Les battements de cœur
"Un petit cœur se met à battre
Personne ne l'a entendu,
Un petit cœur se met à battre
Personne ne s'en est aperçu..."
La vie s’éveille...
La buse plane au-dessus du relief montagneux, elle tournoie lentement, de manière circulaire, à plusieurs reprises ; son œil vif a repéré sa proie. Les courbes de son vol se resserrent jusqu'à ce qu'elle prenne la décision de descendre en piqué. Vif et rapide, le petit mammifère n'a aucune chance ; pris dans les griffes du rapace, il servira de repas.
De hautes roches surplombent la ville, couvertes de sapins d'un vert sombre. Les ruisseaux parsèment la montagne ; lorsque l'eau est abondante, ils se transforment en torrents dans les parois abruptes.
Au printemps, la fonte des neiges terminée, l'eau retrouve son calme, elle valse tranquillement autour des pierres. Dans les prairies, les fleurs s'ouvrent, offrant de belles couleurs aux champs : blanc, jaune, violet. C'est le mois de juin, les herbes hautes attendent d'être coupées.
Je ne me souviens de rien, mais j'imagine mon flottement tranquille dans le liquide amniotique. L'espace se réduit, il va sûrement se passer quelque chose.
Le ventre qui se contracte me fait glisser dans le bassin.
Finie la tranquillité ! La vie m'attend.
Je respire de manière automatique, il fait froid, quelqu'un me frotte avec une couverture chaude. Je garde la position fœtale.
Ainsi, on naît au monde sans rien avoir décidé, arrivé par inadvertance.
Je m'appelle Aviane, je suis née le 6 juin, comme le souvenir d'un autre débarquement sur les plages de Normandie, mais nous sommes dans les années soixante-dix.
Cette année, c'est aussi le jour de la fête des mères, nous avons droit à notre photo dans le journal, maman a reçu une jolie rose rouge.
Me voici du signe astrologique des Gémeaux : curieuse, je m'enrichis continuellement. Double, je peux mener plusieurs projets à la fois.
La vie nous le dira...
J'ai grandi dans cette région froide et sèche, où les saisons s'alternent avec régularité. Le printemps met du temps à s'installer, les crocus succèdent à la neige, les jonquilles ornent les bureaux des maîtresses. L’été, le long des chemins de randonnée, le paysage varie entre les champs de fleurs au milieu des combes, les vaches qui pâturent et la forêt. Quand les épilobes se dressent fières, elles annoncent l'automne. Celui-ci ressemble à l'été indien de Joe Dassin, les arbres changent gaiement de couleur. Les sous-bois, avec leurs champignons, leurs fougères, les cailloux aux formes étranges recouverts de mousse, sont dignes d'un conte de fées. Il paraîtrait même que les lutins mangent les lichens en ces lieux.
Puis, la neige recouvre les combes et les forêts, le manteau blanc rend l'ambiance calme et silencieuse. Respecter la nature et les hommes a toujours été naturel. Respecter la vie qui nous est donnée comme un cadeau. Un héritage précieux des sacrifices de nos ancêtres.
Les miens ne m'ont pas transmis de lourd passé, juste le goût de la vie. Ils ne m'ont pas embarrassée de leurs souvenirs ni de leurs expériences.
Pour toujours, ces montagnes et ces forêts sont pour moi une ressource infinie.
Mon père Bernard est né ici. Aurion, le village de son enfance, est discret et modeste. Presque un peu austère sans ses lumières qui lui donnent un peu d'éclat.
Il a d'abord été un village de moyenne montagne, isolé en hiver. Mon père était un garçon blond aux yeux bleus, il fit le bonheur de sa mère, qui, fille-mère, avait enfanté trop tôt d’un autre fils. Cette grossesse tardive, pour ses quarante-deux printemps, en fit une mère attentive, cet enfant inespéré était son unique préoccupation.
Le garçon vivait sans grand bien matériel, mais entouré d'une tribu de femmes, il était aimé. Dans les quelques souvenirs de mon père, il reste une photo, un tout petit format, il a deux ans sur son cheval de bois.
Il aimait l'école, apprenait avec bonheur le français, l'arithmétique, l'histoire, la géographie, il réussit brillamment son certificat d'études.
Il aurait bien poursuivi ses études, mais l'heure de travailler avait sonné.
À 16 ans, il se rendit dans l’atelier de taille de pierre où son activité professionnelle débuta.
Sa vie était rythmée par les saisons. En été, le ramassage du foin et le travail à la ferme, puis à l'arrivée de la neige, le travail à l’atelier.
Mon père entra à l'armée dans la section des chasseurs alpins. Il commença ses premières compétitions de ski de fond. Avec de très bons résultats, il intégra l'équipe de France. Il fit la fierté de ses neveux et nièces qui suivaient ses exploits.
L'activité d'hiver avec le ski se développa. Le village devint une station familiale qui connut les belles heures de l'or blanc.
La véritable passion de mon père était la chasse ; il dut attendre sa majorité, à vingt et un ans, pour la pratiquer. La nature était sa passion. Observer, repérer, suivre les déplacements et l'évolution des différents gibiers l’enthousiasmait.
Il pratiqua d'abord la chasse avec les chiens de ses amis, puis il eut les siens. Un lien homme-animal complice et respectueux. Ils arpentaient les chemins et les forêts, et c'est en duo qu’ils repéraient un lièvre ou un chevreuil.
Si après avoir lancé le gibier, le chasseur était bien posté, un coup de fusil pouvait se solder par la victoire de l'homme et de son chien, un bon repas pouvait se préparer !
Mon père était un grand pédagogue, il était patient, sincère, donnait confiance, il savait donner l'impulsion nécessaire pour permettre de se dépasser. Après la compétition, il évolua naturellement vers l'enseignement, moniteur de ski de fond et d'alpin en hiver, accompagnateur en moyenne montagne en été.
Ma mère Jeanine grandit dans l'Isère, son père artisan tisserand s'installa à son compte au moment où l'activité se délocalisait, la fierté des années passées s'étiolait avec la perte d'activité.
Jeanine vit naître un petit frère ; calmes et obéissants, ils s'entendaient naturellement. La vie alternait entre l'école et les repas de famille, des oncles joyeux et des grands-parents aimants. Du café au lait à l'accompagnement des vaches dans les prés, des haricots qu'on équeutait en famille lors des douces soirées d'été au ramassage des noix à l'automne, la vie s’écoulait tranquillement.
Le grand-père Gilbert avait réussi à se payer une belle voiture. Pour l'inaugurer, il organisa une sortie avec sa fille et sa petite-fille ; l'éclat d'un caillou dans le pare-brise le brisa et laissa une belle cicatrice au visage de Jeanine, le long de son nez, une marque indélébile.
Une communion, le concours des postes à la fin du cycle scolaire, Jeanine entra dans la brigade de la poste. Elle était mobile, changeait souvent de lieu, rencontrait du monde, connaissait toute sa région. Grâce à ses bonnes capacités d'adaptation, ces changements l'épanouissaient. Terre à terre, enthousiaste, intelligente et prompte, elle était une amie joyeuse.
Tout schuss ! C'était l'effervescence, les Jeux Olympiques d'hiver s'organisaient autour du département de l'Isère, la ville de référence serait Grenoble.
Jeanine était affectée à Autrans avec les services administratifs de la poste.
Comme un mauvais tour, Bernard ne réussit pas les qualifications pour faire partie de la sélection olympique pour concourir ; il serait ouvreur des épreuves. Le destin lui avait choisi un autre chemin.
C'est un soir, dans une discothèque, que la rencontre eut lieu. L'ambiance était festive, les cœurs étaient légers, tout le monde riait avec bonne humeur. D'amis, en famille, en voisin, un réseau de connaissance s’établissait, bientôt ils furent présentés l’un à l’autre. Ils restèrent discrets sur leurs sentiments.
C'est par courrier qu'ils gardèrent le contact, espérant chacun un investissement honnête et sincère de l'autre. Après avoir fait plus ample connaissance et se fréquentant régulièrement, ils passèrent à l'étape suivante.
Le mariage eut lieu à Aurion, dans le village du marié, au printemps avec un temps d'automne, tout était inversé. La pluie et le brouillard s’étaient invités. Malgré la météo, le bonheur était dans les cœurs. L'aventure de venir en montagne pour la famille de ma mère et la sécurité d'être bien entouré pour le marié, fier de sa contrée, en fit un mariage simple et joyeux.
J'imagine ma mère gaie, enjouée, optimiste et confiante. Mon père patient, volontaire, exigeant et perfectionniste, heureux de s'unir à une personne "sérieuse".
Après quelques batailles administratives pour obtenir un poste, la mutation de ma mère fut effective. Ils s’installèrent à Molon où ils achetèrent un bel appartement
La mémoire de mon enfance est comme les films en super huit de mon père. Des moments de vie qui se succèdent comme des perles que l’on enfile les unes après les autres.
La préparation pour la séance commence, la table est mise de côté pour offrir l'espace nécessaire et installer l'écran blanc.
La rotation du coffre métallique permet de déplier les pieds, hisser la barre et dérouler la toile blanche et lumineuse pour la fixer au crochet du sommet. L'excitation du spectacle est déjà là !
Pendant que mon père prépare le projecteur, en adaptant la bonne hauteur avec des magazines, on installe les chaises pour que tout le monde voie bien.
Les bobines sont bien rangées, étiquetées, il faut choisir la première. La manipulation est délicate, elle est fragile, la bande peut se rompre, les points de colle peuvent sauter. Le montage qui a précédé a éliminé les mauvaises images et fait se succéder les moments de notre vie. Des rubans de films collés les uns aux autres racontent une histoire un peu hachée par l'utilisation occasionnelle de la caméra super huit.
Le projecteur s'éclaire, les images apparaissent, que le spectacle commence…
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