Les derniers riches de la terre.
Les derniers riches de la terre.
En 2100, il n’y avait plus personne sur Terre. La civilisation humaine était soit morte, soit cachée au plus profond des entrailles de la Terre et seule restait une petite centaine de riches dans leurs bulles de verre hypertechnologiques nommées Domaland.
Domaland avait été le projet fou des deux plus grands milliardaires du 21e siècle. Devant le changement climatique et l’inéluctabilité de la disparition de l’humanité, ces supérieurs avaient décidé de créer un dôme rien que pour eux, les riches. Pour cela, ils avaient employé leurs meilleurs salariés et fait travailler les meilleurs cerveaux de la planète et en une dizaine d’années naquit Domaland, un immense complexe vitré d’un kilomètre de rayon où tout était automatique, rendant les travailleurs, pour ne pas dire pauvres, totalement inutiles. Non ! Ici, du jardinage au nettoyage des maisons en passant par les réparations, des robots et des automates de la société d’Elon, un des hommes les plus riches du monde, remplissaient ces tâches. Le tout était géré par l’intelligence artificielle de Mark, le deuxième homme le plus riche du monde.
Même la mort et la vieillesse avaient disparu à Domaland. En échange de la stérilité, ces 100 riches allaient vivre des milliers d’années, voire plus. Ils auraient pu partager cette découverte avec le monde, mais ils n’étaient pas devenus riches par gentillesse, donc il n’y eut aucun partage. Et en 2050, lorsque le cataclysme planétaire décima la population mondiale, les 100 personnes les plus riches du monde vinrent dans le Colorado se protéger de l’extrême canicule qui avait transformé la Terre en four à pain. Cela avait été juste, tellement juste que certaines fonctionnalités du dôme ne purent être terminées à temps, mais l’humanité était sauvée, du moins les 100 personnes les plus riches du monde.
Puis tous, de leurs canapés chics et de leurs chambres climatisées, regardaient la population mondiale se décimer. Les chaleurs extrêmes faisaient littéralement bouillir les cellules des poumons. Il était tout simplement impossible de sortir en juillet et en août.
Il fallut deux ans. Deux ans pour qu’il n’y ait plus aucun individu sur Terre. Plus aucun sauf les 100 personnes les plus riches à Domaland, qui pouvaient voir les cadavres s’empiler jusqu’au bord du dôme ou les plus désespérés essayaient de rentrer en force. Mais Domaland avait tout prévu et défoncer les portes était tout simplement impossible.
Ce jour-là, les 100 riches, la main sur le cœur, regardaient mourir les derniers humains au travers des vitres teintées du monde. Partez , qu’ils disaient en faisant de petits signes avec les mains comme on le ferait pour des animaux. Mais l’intérieur était invisible depuis l’extérieur.
Puis les années passèrent. Et au dehors du dôme, plus rien ne vivait mis à part quelques arbres à petites épines. Mais à l’intérieur du dôme, c’était différent. En ce jour de l’année 2100, Mark et Elon faisaient un golf dans le quartier nord du Domaland. C’était une de leurs passions, ils en faisaient un par jour. Le soleil était haut dans le ciel, le dôme avait une température intérieure parfaite de 26 degrés, et Elon demanda à son robot de lui donner un club 27 afin de sortir la balle d’un bac de sable. Mark, lui, était à côté en train de jouer sur sa tablette, il aimait faire plusieurs choses en même temps.
— Est-ce que tu peux arrêter de me déconcentrer ?, demanda Elon.
— Quoi ? Comment ça je te dérange ?
— Tu ne me regardes pas, cela me déconcentre.
Il était connu qu’Elon avait un culte de la personnalité… supérieur aux autres. Mais avec le temps, ce culte en était devenu une excuse lorsqu’il savait qu’il allait rater quelque chose, comme sortir cette balle du sable.
— Ça va, on ne peut pas gagner tous les jours. T’as gagné hier.
— Hier c’était un autre jour. Quel est ton score ?
— Parfait. En même temps, depuis 50 ans, je connais le jeu par cœur.
Elon faisait des mouvements de va-et-vient tout en continuant à parler dans le vide.
— En fait, je devrais être le maître de cette ville.
Il refit des mouvements de va-et-vient.
— Au lieu de cette stupide intelligence artificielle que vous avez construite.
Au même moment, il tapa la balle. Cette dernière monta en cloche avant de terminer sur le green… juste devant celle de Mark.
— AAAAAHHHHH ! Tu vois, je ne suis pas encore perdu. Je vais gagner cette partie…
Mais Mark avait disparu de sa place. Elon regardait autour de lui. Il cherchait son ami du regard. Après un instant, il le trouva. Mark s’était approché des vitres du dôme qui donnaient sur l’extérieur et regardait au loin. Intrigué, Elon le rejoignit.
— Ben quoi ? T’as vu un travailleur ?
C’était la blague chez les riches, mais Mark ne rigolait pas.
— J’ai vu un humain. Là-bas, dehors.
Elon fut étonné. Il regarda lui aussi à travers les fourrés de pins et de petits arbustes, mais il ne voyait rien.
— Tu as besoin de lunettes. Cela fait bien 40 ans qu’on n’en a plus vu. Plus depuis cet été caniculaire qui a décimé toute la population. Tu as besoin de méd…
Mais dans les fourrés, une ombre se leva. C’était un humain.
— Oh mon Dieu !,s’écria Elon. Comment est-ce possible ?
Rapidement, la nouvelle se répandit dans tout le royaume de Domaland. Un humain était dehors et il se portait bien. Il était habillé d’un tee-shirt, était mal rasé, et avait une sacoche en bandoulière. Une fois son sac rempli de pommes de pin, il repartit, jusqu’au lendemain où il recommençait. Rapidement, un attroupement envahissait le golf afin de voir cette nouvelle attraction.
— Que fait-il ?, demandait une vieille roturière.
— Il travaille. Il se nourrit, répondit Mark.
— Mais cela veut dire que dehors est redevenu respirable ?, demanda Elon.
— Quoi ? Non dit Mark. C’est juste la saison basse. En juillet, lorsque les températures vont revenir, il mourra.
— Mais il vient d’où ? Et pourquoi ?
— J’en sais rien.
Alors Mark se rapprocha de la vitre d’un mètre d’épaisseur pour toquer dessus avec sa bague.
— Il n’entendra rien, répondit Elon. Les vitres sont trop épaisses. On les a construites pour cela. Puis il ne sait pas nous voir de l’extérieur, elles sont teintées. Mark revint près du groupe.
— Alors, il faut aller lui parler. Il faut sortir, lui ouvrir la porte.
Tout le monde se regarda, effaré. Après un court instant, Elon, en tant que bon leader, prit la parole.
— Mark, commença-t-il. Tu sais bien qu’on ne peut pas faire cela.
— Mais pourquoi ?
— Mais ils ne sont pas comme nous.
— Comment ça “ils ne sont”, il est seul.
— Oui, mais s’il y en a un, il doit y en avoir plusieurs. Imagine qu’il soit huit, une famille nombreuse. Où est-ce qu’on les ferait dormir ?
— Simple, on construit une cabane.
— Tu vois des travailleurs ici ?
Mark se retourna. Effectivement, tous les travailleurs avaient été remplacés par des robots. Et leurs jobs, bien qu’aidés d’une IA, étaient répétitifs à souhait. L’IA n’était pas prévue pour créer une nouvelle cabane. Il aurait fallu la reprogrammer, chose que plus grand monde savait faire depuis 50 ans.
— Non, mais on se débrouillera , dit Mark. Je sais que vous avez peur, mais cela fait 50 ans qu’on n’a pas vu une âme qui vive. C’est peut-être le dernier humain dehors. Voulez-vous vraiment qu’on le laisse mourir là quand la sécheresse viendra dans peu de temps ?
— Oui, mais s’il n’a pas d’argent , cria la 33e personne la plus riche du monde. Il n’est habillé que d’un tee-shirt. Comment est-on sûr qu’il va s’intégrer ?
— Pour les mêmes raisons que vous, vous vous êtes intégrés.
— Oui, mais nous, on est riches.
— Qui vous dit qu’il ne l’est pas… un peu ?
— Peut-être qu’il ne parle pas notre langue ?
— Pardon ?
C’était Elon qui avait pensé à voix haute.
— Je disais : peut-être qu’il ne parle plus notre langue, qu’ils ont régressé. Regardez-le, dans les bois, comme un animal. Qui sait ce qui s’est passé dehors. Si nous ouvrons cette porte, peut-être qu’on ne sera plus en mesure de la fermer.
Dans l’assemblée, certains acquiescèrent.
— Mais c’est quoi ces conneries ? râla Mark.
— Des conneries. Comment un homme de science comme toi peut-il dire cela ? L’évolution, tu connais non ?
— Ça ne marche pas comme cela ?
— Qu’est-ce que tu en sais ? T’es biologiste ?
— Non, mais…
— Voilà. Y a-t-il un biologiste ici ?
— Tu sais bien qu’on n’a trouvé aucun biologiste assez riche pour venir à Domaland.
— Donc j’ai raison.
Mark n’en revenait pas. Elon avait fait du Elon et si d’habitude, cela ne l’embait guere plus, ici c’était devenu un problème. Alors il proposa une solution.
— Écoutez, voilà ce que je vous propose. Si on faisait un vote ?
— Un vote ? s’étonna une vieille bourgeoise. Comme les pauvres faisaient avant ?
— Oui.
— Mais c’était un système absurde. C’est d’ailleurs pour cela qu’on leur a laissé faire. À quoi cela servirait ?
— Bien. Qui a une meilleure idée ? Comment se mettre d’accord ?
— Moi, je propose que cela soit le plus riche qui décide , disait Elon.
— Nous sommes tous riches et comme il n’y a plus de bourse, impossible de savoir qui est le plus riche.
Tous se regardaient. Effectivement, depuis la chute de l’humanité, il n’y avait plus besoin de richesse et donc plus besoin de prouver qu’on était riche. Ici, tous les appartements étaient luxueux, tous avaient une piscine, et tous allaient jouer au golf. Bien embêtés, ils ne savaient que faire. Ils voulaient une solution. D’un côté, ils ne voulaient pas accueillir de nouveaux individus, de l’autre, c’était la première fois en plusieurs dizaines d’années qu’ils voyaient quelqu’un. Mais après un long silence, Mark eut une idée.
— Et si on jouait cela à pile ou face ?
Tout le monde se regarda un peu hébété, mais après réflexion, ce n’était pas une mauvaise idée.
— Parfait, vu que tout le monde est d’accord, il nous faut une pièce. Qui en a une ?
Tout le monde fouilla ses poches, mais personne ne trouva.
— Nous n’avons pas d’argent, nous sommes riches.
Alors tout le monde réfléchit de nouveau.
— Je pense que nous ne pouvons prendre de décision. Le mieux est de ne rien faire , disait Elon.
Mais c’était à ce moment-là qu’un vieil homme cria.
— Je sais. J’ai une pièce chez moi. C’est ma médaille. Je l’ai gardée lorsque l’on a emménagé dans le dôme.
— Parfait… euh… Jean ? C’est ça , disait Mark, allez la chercher.
— Je l’accompagne , rajouta Elon.
Elon et Jean se dirigèrent vers l’appartement lentement car à cause d’un problème de hanche, cela n’allait pas vite. Mais à l’intérieur du 300 m², Jean se mit à chercher dans les tiroirs tandis qu’Elon se rongeait les ongles.
— Je suis sûr qu’elle est ici quelque part.
— Prenez votre temps , disait Elon en regardant autour de lui.
Elon n’avait pas envie d’ouvrir cette porte, mais comment faire ? 50 % de chance étaient trop pour lui. Il ne fallait pas retrouver cette pièce. Malheureusement, Jean s’écria : Je l’ai ! au grand dam d’Elon. Alors ni une ni deux, Elon attrapa le tisonnier de la cheminée, s’approcha de Jean et, d’un coup sur la tête, le tua net. La médaille tomba au sol et roula. Elon se senti revivre. La médaille passa le salon, Elon la regardait rouler, rouler jusqu’à une chaussure, celle de Mark et de tous les autres habitants qui se demandaient pourquoi cela prenait autant de temps.
— Je le savais. J’aurais dû m’en douter. C’est pas ton genre d’aider.
— Arrêtez, il ne faut pas ouvrir cette porte. Cela va nous poser des problèmes. On va revenir aux temps anciens. Que ceux qui sont pour, AVEC MOIIIIII !
Et Elon courut plein de rage en direction de Mark. Mark, surpris, prit une coupe et la lança sur Elon, puis une autre. Derrière lui, les riches se battaient. D’un côté, ceux qui ne voulaient pas ouvrir, de l’autre, ceux qui voulaient. Les combats prirent 24 heures. Comme il n’y avait pas d’armes, il fallait ruser : pousser dans les escaliers, taper avec des pelles, des bras de robots, etc. De 100 riches, ils étaient passés à 50 à minuit. De 50, il n’était plus que 30. Des morts, des morts, Domaland n’était plus qu’un champ de cadavres. Mais à la fin, Mark avait gagné, il avait terrassé Elon et tous les sbires.
Au milieu du champ de golf, lui et les dizaines de rescapés étaient ensanglantés.
— Mon Dieu, qu’avons-nous fait ? disait l’un d’eux en regardant les morts.
— Nous n’y sommes pour rien. Venez, allons accueillir le nouveau. Je suis sûr qu’il sera ravi de vivre comme nous.
Et le petit groupe se dirigea vers la grosse porte du dôme. Elle était tellement lourde qu’elle mit une heure à s’ouvrir, mais à la fin, Mark et ses compagnons étaient dehors.
L’air était bon. Il faisait frais.
— C’est vivable en fait , disait l’un d’eux.
— Oui, cela devrait être pire.
Tous se dirigèrent vers le champ juste à côté du dôme, là où ils avaient vu l’individu. Il était toujours là. Si au début, il n’avait rien remarqué, l’odeur de mort le fit se relever.
— Bonjour inférieur , commenta Mark.
— Euh… bonjour. Cela va bien. Vous m’avez l’air…
— Nous oui. Et toi, tu vas bientôt aller mieux. Tu n’auras plus à faire la cueillette pour te nourrir.
— La cueillette ? Comment ? Vous voulez dire ces pommes. Non, vous n’y êtes pas. Je suis biologiste. Maintenant, ici c’est un immense parc naturel. Je vérifie que tout se passe bien. — Euh… qu’importe ce que tu fais, tu peux arrêter maintenant. Nous t’invitons dans notre dôme. As-tu un nom ?
— Otis. Le dôme ?
— Oui, le dôme. Là où l’humanité est en sécurité, là où il y a une possibilité de survie. Bien sûr, nous t’accueillerons comme il se doit avec un traitement contre la mort et tout et tout. Bon, il y a un effet secondaire qui est de rendre stérile, mais pourquoi avoir des enfants quand on peut avoir l’éternité ?
— Très gentils, mais… vous êtes sûrs que cela va ? Non parce que vous êtes recouvert de sang.
— Crise passagère. Y a-t-il d’autres gens comme toi ?
— Oui… enfin, on est pleins.
— Alors viens, il faut vite rentrer avant qu’il n’arrive. Nous ne pouvons pas accueillir tout le monde.
— Écoutez, je pense que je vais passer mon tour. Mais c’est gentil à vous.
Otis fit un pas en arrière. Tous les riches le regardaient bizarrement.
— On lui fait peur , disait une roturière. Nous sommes sales et comme il est pauvre, il ne juge que sur les apparences.
— C’est vrai qu’on ne ressemble pas à grand-chose comme cela. On aurait pu prendre un jacuzzi avant.
Mark les interrompit et essaya de continuer à convaincre.
— Écoute, Otis. Tu ne peux pas rester dehors, bientôt, il va y avoir des chaleurs insoutenables, tu ne pourras plus vivre, tu mourras sur place. L’été est catastrophique ici.
— Merci, Monsieur Mark, mais… quoi ? L’été ? Que voulez-vous dire ?
— Ben le changement climatique. Le truc qui a tué toute l’humanité.
— Ow, mais c’était il y a longtemps ça. C’est déjà fini.
— Pardon ?
— Oui, après l’été 2050, il y eut cinq ans durs, mais comme il y eut une baisse de la natalité, il y eut moins de population dans l’air et sans population, moins de polluants. L’atmosphère a très vite retrouvé ses couleurs. Les humains sont sortis assez vite de leurs grottes et la civilisation a repris. — Quoi ? Mais… comment ? Si l’atmosphère est respirable, l’IA du dôme aurait dû nous le dire. Elle se base sur plus de 1000 capteurs, tous installés autour du dôme.
C’est à ce moment qu’un autre riche fit un pas en avant. Il s’appelait Rodolf et avait fait fortune dans l’électronique.
— Oui, c’est exact, c’est même mon entreprise qui les avait créés. Je m’en souviens très bien, car il y avait un défaut de fabrication et nous avons dû tous les remplacer le jour même de la fermeture de la porte. On les a remplacés, n’est-ce pas ?
Tout le monde se regarda. C’était il y a si longtemps que plus personne ne s’en souvenait.
— À mon avis , disait Otis, cela a été oublié parce que la civilisation a repris depuis belle lurette. Par contre, je vous conseille de rester dans votre dôme, car… ben… ça ne s’est pas bien passé pour vous les riches. Il y a eu une chasse aux sorcières et aujourd’hui, on est plus proche de la redistribution des biens et de l’entraide. Enfin, je dis ça je dis rien, mais… Je ne sais pas si vous voulez sortir de votre dôme, mais apprêtez-vous à travailler et à tout donner. Sur ce… au revoir.
Et tous les riches se regardaient. Un instant, ils hésitèrent.
— Le communisme… l’Amérique est communiste.
— Il n’a pas dit cela.
— Cela y ressemblait ; redistribution, réduction des inégalités. Qui veut vivre dans un monde pareil ?
— Pas moi.
— Ni moi.
Et tous acquiescèrent. Ni une ni deux, les 10 derniers grands riches de la Terre décidèrent, comme par accord, de retourner dans leur dôme.
La dernière chose que les animaux de la forêt ainsi qu’Otis entendirent fut la lourdeur de la porte se condamnant pour l’éternité.
Beitragen
Du kannst deine Lieblingsautoren unterstützen


Harold Cath vor 24 Minuten
Excellent... 😋