entra. Cela sentait bon le sexe de la nuit passée. Cela aviva l’esprit de Mirthe qui se remémora fugacement les dernières activités nocturnes. Sirclam dormait encore du sommeil du juste. Il était certes encore assez tôt, mais il allait devoir partir chasser avec Thomla très prochainement.

Mirthe s’approcha de la couche et se mit sur ses genoux. Sirclam n’était pas le plus bel homme qu’on aurait pu imaginer. Son visage était un peu grossier, ses oreilles légèrement décollées. Mais pour Mirthe c’était le cadet de ses soucis, elle ne s’en rendait même pas compte. Il était celui qui la faisait vibrer à chaque instant.

Elle passa sa main sur son visage pour relever quelques cheveux qui lui recouvraient les yeux. Il fronça un peu les sourcils mais ne bougea pas plus. Elle glissa la main sous la peau de bête qui servait de couverture et commença à caresser son torse musclé puis descendit vers le bas de son ventre. Le jeune homme poussa un petit soupir. Elle le regarda avec des yeux où l’appétit venait d’apparaître et poursuivit son exploration. Sa main descendit vers son pubis et elle rencontra le sexe mou de son amant. N’y tenant plus, elle glissa sa tête sous la couverture. L’odeur était délicieuse, forte. Elle prit directement le membre dans sa bouche. Il était rare qu’elle puisse sucer son homme au repos, lui qui était d’ordinaire si vaillant. Il émit un petit gémissement. Était-il réveillé ? Mirthe ne voulait pas le savoir et avait envie de profiter de cette sensation rare. Pour une fois qu’elle pouvait le sucer entièrement sans suffoquer ! Sirclam commençait à bouger un peu, mais il semblait encore endormi. Cependant, cette stimulation commençait à le faire grandir en elle. Elle décida de le laisser s’épanouir sans se retirer. Elle sentit le gland commencer à pousser contre ses dents et la hampe écarter sa bouche, puis elle le sentit pousser contre le fond de sa gorge. Sirclam s’était éveillé car il descendit sa main et tint la tête de Mirthe plaquée contre son bas ventre. Quand le sexe eut presque atteint sa taille maximale, Mirthe étouffa un haut-le-cœur, et se dégagea de l’étreinte de son fougueux étalon en inspirant bruyamment une goulée d’air frais.

— Que pensez-vous de ce réveil, cela vous plaît-il ? parvint-elle à articuler, retenant un filet de bave dégoulinant de ses lèvres.

— Hmm, c’est très agréable oui, mais j’aurais bien aimé que tu poses ta petite chatte sur ma bouche aussi…

Ils se regardaient dans les yeux, elle avec sa queue sur sa joue, lui, la tête un peu relevée.

— J’aurais bien aimé, mais je dois partir travailler tu sais…

Sur cette phrase, elle commença à se relever et s’essuya la bouche du revers de la main. Sirclam sembla déçu mais rapidement son œil pétilla et il s’assit dans le lit. Il attrapa Mirthe par les hanches et la retourna vivement, la mit à genoux et lui releva sa jupe. La jeune femme était forte, mais elle se doutait de ce qui allait se passer et était prête à céder un peu de terrain. Elle poussa un gémissement, ou une sorte de grognement, entre le plaisir et l’agacement :

— Arrête ! je dois partir au village, Diarté va m’attendre !

Même elle voyait que ses paroles sonnaient creux et commençait à se tendre vers Sirclam. L’homme caressait le bas de son dos, ses fesses tendues et commença à se frotter délicatement contre la vulve gonflée de sa partenaire.

— Pour quelqu’un qui veut aller travailler, tu me sembles bien excitée !

Mirthe ne répondit pas tout de suite. Pour dire quoi finalement ? Oui j’en ai envie, prends-moi, défonce-moi ! Elle était effectivement très excitée, au bord de l’implosion. Mais elle n’avait pas réellement faim. Ils n’arrêtaient pas de faire l’amour. Elle avait joui encore trois ou quatre fois la nuit dernière. Sirclam l’avait prise sauvagement avant qu’ils s’endorment tous les deux, blottis comme un seul être.

Mirthe se retourna vivement, rabattit sa jupe et se releva, l’intérieur des cuisses humides.

— Non je dois y aller ! Bonne journée mon grand et sois bien sage jusqu’à ce soir, conclut-elle avec un sourire mutin.

— Tu plaisantes ?! répondit le jeune homme, mi-amusé, mi-énervé.

— Pas du tout !

La jeune femme sortit rapidement de la hutte, un sourire aux lèvres, laissant là le malheureux, seul avec son sexe tendu.


***


Thomla savait qu’il était en retard. Liana s’était levée sans faire de bruit et était partie chez les Molwins. Ces dernières semaines avaient été incroyables. Qui aurait pu penser que l’on pouvait ne faire qu’un avec l’autre ? Thomla n’en revenait pas de la complicité et de l’intimité qu’ils avaient nouées tous les deux. Bon, il n’avait pas non plus trop de temps pour y penser. Il remercia la nature pour ce qu’il avait aujourd’hui et s’habilla en hâte. Sirclam était peut-être déjà parti sans lui ! Cela serait étonnant mais on ne savait jamais. Il sortit de la hutte et se dirigea d’un pas rapide vers l’habitation de son ami. Il croisa Mirthe qui lui rendit son salut. Elle avait les joues rouges et semblait déjà avoir chaud dès le matin. En arrivant devant la hutte de Sirclam, il remarqua que la peau qui servait de porte sommaire était à moitié ouverte. Il entra sans s’annoncer et vit son ami, debout, avec une érection infernale.

— Thomla ! tu pourrais appeler avant d’entrer ! fit celui-ci en rougissant de honte, presque instantanément.

— Hmm, je comprends mieux les joues rouges de Mirthe désormais, répliqua Thomla, amusé.

— Elle joue avec moi ! fit son ami, d’un ton faussement outré, agacé.

— Oui c’est sûr que tu n’en tires jamais parti, à ce qu’on peut entendre quand on passe près de chez toi…

Cette fois c’était trop. Sirclam s’avança vers son ami dans l’espoir de lui donner une bourrade mais Thomla réagit plus vite et sortit de la hutte d’un bond en arrière.

— Viens essayer de m’attraper dehors, mais essaye de débander un peu avant, ah ah !

— Raahh ! Tu m’agaces, jura Sirclam, bon je m’habille, attends-moi.

La journée s’annonçait effectivement radieuse.


***


Quelques heures plus tard, les deux hommes étaient en train de parcourir la forêt pour trouver du gibier ou des lapins à chasser. Sirclam, équipé d’un arc, suivait Thomla, qui était à l’affût de traces d’animaux. La matinée n’avait pas été fameuse, les traces étaient vieilles et les animaux se faisaient plus rares. Le fond de l’air était frais mais agréable. La nature les emplissait de bruits familiers, de ces sons avec lesquels ils avaient grandi depuis leur plus jeune âge.

Sirclam s’arrêta et parla :

— Thom, comment on sait si on est amoureux ?

Son ami se retourna, surpris par la question.

— Heu, eh bien, je sais pas trop moi, répondit-il, un peu gêné, en cherchant ses mots.

— Je veux dire, je suis vraiment bien avec Mirthe, c’est fou ce qu’on vit, mais comment on sait si c’est le vrai grand amour, tu sais, un peu comme pour Mistral et Diarté ? Celui qui dure toute la vie ?

— Je sais pas s’il y a une seule réponse à tout ça… Mistral et Diarté semblent ensemble depuis très longtemps, si ça se trouve depuis plus longtemps qu’ils nous l’ont dit. Ils ont traversé des épreuves, ils ont dû se cacher des autres pour vivre leur passion, ça renforce les liens peut-être… Les épreuves je veux dire.

— Tu dis que sans épreuve, un amour durable ne pourra pas exister ?

— Pff, pas simple ta question, mais je pense juste que certaines épreuves renforcent les couples. D’autres vont le détruire.

— Tu te sens comment avec Liana ? demanda Sirclam.

— Je sais que ça va te faire rire probablement, mais j’ai l’impression que c’est vraiment ma moitié, celle que j’ai attendue toute ma vie.

— Non, ça me fait pas rire, pas du tout, c’est joli, répondit Sirclam, pensif.

Thomla s’approcha de son ami et s’assit par terre. Sirclam l’imita.

— J’ai l’impression que je pourrais mourir pour elle, pour la protéger, dit Thomla.

— Tu crois que c’est normal de baiser autant ? Je veux dire pour Mirthe et moi.

— Est-ce que ça vous rend heureux ?

— Oui.

— Alors il n’y a même pas de question à se poser. Chacun son rythme. Et tu sais que ici personne ne juge. J’avoue que parfois je suis épuisé, et pourtant j’ai envie d’étreindre Liana, l’avoir tout contre moi. Même si je n’ai pas vraiment envie d’elle à ce moment-là, son odeur, son corps si parfait me rendent complètement fou et puis finalement l’envie de me fondre en elle arrive. Elle me rend dingue.

— Moi aussi, j’ai l’impression d’être un animal qui vit ses plus simples instincts.

— Et est-ce mal ? Tant que l’autre partenaire est en accord avec ça, alors il n’y a peut-être pas de question à se poser non ?

Sirclam resta silencieux un moment, et dit finalement :

— Oui, tu as raison. Bon, on essaye de trouver quelque chose à manger ?

Les hommes cessèrent leur discussion aussi simplement qu’ils l’avaient commencée et repartirent sur une piste relevée par Thomla.

Après quelques centaines de mètres, ils entendirent une légère clameur, non loin de la sente qu’ils suivaient. Des voix indistinctes passaient à travers les arbres et les feuillages. Les deux hommes se regardèrent, échangèrent un regard et décidèrent de s’approcher, à pas feutrés.

Les voix se firent plus claires au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient. Bientôt, ils purent entendre des bribes de conversations :

— … pas continuer de cette façon !

— C’est contraire à nos principes.

— … est inconsciente, on va se faire avoir !

Les deux amis approchèrent encore et purent voir, dans une petite clairière, une assemblée d’une dizaine de personnes, uniquement des femmes. Elles étaient disposées en cercle approximatif autour d’une autre, au visage rageur, qui semblait animer la conversation.

— Je crois que c’est la fameuse Nimera, glissa Thomla à l’oreille de Sirclam.

— Tu la connais ?

— Il y a eu une altercation entre Diarté et elle, le jour où les femmes sont venues chez nous. Je venais d’être libéré et j’ai entendu qu’elle ne semblait pas d’accord avec tout ça.

La femme reprit un peu plus fort :

— Diarté nous a volé notre liberté ! Maintenant on doit voir des hommes traîner dans notre village, sans rien dire en plus !

Les autres femmes de l’assemblée l’approuvèrent par un « Ouais ! », convaincues de la bonne parole de leur nouvelle cheffe.

— Ils viennent nous prendre nos ressources, en échange de quoi ? de viande de gibier et de leur bière infâme ?

Les autres femmes semblaient un peu sur la réserve. L’une d’elle osa :

— Regrouper les ressources a amélioré notre quotidien. On a plus de choses pour passer l’hiver.

— Ne te laisse pas avoir avec ces maigres compensations ! On nous a bien volé, et c’est Diarté la responsable. C’est elle qui a autorisé tout cela, toute pilotée qu’elle est par son cul. Il faut qu’elle paye.

— Mais comment ? Ne fais pas de bêtise Nimera, tu parles de notre cheffe, ajouta une autre femme qui s’était avancée, gênée.

— Notre cheffe ? Tu parles, elle s’est affaiblie au contact des hommes, elle leur demande beaucoup et oublie que nous sommes indépendantes… Pauvre fille !

La femme qui avait pris la parole baissa les yeux et n’osa pas réagir à la dernière phrase de Nimera.

Thomla se tourna vers Sirclam et chuchota :

— Partons, laissons-les.

Il acquiesça et les deux amis quittèrent leur point d’observation en silence. Un peu plus loin, ils reprirent la parole. C’est Sirclam qui commença :

— Je n’ai pas tout compris mais ça sent la rébellion du côté des Molwins non ?

— Oui cette Nimera semble remontée envers Diarté. Il y a la fête des poèmes ce soir. Il faut que j’essaie de lui en toucher deux mots, qu’elle puisse la calmer ou prendre les mesures nécessaires. Un feu qui couve de cette manière n’est jamais bon…

— Tu crois qu’il faut aller la voir tout de suite ?

— Non je ne pense pas, il ne sert à rien de l’alerter trop tôt je crois, répondit Thomla.

— D’accord.

Sirclam n’avait jamais été un fin stratège ou philosophe. Il se découvrait depuis quelque temps de nouvelles émotions et avait réussi à en parler à Thomla, ce qui était nouveau pour lui, mais il n’était pas du genre à pousser la réflexion très loin. Sa vie était simple, et c’était très bien ainsi.


***


La soirée arriva vite à cette saison et les deux hommes rentrèrent au village, bredouille. Déjà, à leur arrivée, quelques feux étaient allumés, de longues tables avaient été dressées pour le repas du soir. C’était pour le moment plutôt les Firmans qui recevaient les femmes dans leur village. Même si l’ambiance était bonne, il fallait combattre des générations d’isolement et certaines femmes semblaient encore un peu sur la réserve quant au fait que les hommes viennent chez elles. Thomla n’en était pas sûr, mais cela lui faisait presque l’effet qu’elles imaginaient que les Firmans allaient violer leur intimité. Pour le moment donc, c’était eux qui recevaient. En conséquence, ils avaient dû fabriquer de nouvelles tables à partir des troncs qu’ils avaient abattus cet été. Le bois, pour certaines, était encore gorgé de sève et il fallait faire attention à ses vêtements.

Liana et Mirthe n’étaient pas encore rentrées et les deux hommes commencèrent à boire une bière de Colrui spéciale, leur fameux brassin pour la fin de l’année, avec des épices et des clous de girofle. Cela donnait un goût très festif à la boisson. On en donnait un peu aux enfants, qui semblaient bien l’apprécier aussi. Certains hommes auraient aimé voir ajouter un peu de Gingelys dedans mais c’était pour le moment hors de question, bien que les Molwins ne soient pas fermées à une négociation à ce sujet.

Peu de temps après, Niclos arriva, un sourire aux lèvres, comme toujours :

— Les gars, je crois que j’ai trouvé la bonne cette fois-ci !

— Ouais, comme les trois dernières, répondit Sirclam, blasé, avant de reprendre une lampée de bière dans son broc.

— Non non je vous assure ! Elle s’appelle Ismy, vous l’avez déjà vu je crois.

— Elle s’est pas un peu tapée tout le village celle-là ? ajouta Sirclam, d’un ton jugeur.

— Et alors ? répondit Thomla, peut-être un peu plus vivement qu’il ne l’aurait souhaité. Elle n’a pas le droit de papillonner elle aussi ? Tu dis ça parce que c’est une femme ou quoi ?

— Je… Sirclam paraissait réellement embarrassé.

— Je ne t’ai jamais entendu dire que Niclos s’était envoyé la moitié du village Molwin, tu ne l’as jamais jugé pour cela, je crois, ajouta Thomla, agacé.

De quel droit un homme pouvait se permettre de juger une femme pour ses mœurs ? Pire encore : de quel droit pouvait-il juger une femme sans juger un homme avec le même comportement ? Ce n’est pas parce que lui était simplement avec Mirthe et qu’ils semblaient heureux qu’il fallait juger celles qui cherchaient la personne avec qui elles se sentaient bien.

Sirclam, honteux, releva la tête :

— Oui tu as raison Thomla, excuse-moi, je n’aurais pas dû parler d’elle de cette manière. C’est que, les anciens du village…

— Laisse tomber, ça va, le coupa Thomla, désormais plus calme. Je veux juste que tu fasses attention à ce que tu puisses penser des relations entre les hommes et les femmes. Il n’y a pas de règle que l’on peut imposer. Tout comme maintenant les femmes ne nous imposent plus de règles. Il faut aller au-delà de cela.

Thomla sourit à son ami, l’affaire était déjà pardonnée. Il fallait cependant qu’il reste vigilant. Liana lui avait un peu raconté les raisons du schisme entre les hommes et les femmes il y a bien longtemps. Il ne voulait pas que cela puisse se reproduire. C’était comme si les hommes, muselés depuis des années, pouvaient reprendre leurs travers et leurs vieilles habitudes de pensée. Certains anciens racontaient des histoires sur comment les hommes dirigeaient les femmes autrefois. C’était un sujet tabou, et il fallait prendre les informations avec des pincettes. A priori Sirclam avait écouté et en avait déjà tiré quelques conclusions.

Les filles arrivèrent à cet instant-là. Elles remarquèrent tout de suite une légère gêne dans le groupe. Sirclam avait les yeux encore baissés, Niclos ne savait pas trop quoi faire, il dansait d’un pied sur l’autre.

Mirthe brisa le silence :

— Bah alors les gars, ça fait la gueule ce soir ?

— Non non ça va, dit Niclos… Tiens je crois que j’ai trouvé la bonne !

— Niclos… tu dis cela à chaque fois, dit Liana, avec un sourire et un ton maternels, respectueux et chaleureux.

— Oui oui mais cette fois je crois que c’est bon ! ajouta Niclos, sans perdre sa bonne humeur. Elle s’appelle Ismy.

— Oh oh ! répondit Mirthe, amusée. C’est une gentille fille. Et d’après les dires, tu devrais bien t’amuser avec elle, dit-elle en lui lançant un clin d’œil aguicheur.

— Par contre fais attention Niclos, tempéra Liana. Si tu comptes te mettre avec elle, mettez-vous bien d’accord avant. Je ne crois pas qu’une relation exclusive soit le style de Ismy.

— Relation exclusive ? C’est quoi, demanda Niclos, visiblement perdu.

— Eh bien, je la connais un peu, continua Liana, et elle n’envisage pas vraiment une relation monogame, avec un seul homme, si tu vois ce que je veux dire.

— Je ne pensais pas encore à ça, j’avoue… répondit Niclos.

Sentant son ami un peu perdu, Thomla intervint :

— Il n’y a pas de bonne solution ni de bonne méthode Niclos. Tu tiens vraiment à elle ?

— Oui.

— Alors il faut que tu en parles avec elle, car elle ne perçoit probablement pas le couple de la même façon que toi…

— D’où tu parles comme un vieux sage désormais ? fit Mirthe, étonnée.

— Depuis que j’ai les yeux ouverts, grâce à Liana qui me fait voir la vie dans sa globalité, qui me pousse à me questionner, pas simplement vivre. Comme tu ne pourras pas changer Ismy, ce qu’elle est au fond d’elle-même, il faut que tu sois prêt à la partager avec d’autres hommes, même si tu es fou amoureux d’elle. Que tu sois prêt à passer des soirées seul, sachant qu’elle ira retrouver quelqu’un d’autre pour son propre plaisir…

— Je ne crois pas être jaloux… réagit Niclos. Mais j’avoue que la savoir dans les bras d’un autre m’effraie un peu.

— Tu peux aussi penser dans l’autre sens, ajouta Mirthe. Si elle va voir ailleurs, toi aussi tu pourrais le faire. Vous seriez un couple sans contrainte.

— Elle est où d’ailleurs ce soir ? envoya Sirclam, taquin.

— Je ne sais pas trop… dit Niclos.

— On te laisse réfléchir à cela Niclos, dit Liana, avec un ton solennel, vous en êtes au début. Mais si votre relation devient plus sérieuse, alors il va falloir que vous trouviez la meilleure façon de vivre ensemble, que personne ne se sente lésé.

— Oui, ajouta Mirthe, il vous faudra établir des règles de vie communes qui vous conviennent à tous les deux, même si c’est encore un peu tôt.

— C’est vrai que pouvoir jouer à plusieurs endroits en même temps… commença Thomla, avec un petit sourire.

— Non, toi, tu es à moi ! dit Liana, en l’embrassant avec fougue. Enfin pour l’instant…

La discussion continua bon train une partie de la soirée. Les lectures de poèmes allaient bientôt commencer et il commençait à faire plus frais encore. Liana s’était serrée contre Thomla. Ils étaient bien, tous les deux, ensemble, sans problème.

Elle frémit et dit :

— Rapprochons-nous du feu, je suis gelée…

— Heu… d’accord, répondit Thomla, d’un ton mal assuré.

Liana prit la main de Thomla et le traîna derrière elle en direction d’un feu de camp dont les flammes s’élevaient presque à leur hauteur. Plusieurs autres personnes étaient déjà devant.

Quand le jeune homme sentit la chaleur contre son visage, il se figea et refusa d’avancer plus.

— Allez, viens, dit sa compagne, sans se retourner vers lui.

Comme Thomla n’avançait pas plus, elle se retourna :

— Ne me dis pas que tu as peur du feu quand même ? d’un ton amusé.

Mais Thomla ne riait pas. Pire, il semblait presque pétrifié à contempler les flammes. Liana se rapprocha de lui, lui prit les deux mains dans les siennes et plongea son regard dans le sien. Elle avait des yeux si profonds, si expressifs. Son amant aurait pu se perdre dedans et y vivre une éternité.

Thomla parvint à articuler :

— Je n’aime pas le feu. Enfin je veux dire, il me fait peur. Je sais c’est stupide mais petit j’ai failli mourir dans un incendie.

— Oh… Tu ne me l’avais jamais dit, répondit Liana.

— C’est pas vraiment un truc dont j’aime me vanter, avoua Thomla.

— Que s’est-il passé ?

— Presque rien, quand on y repense en tant qu’adulte. J’avais peut-être quatre ou cinq ans. La tente dans laquelle je dormais avait commencé à prendre feu, une lampe à huile ou autre qui s’était retournée pendant la nuit. Quand je me suis réveillé, j’étais entouré de flammes, je suffoquais. L’odeur et la chaleur étaient insoutenables. J’étais terrorisé et j’ai cru que j’allais mourir. Mistral est arrivé, enroulé dans des peaux de bêtes et m’a sorti de là. C’est tout, je n’ai pas été blessé, personne au village n’a été brûlé, mais c’est un souvenir qui m’a durablement marqué.

— Je suis là, dit Liana.

Elle l’avait simplement prise dans ses bras, et cela suffit à le calmer. Cette femme avait un pouvoir incroyable sur lui.

Ils restèrent là, pas trop proche du feu. Thomla vit Diarté, la cheffe du village Molwins se rapprocher du brasier. Il se souvint de ce qu’il avait surpris aujourd’hui même. Il se dégagea de l’étreinte avec Liana avec douceur et l’appela :

— Diarté !

— Thomla, Liana ! Vous êtes beaux tous les deux. Vous allez bien ce soir ?

— Oui merci, dit Thomla. Je voulais m’entretenir avec toi d’un sujet. Je ne sais pas si c’est important…

Le jeune homme exposa à la cheffe Molwin ce qu’il avait entendu aujourd’hui, sans rien changer, ni sur-interpréter. La femme resta songeuse un moment avant de dire :

— Tu es bien sûr de me rapporter les informations sans les enjoliver ?

— Oui, je trouve cela un peu inquiétant.

— En effet, Nimera a toujours été quelqu’un d’insatisfait et de compliqué à gérer. Je ne pensais pas qu’elle commencerait à monter d’autres femmes contre moi. Je vais garder l’œil ouvert et essayer de me montrer magnanime pour trouver la bonne façon de l’approcher. Merci Thomla de m’en avoir informé.

— Elle ne semble pas être là ce soir, renchérit Liana, qui avait regardé l’assistance autour d’elle.

— C’est moi qui ai organisé cette fête des poèmes, je ne m’attendais pas à la voir non plus. D’ailleurs cela va bientôt commencer, je vous laisse les enfants, termina Diarté. Merci Thomla.

Diarté sourit et disparut pour se diriger vers la petite scène aménagée pour l’occasion, de simples rondins de bois empilés. Liana se tourna vers Thomla :

— Il faut faire attention à Nimera. Son comportement belliqueux n’est pas du tout apprécié par la communauté Molwin. Mais je ne pensais pas qu’elle commencerait à fomenter un soulèvement ou autre chose.

Diarté était montée sur la scène, accompagnée de Mistral. Ils avaient revêtu pour l’occasion des vêtements d’hiver un peu plus chics qu’à l’accoutumée, avec de belles fourrures. Les deux amoureux allaient vraiment bien ensemble. Liana était fière de sa cheffe, qu’elle considérait presque comme une seconde mère.

La cheffe s’éclaircit la voix et les bavardages de l’assemblée se turent rapidement :

— Firmans, Molwins. Cela fait déjà quelques semaines que nos deux peuples se sont enfin retrouvés. Je tenais à tous vous féliciter pour tous les efforts que vous avez fournis dernièrement afin que tout se passe pour le mieux. Je sais que c’est plus simple pour certains que pour d’autres (là-dessus, elle adressa un clin d’œil à Liana et Mirthe) et je vous remercie pour la bonne ambiance qui se dégage de cette union.

Elle prit la main de Mistral qui avait un air assez martial et continua :

— J’ai proposé d’organiser cette fête des poèmes, qui est une fête Molwin que nous avons l’habitude de faire une fois par an, en hiver, pour célébrer avec des mots la beauté de la nature. Je sais que les Firmans ne sont pas habitués à cet exercice et je ne m’attendais pas à ce que cette fête les intéresse. Et pourtant, j’ai été surprise de voir plusieurs hommes ici présents me proposer des textes qu’ils aimeraient partager. Comme quoi parfois les préjugés ont la peau dure et je m’en excuse. Je propose que Sirclam vienne nous lire son poème pour débuter la soirée.

À ces mots, une grande partie de l’assemblée se retourna, étonnée, vers le jeune homme. Il était aux côtés de Mirthe, qui elle aussi semblait fascinée par la dernière phrase de Diarté.

Sirclam ? Écrire un poème ? Thomla, malgré toute la sympathie qu’il avait pour son ami, n’avait pas imaginé qu’il puisse faire cela, et encore plus, qu’il puisse le lire devant tout le monde. Il se reprocha immédiatement ces pensées. Qui était-il pour juger son ami, alors que lui-même n’avait rien écrit ?

Sirclam avait un air solennel, peut-être était-il stressé à l’idée de dévoiler le fond de son âme, mais il ne le montrait pas. Il monta sur la petite scène, plus personne ne parlait. Il sortit un papier grossier d’une de ses poches et commença à lire, de manière difficilement audible au début, puis de plus en plus clair et fur et à mesure qu’il prenait confiance en lui :

Longtemps j’ai cru que j’étais seul
Longtemps j’ai cru que mes amis suffiraient
Longtemps j’ai cru être heureux
Longtemps j’ai cru que c’était ça la vie

Et un jour tu es arrivée sur mon seuil
De ta lumière amoureuse tu m’as éclairé
J’étais ébloui, j’ai pensé que j’étais peureux
Auprès de toi c’est ce dont j’ai envie

Il avait regardé Mirthe pendant toute la lecture, droit dans les yeux, comme si les autres avaient disparu pendant cet intervalle. Liana vit qu’elle avait une petite larme au coin des yeux. Elle lui demanda :

— Tu savais qu’il avait écrit un poème ?!

— Non, il ne m’a rien dit ce coquin ! répondit-elle la voix un peu enrouée, en essayant de masquer son émotion.

— C’est un homme avec de multiples facettes, hein ? ajouta Liana en regardant Thomla avec un sourire.

— Oui je ne savais pas qu’il écrivait, répondit celui-ci. C’est un peu son jardin secret je pense. Le fait qu’il l’ait lu ce soir devant tout le monde veut dire à quel point il tient à toi Mirthe…

— Je sais…

Des applaudissements fusèrent et Sirclam sourit de toutes ses dents, ce grand sourire franc dont il était coutumier. Diarté remonta sur scène et lui chuchota quelques mots à l’oreille. Cela sembla lui faire plaisir car il sourit de plus belle avant de rejoindre ses amis. Quand il s’approcha d’eux, Mirthe lui sauta dans les bras et l’embrassa avec une telle passion que l’on sentait l’énergie de l’amour éructer d’elle.

Diarté prit la parole :

— Vous pouvez applaudir votre ami. C’est très intime et dur de se lancer au début. Les poèmes sont les reflets de nos émotions les plus enfouies. J’espère que cela donnera le courage à d’autres de monter sur scène ce soir. J’ai moi aussi un poème à vous lire.

Elle déplia un rouleau de papier, qui semblait de qualité et commença sa lecture. Le public ne faisait aucun bruit et attendait avec impatience que les mots sortent de sa bouche :

Simple notre vie quand nous étions reines
Tels des jasmins d’hiver nous dominions les forêts
Les hommes, des cornouillers que l’on voyait à peine
Mais, sans le savoir, une tristesse existait

Interdit l’union du perce-neige et de la pensée
Et pourtant quoi de plus naturel pour enfanter
Que comme le camélia de longs baisers
Et un foyer à partager

Fini le temps où tel le laurier-tin
Il fallait repartir au petit matin
Pour ne pas que les roses piquantes
Remarquent et deviennent méfiantes

Aujourd’hui nous avons donné
Plus fleuri que le chimonanthe
Notre cœur est devenu si léger
Notre vie plus que jamais étonnante

Jusqu’à l’arrivée longtemps redoutée
De grands nénuphars carmin et noirés
Qui dans nos eaux scelleront un destin
Dont personne ne connaît la fin


Un grand silence avait envahi l’assemblée pendant la lecture. Les membres de la communauté étaient comme figés quand elle prit fin, et il fallut plusieurs secondes avant que des applaudissements commencent à s’épanouir.

Diarté, solennelle et avec un petit sourire, quitta la scène pour laisser la place à d’autres poètes.

Liana était perdue. Les derniers vers sonnaient comme une prophétie à ses oreilles. Les nénuphars étaient-ils les bateaux dont elle avait rêvé ? Et si Diarté avait aussi fait ces rêves ?

La cheffe passa près d’elle avec un petit sourire.

— Diarté, il faut que je te parle, seule, dit Liana, l’air grave.

— Oui bien sûr, répondit l’intéressée, en haussant les sourcils.

Thomla était lui aussi un peu surpris mais laissa partir les deux femmes un peu à l’écart du groupe principal.

Quand elles furent hors de portée de voix, Liana se confia à celle qui avec les années était un peu devenue comme une mère spirituelle.

— Ton poème… J’ai fait un rêve… commença la jeune fille.

— Un rêve ? Diarté semblait vivement intéressée.

— Oui, j’ai rêvé il y a quelque temps que de grands bateaux arrivaient sur la côte. Ils étaient plus grands que ce qui est imaginable, personne ne peut en construire de cette taille. Un était rouge. Et toi tu as dit carmin…

— Tu avais pris du Gingelys ? Diarté avait les yeux illuminés de curiosité.

— Heu… oui, un peu… répondit Liana, qui savait comment la discussion allait se poursuivre.

— Liana, je sais que tu prends plus de Gingelys qu’il ne le faudrait vraiment. C’est dangereux, mais c’est aussi le moyen d’avoir des visions.

— Tu veux dire que mon rêve n’est pas un simple rêve ?

— Je ne crois pas non. Moi aussi j’ai eu une vision similaire, ce qui m’a donné l’idée pour ce poème. Très peu de Molwins le savent, mais le Gingelys, en plus d’être un fortifiant et un fort aphrodisiaque, peut servir à ouvrir son esprit pour voir, parfois, le futur, ou un futur parmi tant d’autres possibles.

— Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

— Je ne sais pas encore. Je crois que de grands changements vont se produire, c’est déjà le cas avec notre rapprochement entre Molwins et Firmans. Si nos visions disent vrai, alors ce n’est que le début…

Avant que les deux femmes aient pu échanger d’autres paroles, quelqu’un arriva par-derrière Diarté. Elle avait un long couteau et dit :

— Tu vas payer, salope ! Tu nous as offertes aux hommes, les putes comme toi doivent mourir !

À peine sa phrase terminée, et avant que quiconque n’ait pu réagir, Nimera leva sa lame et l’abattit entre le cou et l’épaule de Diarté. La lame s’enfonça jusqu’à perforer un poumon. Elle la retira aussitôt et une gerbe de sang éclaboussa la robe, le visage et les cheveux de Nimera, qui avait les yeux fous.

Liana hurla, la foule se tourna vers elle. Nimera abaissa son poignard et resta pantelante, sa mission achevée. Elle fut saisie par des guerrières Molwins. Une foule se rassembla autour de la scène de crime alors que Liana avait pris Diarté dans ses bras. Elle hoquetait de douleur et de sidération, du sang remontait par sa gorge et éclaboussait sa tenue, rougissant ses fourrures.

Elle réussit à articuler quelques mots :

— Liana, tu dois protéger notre peuple…

Son visage se figea, ses yeux s’ouvrirent en grand, ses beaux yeux verts qui avaient jadis charmé Mistral. Elle hoqueta une dernière fois et son corps s’arrêta.

Mistral venait d’arriver, en proie à la plus grande horreur, à la vue de son inerte compagne. Après quelques secondes de total désarroi, il se tourna vers Nimera, qui était retenue par deux guerrières. Ses yeux se durcirent, son corps s’était tendu, les veines de son cou musculeux pulsaient.

— Je vais te réduire à néant, chienne !

Il parlait comme un possédé et commença à sortir sa dague. Liana, encore sous le choc, abandonna Diarté sur le sol et se releva, mue par une force inconnue, qui ne semblait pas lui appartenir. Elle s’interposa entre Nimera et Mistral, posa sa main sur son torse en signe d’apaisement, glissa ses yeux en larmes dans ceux du chef des Firmans. Thomla, qui assistait à cette scène, totalement impuissant, trouva sa compagne plus belle que jamais malgré sa détresse. Elle ne parla pas à Mistral, et pourtant, celui-ci s’apaisa, baissa les épaules.

Alors seulement elle parla :

— Elle doit être jugée et la sentence sera exécutée par les Molwins, il n’y a pas de discussion à avoir là-dessus. Mistral, tu veux te venger, mais nous ne ferons pas couler le sang entre les Molwins et les Firmans, pas maintenant.

Sa voix était forte, empreinte d’une autorité nouvelle, inébranlable. Mistral la regarda quelques secondes, toutes traces de haine disparurent. Son corps, jusque-là tendu, commença à se relâcher. Ses épaules s’affaissèrent alors qu’il lâchait sa dague qui tomba sur le sol dur de l’hiver. Il s’effondra et se mit à pleurer et à crier.

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