Réflexion sur l'analyse n° 4 : sortir de l'esclavage moderne – 1
Premiers conflits de la résistance : entre réhabilitation de l'individu et réforme de la société
Qu'ils (et elles) soient survivalistes, peu ou prou conspirationnistes, simplement adeptes d'une plus grande sobriété ou partisan(e)s d'une réforme, voire d'une refondation, de la société, tous (et toutes) partent d'un constat identique : c'est que le progrès n'est pas toujours là où on le croit, et qu'il n'est surtout pas toujours là où on nous le montre.
Et qu'il n'est pas nécessairement dans toujours plus de technologie, et certainement pas dans toujours plus de consommation.
Le progrès technologique leur paraît d'ailleurs d'autant plus suspect que ses dernières manifestations sont de plus en plus voraces en ressources, que celles qu'il demande sont de plus en plus rares et que leur extraction, rien que pour garder économiquement un sens, donne lieu à une exploitation de l'Homme par l'Homme qui est exactement aux antipodes des valeurs qu'ils défendent.
Seulement voilà, il existe un marché pour ce progrès qui, à force de surconsommation, de pollution et d'iniquité, n'en est probablement pas un – en est sans doute un du point de vue de la performance technologique, certainement de celui de la facilité d'utilisation et de la rapidité d'exécution, sans doute aussi de celui de l'enrichissement marchand, mais n'en est certainement pas un du point de vue éthique, certainement pas non plus du point de vue humain, et certainement pas plus de ceux de la conservation des ressources, de la durabilité du mode de vie et du développement du vivant. Dans la logique capitaliste, on ne peut pas reprocher à un marchand de vendre ce que ses clients achètent, et on ne peut pas reprocher non plus à un industriel de fabriquer ce qui se vend.
Alors certes, la société peut légiférer en la matière. Sur ce qui s'utilise. Sur ce qui se possède. Sur ce qui s'achète. Sur ce qui se vend. Sur ce qui se fabrique. Sur la façon dont ça se fabrique. À partir de quoi. C'est la direction que ceux qui s'engagent dans les différents mouvements réformateurs de la société voudraient que l'on prenne.
Oui. Sauf que cette direction-là demande en définitive à la société plus d'interventionnisme. Plus de protection. Donc au final plus de contrôle des individus, plus de données sur leurs usages, plus de collecte de données, plus d'algorithmes pour en extraire d'autres informations. Plus d'espionnage. Plus de paperasse pour les entreprises, pour les particuliers aussi, même sous forme numérique. Plus de contraintes. Donc, résultat : moins de liberté. Pour tout le monde. Et aussi plus de complications. Un monde plus complexe, moins transparent, plus difficile à comprendre.
Or ce n'est pas parce qu'on veut vivre autrement et adopter un autre mode de vie que l'on veut pour autant abdiquer sa liberté. Ni se compliquer la vie non plus. En fait, c'est justement l'inverse : on veut quitter cette société de plus en plus basée sur le contrôle universel justement (entre autres) pour récupérer sa liberté individuelle ! Et aussi pour se simplifier l'existence. De plus, plus de contrôle, souvent sous forme numérique parce que c'est plus rapide et censé être plus efficace, et aussi plus fiable, signifie aussi plus de technologie – avec tous les défauts que ses critiques lui reprochent et notamment sa consommation en ressources.
Et tout ça, diront ceux qui critiquent cet état de fait, parce que la société ne s'auto-régule pas comme elle devrait normalement pouvoir le faire. Et cela, pourquoi ? Parce que le marché ne joue pas le rôle régulateur qui est le sien. Et comment cela se fait-il ? Tout simplement parce que les clients, les utilisateurs, continuent inlassablement à acheter et à demander les "mauvais" produits. Et parce qu'industriels et marchands, comme déjà dit, ne fabriquent et ne vendent que ce que leurs clients demandent et achètent. Parce qu'il n'existe pas de pression suffisante de la part du marché pour que lui soient proposés d'autres produits, pour que ceux qui posent problème ne se vendent plus assez pour être rentables, ou pour acheter les produits alternatifs en masse suffisante pour que ceux-là, eux, soient rentables.
Mieux encore : plutôt que de se contenter d'acheter ce que le marché leur vend, les utilisateurs pourraient surtout, disent-ils, se décarcasser eux-mêmes pour concevoir et inventer leurs propres solutions, adaptées à la fois à leurs besoins et à leurs moyens. Après tout, aiment-ils rappeler, c'était ce que nos ancêtres faisaient à l'époque pas encore si lointaine où personne d'autre ne leur proposait de solution toute faite. Seulement voilà, il semble selon eux que la société ait tout bonnement castré les individus de leur esprit d'initiative. Aux yeux de ceux qui raisonnent selon une perspective d'initiative individuelle, c'est ça, en réalité, le vrai problème. C'est que le confort apporté par la société a rendu les individus paresseux. Demandeurs de solutions toutes faites fournies directement prêtes à l'emploi par la société. C'est que les individus préfèrent attendre que les solutions viennent d'autrui plutôt que de les apporter eux-mêmes. Et ça, disent-ils, c'est un problème qui ne se résoudra pas à coups de règlementations.
Bien au contraire, argumentent-ils, en règlementant à tour de bras, la société, en réalité, garde la main et le pouvoir. Et les individus sont toujours aussi contrôlés, aussi dominés, aussi infantilisés. Et ça, affirment-ils, c'est un véritable problème de fond. C'est même le problème sous-jacent à tout le reste. Comme disait La Boétie, les uns ne mènent que parce que les autres suivent, les uns ne dominent que parce que les autres acceptent de servir. Qu'ils n'acceptent plus, qu'ils refusent, qu'ils se secouent, et les choses pourraient changer très vite – bien plus vite qu'on le croit, en fait. La servitude, en fait, est volontaire. Telle est leur critique, tel est leur discours.
Ceux qui pensent que la solution consiste à changer la société répondent, eux, que La Boétie était un poil arrogant et qu'il avait beau parler. Étienne de la Boétie était un jeune noble instruit, et quand il a publié son fameux Discours, il avait, selon les estimations, seize ou dix-huit ans – autant dire qu'il avait certes des idées particulièrement généreuses, mais qu'il ne savait pas encore grand-chose de la vie. Et, ajouteraient-ils, il y avait même des choses de la vie que son destin ne le prédisposait guère à connaître un jour – la condition matérielle des serfs, par exemple, et les limitations que cette condition imposait à leurs choix et à leurs possibilités d'évolution, surtout dans un monde qui prônait la conservation de l'ordre et de la stabilité dans la société, qui était peu friand d'évolution sociale et qui faisait tout pour la freiner, voire l'empêcher.
Au Discours de la servitude volontaire, les réformateurs sociaux opposent volontiers Bourdieu et son concept sociologique de "capital", qui ne se limite pas strictement à l'argent mais qui englobe tous les avantages et atouts qui donnent à l'individu un plus large éventail de choix. Car, oui, selon eux, se contenter de dire que "chaque individu a le choix de ce qu'il veut faire de sa vie" procède au mieux d'une grande naïveté, souvent d'une grande ignorance et/ou d'une grande inconscience, et parfois surtout d'une grande arrogance – d'un grand complexe de supériorité, voire d'un grand orgueil.
Parce que, expliquent les réformateurs sociaux – ou ceux qui ambitionnent de le devenir – contrairement à ce que les champions de la liberté individuelle semblent croire, tous les individus n'ont pas les mêmes choix ni les mêmes possibilités. En théorie, sur le papier, une palette infinie de choix s'offrent à tous et à chacun. Les individus, comme le dit si bien l'expression, n'ont que l'embarras du choix – et la responsabilité de faire les bons. Mais en pratique, dans la vraie vie, les choix qui s'offrent à soi diffèrent selon que l'on a, bien sûr, de l'argent ou pas, des biens ou pas, une sécurité matérielle ou pas – mais aussi, une position socio-professionnelle ou pas, des relations ou pas, de l'instruction ou pas, des compétences ou pas, de la reconnaissance de ses pairs ou pas, des accomplissements antérieurs ou pas, une notoriété ou pas... et aussi, une famille ou pas, des enfants ou pas, des responsabilités ou pas, un rang et/ou une réputation à tenir ou pas, des besoins à couvrir ou pas, la santé ou pas, des contraintes morales ou pas... et beaucoup d'autres choses encore. Tout le monde n'a pas les mêmes possibilités, tout le monde n'a pas les mêmes contraintes, tout le monde n'a pas le même point de départ, tout le monde ne vise pas la même ligne d'arrivée, tout le monde ne bénéficie pas des mêmes soutiens, tout le monde n'a pas les mêmes provisions dans sa besace ni les mêmes tours dans son sac. Tout le monde n'a pas reçu la même éducation, ni la même instruction, ni la même formation. Tout le monde n'est pas issu des mêmes milieux non plus. Et tout cela, concluent les partisans de la réforme sociale, ça change tout dans une vie.
Ce qu'ils en concluent donc assez logiquement, c'est que les chanteurs étatsuniens ont beau nous seriner que "you can become everything you want if only you want it" [1], dans la vraie vie, tous les individus n'ont pas les mêmes choix. Certains en ont même très peu. Et les partisans de la réforme sociale affirment que c'est justement à ce niveau-là que la société en tant que telle a un rôle à jouer : dans le rétablissement, sinon d'une certaine identicité (puisque nous ne serons jamais tous identiques, quoi que nous fassions), du moins dans celui d'une certaine égalité, d'une certaine équivalence et surtout d'une certaine équité. Elle a un rôle à jouer dans le lissage de toute différence qui puisse constituer pour certains un désavantage inéquitable.
[1] "vous pouvez devenir tout ce que vous voulez pour peu que vous en ayez la volonté"
Crédit image : © gremlin | Getty Images
© Jackie H, 2026
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