Le dernier chat
Le trajet et l'inconnu
Aujourd’hui, le ciel est propre.
Aujourd’hui, l’air est rafraîchissant.
Aujourd’hui, une personne m’interroge : Est ce qu’il y a encore une place vide ? : Puis il s’assoit, pressé, sans attendre la réponse.
Aujourd’hui tu es deux, trois, huit et neuf en comptant le chauffeur, une pièce de papier qui se trouve dans chaque voiture conçue pour le transport à travers les différentes villes limitant ainsi le nombre de personnes dans cette cohue en sachant uniquement qui tu es et sans savoir qui ils sont.
Je m’installe dans le coin en créant ma bulle permanente qui servira de contenir tous mes sentiments et mes actes face à chaque événement imprévu survenu dans ce moyen de transport public qui pouvait réunir l’irréunissable même pour cette durée limitée car nous sommes qui nous sommes, sans demander qui nous sommes ou qu’est on faisait ou où on se dirigeait vers la même destination
Je repose ma tête sur la fenêtre qui isole le bruit des roues qui se lançaient dans le vent avec toute vitesse des conversations contenues dans ce squelette de métal qui ne possèdent jamais un début prévu ou des mots choisis auparavant ou des jugements indiscutables qui commencent toujours par les phrases les plus décousues existantes qui permettent aux gens d’agir à l’aveuglette.
Je n’ai jamais pensé que ça va être le dernier chat que j’entendrai de cette personne inconnue avec qui je partage ce banc pour une période d’une heure et demie et qui est en train de parler avec une femme de l’autre côté du banc sans jamais avoir l’intention d’espionner ce discours qui paraît au premier abord quotidien rien d’exceptionnel pour des premières paroles de reconnaissance entre deux personnes méconnues
J’étais tellement timide que je n’avais même pas le courage de participer à cet chat mais plutôt je me satisfais seulement d’entendre sans protester ni affirmer, cette fois-ci, c’était quelque chose qui attirait l’attention et serrait les oreilles.
La confession dans le véhicule
Il disait : « Je ne veux rien savoir, je coule pour les autres, ce ne sont pas des autres comme les autres ce sont mes parents et j’ignore moi-même car le cœur a ses raisons que la raison ignore.
Nous aimons cette vie si nous parvenons à lui trouver un chemin autrement je vis, je meurs ; je me brûle et je me noie. »
Il ajoutait : « Avec des parents malades et âgés, des enfants malades, une âme fatiguée qui se débat chaque jour pour résister, pour ouvrir les yeux, pour être là pour ta famille, pour confirmer que tu vas bien et que tout va passer. C’en est fait : je n’en puis plus ; je me meurs ; je suis mort ; je suis enterré, cet enterrement qui me servira d’évasion et de refuge de cette vie bête de vivre.»
Il espérait mourir avant de contester la mort de ses parents, il a l’âme plus profonde que sa blessure.
La femme essaie de le soulager, de confirmer sa volonté incontestable, de mettre en valeur ses sacrifices inédits, de crier à haute voix ses sentiments cachés, de faire parler ses actes d’humanité et gratitude infinies envers sa famille et d’entendre merci, tu es sur le bon chemin même par une étrangère mais pas seulement une.
Le retour à la maison
Aujourd’hui, je rentre.
Aujourd’hui, la maison est là
Aujourd’hui, tu es là mon dernier chat
Vous entendez mon mignon chat : c’était un dialogue dont j’étais un témoin passif, je te raconte la voiture, le banc, l’inconnu, la femme de l’autre côté, et cette phrase qui s’est refermée comme une tombe : « je me meurs, je suis mort, je suis enterré. »
Cette conversation dans le moyen de transport fut la dernière de cet homme. Il est décédé peu après ou peut-être pendant, ou peut être juste avant que le silence ne prenne la parole, cependant le monde n’a rien remarqué.
Alors écoute, mon dernier chat, mon chat d’amour, le dernier que j’ai adopté depuis, le chat dont la fourrure se dépose sur le dernier chat d’un mourant, un chat contre un chat : l’un ronronne, l’autre s’éteint.
Devant ma maison, je te raconte parce que le monde devient enfin assez petit pour contenir une vérité, nous sommes tous des passagers, des morceaux de papier dans des voitures, des êtres qui ignorent qui ils sont et qui pourtant se confient à des inconnus.
Ce soir, je ne suis plus un témoin passif, je suis celui qui se souvient. Et tant qu’un chat écoute, les morts auront encore une voix.
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