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La romance d'été de Jeanine et Jean-Michel
Fiction
Romance
calendar Veröffentlicht am 18, Apr., 2026
calendar Aktualisiert am 18, Apr., 2026
time 12 min

La romance d'été de Jeanine et Jean-Michel


Jean-Michel, de la compta, est un homme discret. Du fait de quelques manières efféminées, et de l'adresse partagée avec sa mère, cela fait longtemps que les couloirs bruissent qu'il est gay.


Jeanine, du service Juridique, n'est pas plus expansive et semble encore plus transparente. Elle est régulièrement souffre-douleur de Jean Eude, le directeur juridique, qui l'écrase de dossiers à reprendre, avec son obsession tatillone d'ancien de KPMG, plus amidonnée que son costume invariablement noir.


Pour Jeannine et Jean-Michel, les contacts sont rares. A part quelques inflexions discrêtes à la cantine, Mathilde, la cheffe de JM, ne pouvant pas encadrer Jean-Eude (elle vient de Ernst & Young), empêche globalement tous contacts de ses employés avec ceux du service Juridique; tout doit passer par elle, l'occasion de piéger quelques dossiers, aussitôt déminés par Jean-Eude et son "arme secrète", Jeannine, corvéable à merci.


Jean-Michel et Jeannine sont au même étage, mais pas dans le même bâtiment.


Acme Corp. a investi un petit immeuble en U; chacun est logé sur la cour intérieure.


Lorsque Jean-Mi relève la tête de ses excels, quand le temps est favorable et que le soleil irise à l'horizontal le bâtiment B, les façades miroirs deviennent transparentes et il a une vue directe sur le bureau de Jeannine et ses gilets perlés.


Il passe régulièrement quelques longues minutes à regarder la juriste qui remonte ses grands lunettes rondes dans un geste machinal et déglutit lorsqu'elle les ôte pour en mordiller la branche.


Jeanine, de son côté, aime à reposer ses yeux épuisés en baissant au maximum la luminosité de son écran, le soir, quand il faut encore finir le rapport que Jean-Eude attend à 9h le lendemain. Dans la pénombre, seule une fenêtre est allumée, et rendue transparente, elle regarde le visage un peu blême de JM devant son moniteur.


Mathilde a convoqué Jean-Michel ce matin dans son bureau. "La R-H-chier (c'est comme cela qu'elle évoque notre Chief People Officer - elles s'adorent) a encore vendu une idée à la con à JR (Jean-René, notre PDG). Tu vas participer à la définition de notre charte de prévention du harcèlement", tout en lui tendant une convocation, au nom de Mathilde.



Jean-Michel est loin d'être le seul à se pointer avec une convocation au nom de sa N+1 à cette réunion destinée à l'"Elaboration de la Charte de prévention du Harcèlement" au sein de Acme Corp. Il y a là tous les seconds couteaux du comex. Visiblement aucun C-level n'a daigné repousser ses vacances pour ce sujet Ô combien important.


Seule Sophie, la Chief People Officer (RRH, c'est old-school) est présente. En même temps, c'est son idée… Sophie est brillante. Grâce à un mélange subtil d'objectif RSE, de marque employeur et de modernité, elle a réussi à convaincre Jean-René (notre pdg) de procéder à une "transition de genre" pour l'entreprise, comprenez par là un rajeunissement très startupien pour une équipe pourtant bien ancrée dans les années 90.


Cela donne pour cette série de réunion un aéropage hétéroclite où le syndicaliste magasinier côtoie la graphiste "iel", le cadre cravaté ou encore le dev en Tongs, tous trop heureux d'occuper ce début d'été par une activité reposante. Enfin, plutôt un vrai choc des cultures sur un sujet pour le moins intergénérationellement clivant.


Jean-Mi se fiche totalement du sujet. Il n'a accepté l'offre de Mathilde que parce qu'il a vu sur la convocation le nom de Jeannine, désignée comme rapporteuse de cette charte juridico-morale. 5 ou 6 après-midi où il pouvait se retrouver à quelques mètres de la belle, cela ne se refusait pas.


Jeannine de son côté se serait bien passée de l'exercice. Mais Jean Eude avait rappelé toute sa responsabilité dans la représentation du service juridique en son absence (enfin, pendant ses vacances).


En dehors de faire secrétaire, elle joue un rôle de garde-fou, presque au sens propre, devant ce concours Lépine de la morale déconstructiviste. Elle intervient à intervalle régulier, de sa petite voix aigüe, pour "rappeler que la charte doit se conformer à la réglementation, et que donc, non, on ne peut pas obliger les managers tactiles à porter des gants de boxe." Puis elle rebaisse les yeux sur son ordinateur portable, et surtout sur son smartphone calé sur sa cuisse, où elle swipe discrètement Tinder pour trouver son divertissement du week-end.


Les jours passent dans une ambiance de plus en plus délétère où on débat sur les comportements acceptables, appropriés, tolérés ou inappropriés; chacun a en la matière sa propre opinion et défend sa propre frontière; le résultat a de plus en plus des relents dictatoriaux, une encyclopédie de l'interdit qui va aussi bien condamner la blague sexiste que le décolleté trop profond.


Jean-Mi n'écoute pas. Il reste fixé sur Jeannine et son chignon serré. Frissonne à peine quand on évoque la possibilité de classer ce comportement (le "Voyeurisme Appuyé") comme toléré, mais à la discrétion de la victime d'en porter la plainte. Jeannine ne le regarde que très peu en retour, occupée à mettre en forme la charte dont elle veut se débarrasser au plus vite.


Google, Tik-tok, Tinder sont les seuls qui connaissent vraiment Jeanine. Ils conservent dans leur Système d'Information des traces étonnantes de sa vie privée, bien éloignées de l'aspect lisse et sans saveur de la jeune juriste. Cette image, un peu désuète et ennuyeuse, Jeanine ne la dément pas, ni ne la cultive. Elle travaille tellement que d'aucun pense qu'elle n'a pas de vie privée. C'est très bien comme cela. Ses vacances prochaines sont réservées du côté du cap d'Agde.


Du côté de Jean-Mi, la réalité est moins éloignée de l'image. Il partage la grande maison familiale avec sa mère, mais chacun a son étage, et il ne s'enquiert qu'une fois par semaine des besoins de son aïeul. Sa vie sentimentale est morne, bloquée en partie par sa timidité maladive, et par son incapacité à gérer correctement les codes sociaux de la séduction moderne. Il préfère d'une certaine manière rêver ses relations plutôt que d'en assumer la réalité crue. Ses fantasmes sur Jeanine viennent probablement de ce décalage d'image qu'il perçoit comme similaire à sa situation.



Quelques jours après la fin des réunions sur la "charte de prévention du harcèlement", cette comédie humaine passionnante, Jean-Michel est à la reprographie. Il édite avec un brin de dégout écologique le bilan financier semestriel pour archivage. Il n'a jamais compris pourquoi il fallait encore l'imprimer en 2025. Soudain, la porte s'ouvre sur 2 grands yeux magnifiés par des lunettes rondes. Un sourire et une salutation plus tard, Jean-Mi se retrouve acculé dans ce local exigüe, en face de Jeannine.


Bredouillant et rougissant, il lâche : "Tu as besoin de la photocopieuse ? Je peux attendre." Jeannine, soulagé, lui répond: "Ah c'est gentil, je dois imprimer la Charte de l'autre fois pour signature de tous les employés. Je vais leur mettre sur leur bureau comme cela il pourront signer à leur retour de vacances!". Visiblement presque heureuse de classer un dossier inutile avant son départ prochain.


Après l'introduction du document, la machine commença à le dévorer, le recopier, le trier. Jean-Mi a les mains moites et il entame un dialogue qui reste pourtant bloqué dans sa tête. C'est Jeanine qui brise la glace et démarre un échange météorologique sur ce juillet pourri en région parisienne. La banalité du propos laisse place à quelques considérations sur leur manager respectifs et le regret de ne pas pouvoir plus directement coopérer sur certains sujets; Jean-Mi lâche qu'il en est triste, tellement la possibilité de discuter plus souvent avec Jeanine lui serait plaisant; Jeanine sourit.


Le temps est comme suspendu dans le local reprographie entre Jeanine et Jean-Michel. Alors que les épreuves de la charte de prévention du harcèlement s'empilent sur la trieuse, le copieur se met à biper frénétiquement et à cracher des copies partiellement déchirées. Jean-Mi va pour stopper la tâche, en même temps que Jeanine, et les voilà la main sur l'autre, leur buste collé en un seul mouvement. Jeanine relève la tête à quelques centimètres du visage de Jean-Mi. Les yeux au plus profond de l'autre, dans un mouvement ralenti d'un temps indéfinissable, les deux bouches se rapprochent et s'étreignent. Le copieur se remet alors à expulser anarchiquement les feuilles de papier.


Le chaos est insupportable à Jean-Mi. Malgré ce moment intense, son attention est détournée par les feuilles qui tombent par terre; Il recule, sourit et commence à les ramasser ; quelle idée ridicule ! A ce mouvement de grâce suspendu, appelé de ses vœux maintes-fois, rêvé encore plus et semblant inaccessible, Jean-Mi oppose une aversion autistique pour le désordre. Cela est d'autant plus dommageable que Jeanine, loin d'être aussi obsessionnelle, était prête pour un enchaînement plus bestial et spontané. La voilà qui regarde, amusée, ce pauvre hère qui regroupe les feuilles frénétiquement en un tas bien géométrique.


Ce dernier reste interdit sur une des pages ramassées : "Est considéré comme inapproprié tout comportement à caractère sexuel, même mutuellement consenti, sur le lieu de travail. Acme Group sanctionnera tout manquement à la règle de cette présente charte." ou encore : "Toutes remarques, regards insistants, gestes déplacés, manifestations explicites et passages à l'acte dans les locaux de l'entreprises sont bannis et reconnus comme comportements non professionnels pouvant faire l'objet d'une sanction disciplinaire pouvant aller jusqu'à la mise à pieds du ou des contrevenants et à un licenciement pour faute."


Dans la tête de quelqu'un de droit comme Jean-Mi, ces mots résonnent forts. Le voilà piégé entre son désir et son besoin de conformité; tout cela aurait été facilement contournable par une simple fuite vers l'extérieur, avec la belle Jeanine. Il lui aurait pris la main passionnément, couru en dehors de ces murs hostiles, l'aurait emmené sur la colline proche, l'aurait embrassée de nouveau éclairé par la super lune, le logo d'Acme Group clignotant dans le lointain comme un décor d'Hollywood.


Mais non. Jean-Michel, paralysé par la charte, éclaboussé par une faute indélébile dans sa tête, et définitivement rétrogradé dans le regard de Jeanine s'enfuit en courant du local reprographie, puis du bâtiment. Il déposera sa démission quelques jours plus tard au plus grand étonnement de tous.


La virginité de l'entreprise, entre autres, restât préservée et intacte. Et la romance d'été de Jeanine et Jean-Michel s'effaçât devant la morale moderne et sans nuance d'une charte de prévention de l'Amour.

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