USAGES 02 - Lire pour performer
USAGES 02 - Lire pour performer
Nous avons transformé le plaisir de lire en une tâche à optimiser.
Nous lisons plus que jamais, et pourtant, quelque chose s'est perdu en route. Cette sensation étrange qu'un livre n'est plus un voyage mais une case à cocher sur une liste.
La dernière page à peine fermée que notre premier réflexe n'est plus de laisser le silence et la réflexion s'installer, mais de vérifier combien de pages nous venons de lire, combien de temps cela nous a pris, et de se demander quel sera le prochain.
Lire, aujourd'hui, ne se contente plus d'être un geste intime. C'est devenu une action visible, démonstrative, mesurable, parfois même comparative. Combien de livres cette année ? À quel rythme ?.
Nous sommes entrés dans l'ère de la lecture quantifiée.
Les applications tracent nos progrès et les réseaux sociaux nous invitent à partager nos objectifs annuels. Les défis de lecture se multiplient : 52 livres en un an, 100 pages par jour, terminer les classiques qu'on n'a jamais lus. Comme si lire était un marathon où il faudrait battre son record personnel.
Alors la lecture glisse doucement. Elle se transforme.
Nous accélérons là où il faudrait ralentir. Nous insistons là où l'attention est déjà partie. Nous terminons un texte non pas parce qu'il nous habite encore, mais parce qu'il faut aller au bout. Peu importe qu'il nous plaise ou non.
Abandonner devient un échec, prendre son temps devient une faiblesse.
Lire devient une performance silencieuse à exposer, tournée vers un regard extérieur, réel ou imaginaire.
Même seuls, nous lisons parfois comme si quelqu'un observait.
Et cette performance n’est pas toujours un choix conscient.
Elle s’installe souvent sans que nous l’ayons décidée. Elle naît du manque de temps, de la fatigue mentale, ou de l’impression diffuse que chaque moment doit servir à quelque chose. Nous lisons parfois vite non par orgueil, mais parce que nous avons appris à nous méfier de tout ce qui prend trop de place.
Dans un monde saturé de sollicitations, ralentir est ce qui demande un effort. S’attarder sur une page devient presque un luxe que l'on n'ose s'offrir.
Laisser un livre ouvert sans avancer peut aussi provoquer une forme de culpabilité, comme si ne pas progresser, même dans la lecture, revenait à perdre du terrain.
La performance n’est donc pas seulement une posture que nous adoptons. C’est aussi une pression ambiante que nous finissons par intérioriser.
Nous lisons en nous demandant si nous allons assez vite. Nous terminons un chapitre en pensant déjà au suivant, non par désir de suite, mais par volonté d'avancer. Nous abandonnons un livre qui nous résiste, non parce qu'il ne nous plaît pas, mais parce qu'il nous ralentit et ternit nos statisques.
Cette logique de rendement s'est infiltrée partout, même dans nos moments de repos.
Nous optimisons notre temps de lecture, cherchons des techniques pour lire plus vite, survolons les descriptions sans trop y prêter attention pour arriver à l'action. Nous lisons des résumés pour "gagner du temps", comme si le but n'était pas de lire, mais d'avoir lu. Pour pouvoir dire que ce livre, c'est fait.
Mais que reste-t-il quand la lecture devient un effort à optimiser ?
Quand elle cesse d'être un lieu de friction, d'ennui fertile, de résistance, pour devenir une ligne de plus dans une continuité productive ?
La lecture demande parfois de l'ennui.
Des moments que nous ne comprenons pas tout de suite et qui nous échappent, ou des pages que nous relisons trois fois sans être certains d'avoir saisi, ce n'est pas du temps perdu.
C'est le temps nécessaire pour que quelque chose se forme en nous.
Mais la performance ne tolère pas cette lenteur.
Elle exige de la rapidité, que tout soit fluide et efficace. Elle transforme la difficulté en obstacle à éliminer plutôt qu'en espace de transformation possible.
Lire pour performer, c'est aussi lire pour prouver.
Prouver que nous sommes cultivés, que nous suivons l'actualité littéraire, et que nous avons du goût. C'est choisir des livres parce qu'ils "comptent" dans la liste, parce qu'il faut les avoir lus, parce que ne pas les connaître serait gênant.
Nous lisons des livres entiers en pensant à la conversation dans laquelle nous pourrons les mentionner fièrement, pour pouvoir dire que nous, nous les avons lus. Des livres dont nous ne nous souvenons plus de rien, sinon du sentiment vague d'avoir fait ce qu'il fallait. Un titre, une couverture.
Et point bonus, nous pouvons en plus fièrement afficher notre lecture sur les réseaux sociaux, d'une photo faussement désinvolte mettant en scène le fameux livre dans un décor artificiellement désorganisé qui tente de mimer une nonchalance performative.
Sauf que ces lectures-là ne changent rien en nous.
Elles passent sans laisser de trace, comme de l'eau qui glisse.
Lire, au fond, n'est peut-être pas fait pour être efficace.
C'est un espace où perdre délibérément du temps, où nous perdre un peu nous-mêmes. Là où la performance cherche la maîtrise, la lecture authentique accepte le trouble.
Elle accepte de ne pas tout comprendre, d'être désorientés. Elle accepte qu'un livre nous échappe, qu'il garde ses zones d'ombre que nous ne comprendrons pas.
Que certaines lectures soient inconfortables, dérangeantes, même.
Et surtout, elle accepte que lire ne serve à rien d'autre qu'à lire. Pas à performer, impressionner, ou cocher une case.
Juste lire.
Pour ce que cela fait en nous, même si c'est confus, même si c'est lent, même si nous ne pouvons pas l'exprimer.
Et si lire moins, mais lire autrement, était une forme de réappropriation ?
Réappropriation de notre temps.
Réappropriation de notre attention.
Réappropriation du droit à l'ennui, à la lenteur, à l'abandon même.
Réapprendre à refermer un livre sans savoir combien de pages il faisait.
À oser relire trois fois la même phrase parce qu'elle résonne, pas parce qu'on n'a pas compris.
À laisser un livre en cours sur la table pendant des semaines, en paix avec le fait qu'on ne le finira peut-être jamais.
La vraie transgression, aujourd'hui, ce n'est pas de lire beaucoup, c’est de lire sans témoin. Sans preuve. Sans que personne ne le sache.
Lire pour soi seul, dans le désordre, sans cohérence, sans but.
Lire des livres qui ne servent à rien, qui n'impressionnent personne, qui ne se racontent pas.
Peut-être que c'est ça, finalement, lire vraiment : retrouver le silence.
Lire et ne rien en dire.
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