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Les origines de la désobéissance civile.

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Quel est le point commun entre Martin Luther-King, Hannah Arendt et Gandhi ? Ils ont tous étudié un texte nommé La désobéissance civile, et en ont tous appliqués les concepts dans leur lutte. 

 

« Quel est le cours d’un honnête homme et d’un patriote aujourd’hui ? On tergiverse, on déplore et quelquefois on pétitionne, mais on n’entreprend rien de sérieux ni d’effectif. On attend, avec bienveillance, que d’autres remédient au mal, afin de n’avoir plus à le déplorer. Tout au plus, offre-t-on un vote bon marché, un maigre encouragement, un « Dieu vous assiste » à la justice quand elle passe. Il y a 999 défenseurs de la vertu pour un seul homme vertueux. »

Voici les mots de Henry David Thoreau, un citoyen du Massachussets, considéré comme le premier à définir cette pensée au milieu du XIXe siècle.

 

Tout d'abord, il nous faut comprendre ce que cette expression signifie. La désobéissance civile est le refus assumé et public de se soumettre à une loi, un règlement, une organisation ou un pouvoir jugé inique par ceux qui le contestent, tout en faisant de ce refus une arme de combat pacifique.

 

 

Reprenons le cas de H.D. Thoreau. En 1846, ce citoyen américain est emprisonné pour une nuit car il refuse de payer une partie de ses impôts à son gouvernement en raison de sa politique esclavagiste. Il va tenir à la suite de cela une conférence qui sera publiée en 1949 à compte d’auteur. Ce texte, appelé La désobéissance civile, sera fondateur et posera les bases de nombres de réflexions sur la contestation sociale.

 

Comme l’explique Manuel Cervera-Marzal, sociologue et chercheur à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, trois idées majeures se dégagent de   cet essai :

  • Sous un gouvernement injuste, la place d’un homme juste est en prison.
  • Une minorité ne doit jamais se référer à la majorité afin d’en rester une.
  • Une révolution pacifique est possible.

 

Sous un gouvernement injuste la place d’un homme juste est en prison.

 

De cette déclaration découle une idée principale : la justice doit prévaloir sur le droit. Thoreau définit ici la justice comme individuelle. C’est donc notre conscience personnelle, notre interprétation de la justice divine qui prévaut sur le droit établi. Il se présente alors comme un Homme avant d’être un sujet. En plaçant ses valeurs et ses idéaux au dessus de la loi imposée par son gouvernement, une vraie question se pose. Quelle est la légitimité d’une action illégale dans un système démocratique où l’on peut voter pour ses idées ?

A cela Henri David Thoreau répond : «Il existe des lois injustes: consentirons-nous à leur obéir ? Tenterons-nous de les amender en leur obéissant jusqu’à ce que nous soyons arrivés à nos fins — ou les transgresserons-nous tout de suite ?» En terme de justice le vote n’importe pas, seule l’action compte. «Voter pour la cause juste c’est ne rien faire pour la justice, voter c’est se remettre au hasard.» Thoreau nous incite à agir pour nos convictions profondes. Pour lui, ce n’est pas que le vote est inutile, c’est qu’il ne suffit pas. Un vrai citoyen ne devrait pas l’être seulement lorsqu’il dépose un papier dans une urne une fois tous les cinq ans.

Cet abandon de la citoyenneté et cette délégation des décisions à un petit nombre de personnes sont ce qui freinent les avancées de la démocratie. La désobéissance civile devient alors un des principaux moteurs démocratiques, une vraie force de contestation lorsque le cadre de la loi est trop restreint.

 

Une minorité ne doit jamais se référer à la majorité pour rester une minorité.

 

Cette deuxième idée est tout aussi importante. L’américain entend par cette phrase qu’il ne faut jamais abandonner ses idées pour celle de la majorité, car à ce moment nous perdons tout ce qui fait cette minorité, et dans le même temps tout pouvoir contestataire. Ce concept est beaucoup plus simple à comprendre à partir d’un raisonnement par l’absurde : si la majorité vote pour que le diable soit Dieu, seriez-vous d’accord ? C’est le retour de la loi du plus fort, ce que Thoreau définit comme la tyrannie de la majorité.

C’est à partir de là que l’on commence à soulever de sérieuses questions. Comment une société peut-elle fonctionner si chacun suit sa justice personnelle et non les lois communes ? Les justices personnelles de deux personnes peuvent très bien être à l’opposé l’une de l’autre. Dans ce cas, laquelle a raison ? Laquelle a tort ? C’est ce que reprochera Hannah Arendt au citoyen du Massachussets. Celui-ci ne donne en effet aucune solution aux problèmes induits par un tel comportement s’il venait à se généraliser.

 

Une révolution pacifique est possible.

 

Ce dernier point est crucial car Thoreau ne conservera pas cette façon de penser. En effet, dix ans plus tard dans Le plaidoyer pour John Brown, un de ses amis, il cautionnera l’utilisation de la violence par les esclaves afin de regagner leur liberté. Mais pour l’heure, c’est une révolution pacifique que souhaite l’américain. Il suffit d’après lui de refuser l’obéissance : «Il est applaudi le soldat qui refuse de servir dans une guerre injuste, par ceux-là mêmes qui ne refusent pas de servir le gouvernement injuste qui fait la guerre». Cela n’est après tout qu’une question de choix, le choix d’agir ou non. Il explique qu’assez de citoyens ne payant pas leurs impôts pourraient, par exemple, forcer un changement de législation ou faire tendre leur société vers de nouveaux systèmes de gouvernance. Cette notion de révolution pacifique prendra d’ailleurs tout son sens lors des actes de désobéissance civile de masse menés entre-autres au XXe siècle.

 

 

Les écrits de Henri David Thoreau seront lus par la suite par des hommes et des femmes qui ont marqué l’histoire de leur pays.

 

Gandhi étudiera ce texte en prison et y associera les écrits de Tolstoï qui lui ont inculqués la non-violence. Ce caractère vital de la non-violence, il le trouvera dans le livre Le Royaume de Dieu est en vous de l’auteur russe. Grâce à l'ouvrage, Gandhi va injecter une vraie dimension pacifique ainsi qu’une notion de «loi de l’amour» dans ses mouvements. Cela le mènera à organiser la célèbre marche du sel, première étape majeure de l’indépendance indienne.

 

Hannah Arendt s’interrogera également sur les propos du citoyen américain. Pour elle, la désobéissance est le début de la réflexion active. Cela met un terme à l’absence de pensée. C’est la fin de l’apathie, de l’inaction, de la peur et fédère un peuple derrière une cause qu’il considère juste. Elle prendra aussi le temps de différencier la déosobéissance civile de l'objection de conscience. Dans les deux cas, l’acte est public mais l’objecteur de conscience ne lance pas d’appel à l’opinion publique. Il ne cherche pas à initier un mouvement de protestation. La désobéissance civile invite, au contraire, à la violation massive de la règle de droit. Elle suppose, au-delà du sursaut de consciences individuelles, un mouvement collectif.

 

On peut enfin citer Martin Luther-King qui découvrira aussi La désobéissance civile en prison. Il trouvera une résonance importante entre ce texte et son combat pour les droits civiques aux États-Unis. De fait, même si l’esclavage est abolit il reste d’énormes différences de conditions de vie entre les blancs et les autres, particulièrement la population noire américaine et les natifs. Il reprendra alors une partie du texte dans un de ses discours : «Il m’en coûte moins, à tous les sens du mot, d’encourir la sanction de désobéissance à l’État, qu’il ne m’en coûterait de lui obéir. J’aurais l’impression, dans ce dernier cas, de m’être dévalué». Il faut se remémorer alors que c’est sa vie qu’il donnera quelques années plus tard afin de mener ce combat.

 

C’est bien le refus moral d’obéissance de ce type de personnes qui permit les avancées sociales qui ont suivies. En effet, grâce à la désobéissance de nos prédécesseurs, nous possédons nos droits actuels : la sécurité sociale, le droit de vote des femmes, ou même la Déclaration des Droits de l’Homme. Il nous incombe alors de faire ce qui est en notre pouvoir pour préserver ces droits, car jamais ils ne seront acquis, et de tenter d’améliorer nos sociétés.