Le paysage et le point de vue
Récemment, j'ai échangé quelques propos avec Elysio Van Sterwald dans le cadre de sa publication Nettoyage de printemps. Au cours de cet échange, il a confié avoir la sensation que le Panodyssey dont on parle si souvent sur la plateforme ne lui paraît pas correspondre à celui qu'il utilise. Ce décalage d'impressions m'a rappelé des souvenirs personnels, et c'est ce qui m'a inspiré cet article.
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Pendant quatre ans et demi, j'ai travaillé à Wiltz, dans l'Ösling, les Ardennes luxembourgeoises – le nord du Grand-Duché. J'ai fait tous les jours ouvrables le trajet en voiture depuis le sud du pays, où j'habitais. Cela me faisait une heure de route, ce qui étonnait systématiquement tous les Luxembourgeois (et pas qu'eux) à qui j'en parlais. Bon – ayant débuté dans la vie active en Belgique Wallonne, où les opportunités d'emploi ne se trouvent qu'au microscope, et encore, j'étais habituée à faire avec ce que je pouvais trouver, donc je ne m'étonnais pas si vite. J'avais déjà vécu bien pire – et en transports en commun.
En quittant la N15 (où je roulais depuis Bastogne) au carrefour Schuman (qui a été bien réaménagé depuis lors, à l'époque il me suffisait de tourner à gauche, aujourd'hui il faut prendre une bretelle d'accès, mais je suppose que cela sécurise l'endroit et permet d'éviter des accidents de la route), je prenais la N26 qui épouse les contours de la colline qui domine la vallée de la Wiltz (oui, la rivière qui a donné son nom à la ville). Un peu comme en suivant une route de montagne, mais en beaucoup plus large et plus sûr – c'est un paysage de collines plus que de montagnes, ce sont les Ardennes après tout : Wiltz est la capitale des Ardennes luxembourgeoises et se revendique capitale des Ardennes – tout court.
C'est ainsi qu'en entrant dans la ville de Wiltz – qui, pour être une ville, n'en est pas bien grande – j'avais l'occasion d'admirer toute une variété de points de vue différents sur la vallée de la Wiltz.
Je me souviens de m'être sentie interpellée à l'époque par toutes ces différences. En constatant à quel point, de chaque point de vue, je pouvais penser avoir affaire à un paysage tout à fait étranger à chaque virage (et il y en avait beaucoup), alors qu'en réalité il restait toujours le même – la même vallée de la Wiltz. Même en approche, le complexe industriel où je travaillais, et qui n'était pourtant pas minuscule, ne se voyait pas de loin. Il fallait y être quasiment arrivé, avoir pratiquement le nez dessus, pour le découvrir.
C'était pourtant loin d'être la première fois dans ma vie que je me déplaçais à l'intérieur d'un paysage. J'avais déjà remarqué depuis longtemps que le changement de perspective pouvait le faire paraître différent. Je n'avais en principe aucune raison particulière de trouver qu'il s'agissait là d'une observation spéciale.
La sinuosité spécifique de la vallée de la Wiltz expliquait sans doute que ce phénomène m'ait paru alors particulièrement frappant, car il dépassait le simple changement de perspective sur une distance pourtant relativement courte. Du moins était-ce l'impression que j'en avais. Il faut dire que j'ai grandi dans la vallée mosane – littéralement au bord de la Meuse – et que le cours relativement plus rectiligne de ce fleuve ne prête pas à des vues aussi changeantes sur de courtes distances. Même si en réalité, un cours d'eau naturel n'est jamais vraiment rectiligne. Mais même les rivières de l'Ardenne belge – l'Ourthe et ses affluents, l'Amblève et la Vesdre – ne m'avaient jamais paru aussi sinueuses ni aussi encaissées.
Peut-être aussi y étais-je plus sensible parce que cela faisait partie de choses dont j'avais encore besoin de prendre conscience à ce moment-là – j'avais environ la trentaine. Disons, pour faire court, que cela faisait partie de mon chemin spirituel. Une prise de conscience du monde extérieur, une attention aux choses plus aiguisée. Un regain d'anticipation, une conscience plus nette d'avoir eu de la chance quand je réalisais que je venais de faire une manœuvre un peu dangereuse qui, dans d'autres circonstances, aurait pu tourner mal. Une attention plus aiguë, une présence augmentée au monde. Je commençais à ne plus tenir de la même manière les choses pour acquises. Cela me rendait probablement attentive à des observations qui auparavant me seraient passées inaperçues, ou bien que j'aurais trouvées plus banales et sur lesquelles je ne me serais pas posé d'autres questions. Qui sait.
Toujours est-il que la vallée de la Wiltz m'apparaissait semblable à un mystère qui révélait sans cesse de nouveaux aspects de lui-même, et que je voyais (ou que je pensais voir) dans cette sensation une leçon de vie. Et une leçon importante.
En découvrant ainsi sans cesse de nouvelles perspectives sur ce qui était et restait pourtant la même, seule et unique vallée de la Wiltz, je réalisais à quel point une perspective particulière peut changer totalement – mais alors là, totalement – la perception que l'on peut avoir de ce qui est pourtant le même paysage. À telle enseigne que deux observateurs différents, placés chacun à des postes différents, décriraient chacun un lieu totalement étranger à l'autre, dont on s'attendrait à ce qu'il se trouve à un endroit totalement différent. Mais vraiment à un endroit qui n'a rien à voir avec l'autre, et qui pourrait se trouver totalement ailleurs. À des kilomètres. Une autre vallée. Un autre fleuve. Et pourtant il s'agirait du même endroit. Exactement du même endroit.
Rien de tel qu'une expérience pareille pour réaliser à quel point, dans la vie, tout est question de perspective. Deux personnes peuvent traverser les mêmes événements et pourtant les vivre de deux façons totalement différentes. Il peut y avoir autant d'expériences que d'individus qui les vivent. La description dépend de l'observateur. Le trajet dépend du voyageur. L'observation dépend du point de vue. Et aucun point de vue ne rend compte du paysage. Ce n'est pas une simple question de perspective. C'est parfois tout le paysage perçu qui est complètement différent. Alors même qu'on se trouve à la base au même endroit. Et le plus important à en retenir, c'est que contrairement à ce que certains en diraient, aucune de ces observations n'est moins légitime que n'importe quelle autre. Aucune d'entre elles n'est plus légitime que les autres non plus. Chacune d'entre elles l'est parfaitement de son propre point de vue.
La seule et unique supériorité réside dans la vision d'ensemble – dans la vue d'avion. Qui, à bien y réfléchir, n'est elle aussi qu'un point de vue différent. Un point de vue qui a l'avantage d'embrasser une vision plus large, certes, et de réconcilier entre elles plusieurs visions particulières. Mais un point de vue, aussi, qui noie les détails dans l'étendue de l'ensemble. Or, dans la vie concrète, dans la vie réelle, dans le vécu individuel, ce sont justement les détails qui comptent le plus.
C'est une leçon dont j'ai très vite trouvé l'application partout dans ma vie. Dans mon métier d'alors, bien sûr – dans les affaires, savoir "porter la casquette de l'autre", comme on dit, ça aide. Mais ça aide aussi dans la vie personnelle. Dans les relations humaines. Dans la vie sociale. Dans l'analyse de la société. Dans la vision du monde. Dans tout.
C'est le genre de révélation qui ouvre brutalement un esprit sur de nouvelles façons de considérer les choses. Si les gens pouvaient s'en inspirer un tant soit peu, le monde irait déjà beaucoup mieux. Ou a minima beaucoup moins mal...
Crédit image : Hôtel de Ville de Wiltz, © Johnny Chicago | lb.wikipedia, GNU Free Documentation License
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© Jackie H, 2026
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