Eldria II : 35 · Les larmes du lagon
Pris au dépourvu l’un comme l’autre, ils se dévisagèrent un instant. Puis, avec une vivacité que son âge avancé n’aurait jamais laissé présager, le vieil homme disparut. Le premier réflexe de Lélia fut de s’élancer à sa poursuite. Mais, blessée et à bout de forces, elle ne parvint qu’à faire quelques pas avant de mettre un genou à terre, laissant choir son arme de fortune, manquant une nouvelle fois de perdre connaissance.
Le temps lui était désormais compté : dans son état, il était illusoire d’escompter le rattraper. Sitôt parvenu au pied de la tour, le vieillard rameuterait sans peine des renforts qui ne tarderaient pas à accourir au secours de leur suzerain. Par chance dans son malheur, l’orgueil démesuré de son défunt père l’avait conduit à ne jamais poster aucune garde rapprochée à l’entrée immédiate de ses appartements. Après tout, qui aurait été assez fou pour s’en prendre à l’homme le plus dangereux du continent... si ce n’était du monde ?
D’une démarche claudicante, Lélia s’approcha de celle, entourée de ses quatre semblables, qui venait de lui sauver la vie de justesse. Par miracle, la pauvre domestique, recouverte du sang encore frais de son ancien maître, demeurait consciente malgré les nombreuses contusions causées par sa terrible chute. Son poignet droit semblait démis, tandis que sa cheville gauche – celle-là même que le Shruïn avait saisie avant de la projeter contre le mur –, formait un angle des plus inquiétants.
– La garde sera ici d’une minute à l’autre, avertit Lélia à la hâte, d’une voix éraillée. Partez immédiatement. Cachez-vous quelque part, n’importe où. Le palais sera en pleine effervescence ces prochains jours, guettez la moindre occasion de vous faufiler hors de ces murs, et fuyez loin d’ici.
– Ce... c’est impossible, nous ne pouvons pas l’abandonner, protesta désespérément l’une des jeunes femmes en désignant sa consœur blessée. Dans son état, elle ne pourra pas marcher !
– Dans ce cas, portez-la, et vite !
Elles hésitèrent un instant, mais devant l’insistance de non moins qu’une Princesse de l’Adaï et face à l’urgence de la situation, elles soulevèrent enfin avec précaution celle qui, peut-être sans même en avoir pris conscience, venait de changer à jamais l’histoire des leurs. Sans un mot, cheminant sur la pointe des pieds comme si cet affranchissement inespéré pouvait leur être repris à tout instant, les cinq servantes disparurent dans le couloir désert... ou presque.
À peine eurent-elles en effet franchi le seuil de la porte qu’une nouvelle silhouette apparut dans l’encadrement. Revêtue de l’habituelle tenue des Réprouvées, le visage voilé et la poitrine apparente, Salini fit irruption dans la pièce, essoufflée comme si elle venait de courir plus vite et plus longtemps qu’elle ne l’avait jamais fait.
– Lélia, nous avons un problème ! Pourquoi est-ce que... Oh.
Son regard éberlué parcourut la scène. Il balaya d’abord le sol jonché de parchemins éparpillés et des éclats de l’imposant bureau à moitié disloqué, maculé de taches d’encre et de sang, puis s’arrêta sur l’immense dépouille de celui auquel elle avait été promise, étendue sur le dos, masse inerte et désarticulée au milieu du désordre.
Enfin, ses yeux glissèrent jusqu’à Lélia : nue, frêle, tremblante, ensanglantée, recroquevillée près de l’entrée. Du bout des doigts, elle caressait lentement les lourdes ecchymoses qui cernaient son cou, sinistre collier violacé qui semblait avoir été gravé à même sa peau meurtrie.
– Oh non, tu es blessée ? s’écria Salini en se précipitant vers son alliée.
– Tout va bien, trancha faiblement cette dernière en l’interrompant d’un geste, la voix rendue rauque par les sévices subis. Je suis en vie, et il est mort. C’est tout ce qui compte.
– Alors tu as réussi ! Mais... je viens de voir les servantes du... Shruïn sortir. Elles ont été témoin de ton geste, n’est-ce pas ? Et dans l’escalier, plus bas, j’ai croisé ce vieillard, le maître de cérémonie. J’ignore s’il s’est aperçu de ma présence, tellement il semblait pressé et alarmé. Tu m’avais pourtant assurée qu’il n’y aurait personne !
– Ce vieux fennec a tout vu, mais n’aurait pas dû se trouver là, grinça Lélia en se redressant avec peine. Je suis prête à parier qu’il est monté discrètement jusqu’au sommet de la tour dans l’espoir de pouvoir se masturber derrière la porte, en se délectant de m’entendre souffrir.
Salini écarquilla les yeux et se hâta de soutenir Lélia pour l’empêcher de flancher.
– Dans ce cas... nous n’avons pas une seconde à perdre ! Tu peux marcher ?
Elle acquiesça d’un signe de tête, puis Salini enjamba prudemment les nombreux débris jonchant le sol, parmi lesquels elle reconnut la fameuse baguette à cheveux offerte à la Tsie’li – elle-même – lors de son arrivée au palais. Le cérémonieux présent royal, autrefois élégamment argenté, était devenu écarlate.
La première partie du plan avait fonctionné. Restait à présent l’étape la plus incertaine : fuir ! Contournant avec précaution la large dépouille du bourreau auquel les eriarhis l’avaient livrée sans vergogne, Salini se précipita vers le mur du fond, au sommet duquel était aligné un assortiment de boucliers presque aussi grands qu’elle. Sans perdre un instant, elle plaqua ses paumes contre les pierres ocres.
– Quand j’ai été conduite à Solanntor le premier soir, expliqua-t-elle, on m’a laissée seule, sans mes vêtements, dans cette pièce. Ce n’est qu’après une interminable attente qu’il est apparu. J’ai... j’ai d’abord craint qu’il ne se contente pas de simplement me regarder. Sans doute voulait-il seulement me voir en chair et en os, pour juger sur pièce celle que sa délégation était allée chercher pour lui aux confins du monde. Aujourd’hui encore, je n’ose imaginer ce qu’il m’aurait fait si... je n’avais pas été à son goût, cette nuit-là.
Elle s’interrompit un instant, le regard perdu dans le vide, puis secoua la tête avant de reprendre :
– Toujours est-il que c’est de là, derrière ce mur, qu’il a surgi. Ces parois dissimulent un passage secret. Nous devons trouver comment l’ouvrir, et vite.
Remise sur pieds, Lélia la rejoignit et, le cœur battant, toutes deux s’employèrent à découvrir le mécanisme salvateur.
– Il est forcément là, quelque part, souffla Salini.
Du bout des doigts, elle parcourait avidement les interstices à la recherche du moindre relief, étendant méthodiquement la zone de ses recherches tout en fouillant ses souvenirs pour se remémorer l’emplacement exact de la large ouverture qu’elle avait entrevue plusieurs mois auparavant.
– Ce peut être n’importe quoi : une pierre, un levier dissimulé...
– Silence ! l’interrompit soudain Lélia en se retournant.
Elles tendirent l’oreille et sentirent aussitôt leur sang se glacer. Dans le couloir résonnaient déjà des bruits de pas stridents et précipités.
– Par la Déesse, ils arrivent ! s’écria Lélia.
Elle bondit vers la porte, la referma avec hâte et tourna le verrou.
– Ça ne les retiendra pas longtemps. Aide-moi !
Ignorant la douleur qui suppliciait chacun de ses muscles, elle s’arc-bouta contre la moitié encore intacte de l’imposant bureau de feu son père, commodément échoué non loin du battant. Salini vint aussitôt lui prêter main-forte. Mues par l’énergie du désespoir, toutes deux parfaitement conscientes du terrible sort qui leur serait réservées si elles étaient découvertes ici, elles poussèrent les lourds vestiges du meuble et le plaquèrent contre la porte.
– Ça ne nous accordera qu’un maigre répit, reprit Lélia dans un souffle. Il nous faut trouver ce fichu passage, et vite !
Comme pour donner corps à ses craintes, un premier coup ébranla la porte, bientôt suivi d’un second, plus violent encore. Toutes deux sursautèrent tandis que le loquet cédait déjà dans un claquement sec.
Avec le désagréable sentiment d’avoir déjà vécu pareille situation aux enjeux mortels en cherchant à fuir sa précédente prison, Salini retourna vers le mur. Cette fois, elle se jeta à genoux et entreprit d’examiner le sol à la recherche du moindre indice jusqu’alors passé inaperçu. Une rainure, une dalle mobile... quoi que ce fût. Elle n’avait pourtant pas rêvé !
Lélia, quant à elle, se hissa sur la pointe des pieds afin d’inspecter les massifs boucliers suspendus au-dessus de leurs têtes.
– Il n’y a rien ! s’écria-t-elle après les avoir vainement examinés sous toutes les coutures, ayant définitivement renoncé à toute forme de discrétion.
Derrière elles, les coups sourds et implacables portés contre la porte repoussaient, centimètre après centimètre, les restes du bureau qui en obstruaient l’accès. De l’autre côté, des voix masculines vociféraient, étouffées, intimant de libérer l’accès sur-le-champ. Comme pour parachever ce tableau apocalyptique, la tempête de sable, au-dehors, semblait encore gagner en violence.
– Tu es sûre de toi ? paniqua Lélia après une nouvelle minute de tâtonnements hasardeux. S’ils mettent la main sur nous, crois-moi, nous connaîtrons un sort bien pire que la mort !
Désespérée, Salini se laissait peu à peu gagner par l’incertitude. Se pouvait-il que... la fatigue du voyage lui eût fait imaginer tout cela ? Une terrible sensation de vertige la submergea.
– Je... je... je ne sais plus quoi penser, Lélia, confessa-t-elle finalement en sanglotant, envahie par un doute qu’elle ne parvenait plus à contenir. Nous... n’y arriverons peut-être pas.
Impuissante, elle dut se résoudre à abandonner ses recherches et se retourna, implorante, vers la jeune Ishalia qu’elle avait entraînée dans ce piège qui se refermait inexorablement sur elles.
– Je suis... vraiment désolée.
Debout devant elle, Lélia interrompit à son tour sa prospection et planta ses iris sombres dans ceux – mauves et larmoyants – de Salini. Elle ne paraissait nullement en colère.
Lentement, elle fit demi-tour et s’approcha du cadavre de son géniteur, ignorant face à elle la porte qui vacillait sous les assauts de ceux, innombrables, qui ne tarderaient pas à fondre sur elle et à chercher vengeance. Étrangement sereine, elle se pencha et saisit entre ses doigts résignés l’arme improvisée qu’elle avait introduite dans la pièce. Elle la contempla un instant, impassible, puis releva les yeux vers Salini, toujours agenouillée près du mur, transie de peur.
Chacune sut aussitôt que l’autre avait compris.
– Si tu n’en as pas la force, dit-elle doucement, je peux le faire pour toi.
Salini ne put davantage contenir ses larmes. Ainsi donc s’éteindrait-elle ici, sans jamais revoir ceux qu’elle aimait. Sans jamais savoir si Eldria, retenue entre ces mêmes murs, s’en sortirait. Qu’avait-elle accompli dans cette vie, au juste ? Elle avait vécu, profité un temps de sa jeunesse... tout cela pour quel résultat ?
Et si Jarim échouait... qui resterait-il pour sauver son amie d’enfance ?
Au prix d’un effort surhumain, elle esquissa un léger signe du menton, puis ferma les paupières. Au moins, songea-t-elle, cette fin serait rapide. Sans doute douloureuse durant un ultime instant, mais infiniment préférable aux souffrances sans fin qui lui seraient infligées si elle demeurait là, incapable de décider elle-même de son propre sort.
Soudain, une vibration sourde se répandit sous elle et remonta jusque dans ses os. Elle se redressa brusquement, ses jambes peinant à la soutenir. Derrière elle... le mur se mouvait enfin, sans que ni Lélia, ni elle, n’y fussent pour quoi que ce soit. Elle se tourna vers sa partenaire – qui paraissait tout aussi confondue – et toutes deux observèrent l’inespérée ouverture s’élargir dans la pierre. De l’autre côté, une figure solitaire, à la toison dorée, se dessina dans la pénombre.
– ... Madeen ?! s’écria Salini, estomaquée. Comment es-tu parvenue à... Comment as-tu pu sortir de ma chambre ?
– Tsie’li, s’inclina la jeune Réprouvée, simplement vêtue de la très aérienne étoffe transparente de celle dont elle feignait l’identité. Il n’y a pas un instant à perdre, suivez-moi.
Sans hésiter davantage, Salini et Lélia s’engouffrèrent dans le sauf-conduit salvateur, tandis que la porte des appartements du Shruïn, désormais suffisamment disjointe, laissait passer les bras puissants des Capes Ocres massées de l’autre côté, qui poussaient de toutes leurs forces pour se frayer un passage.
D’une pression sur un bouton discrètement enchâssé dans la paroi, Madeen referma l’ouverture, les plongeant dans la pénombre d’une coursive qui semblait serpenter autour de la haute tour au sommet de laquelle elles se trouvaient.
– J’ai entendu du grabuge depuis l’intérieur de votre chambre, Tsie’li. Alors j’ai compris. Vous agissiez différemment ces derniers jours, je me doutais que vous prépariez quelque chose... et que vous étiez liée à tout ceci.
– Pardonne-moi, Madeen, supplia Salini. Je... je ne pouvais rien te dire.
– Vous n’avez pas à vous excuser, Tsie’li. Lorsque le garde posté devant vos appartements s’est précipitamment absenté pour rejoindre ses semblables dans leur course, j’ai discrètement gagné les coursives secrètes, connues seulement des serviteurs... et du maître du palais. Il les emprunte parfois, pour se déplacer à sa guise. Ainsi dissimulée, j’ai suivi les bruits de pas et les cris, me figurant que vous étiez certainement réfugiée ici.
– Merci infiniment, Madeen, sanglota Salini en se jetant dans ses bras. Sans toi, Lélia et moi serions...
– Je n’ai fait que mon devoir envers vous, Tsie’li, répondit Madeen avec un large sourire tout en lui rendant son étreinte. Souvenez-vous : mon rôle est de vous soutenir, quoiqu’il advienne.
– Appelle-moi Salini, s’il te plaît. Avec ce que nous venons de faire, je crains que le titre de Tsie’li ne soit plus vraiment... approprié.
À leurs côtés, Lélia se racla bruyamment la gorge :
– Navrée de gâcher cet émouvant moment, mais nous ne sommes pas encore sorties d’affaire ! Madeen, existe-t-il un moyen de quitter discrètement le palais ?
La jeune native des terres du nord réfléchit un instant, mais dut se résoudre à secouer la tête.
– Malheureusement, je ne connais aucun passage qui mènerait hors de l’île. Mais... il y en a un qui débouche sur une ouverture dans la fortification, non loin du pont principal. C’est votre meilleure chance.
– Dans ce cas, conduis-nous-y, s’il te plaît !
Madeen opina, puis les dépassa afin de s’élancer dans les escaliers abrupts et circulaires qui plongeaient vers leur salut. Lélia lui emboîta le pas, mais Salini la saisit brusquement par le bras.
– Attends ! lança-t-elle précipitamment. Et Eldria ? Si Jarim a échoué... nous ne pouvons pas nous résoudre à l’abandonner.
Lélia la fixa un instant, et Salini lut dans son regard la même inquiétude que celle qui l’étreignait elle aussi.
– Les geôles sont bien gardées, souffla-t-elle. C’est un risque immense mais... dans l’agitation que nous venons de créer, nous avons peut-être une maigre chance de...
– Une de vos sœurs s’est présentée aux Réprouvées ce matin, intervint alors Madeen avec candeur. Elle nous a demandé, lorsque l’occasion se présenterait, de laisser partir la prisonnière venue de l’autre continent. Là encore, je me doutais que vous n’étiez pas étrangères à ces manigances.
– Une de mes sœurs ? répéta Lélia, incrédule.
– Oui, une Ishalia, comme vous. La Révérende Mère n’en est pas informée, bien sûr, mais mes propres sœurs écouteront les instructions la jeune Princesse.
– L’as-tu reconnue ?
– Je crains de ne pas connaître son nom, mais c’était une fille en fin d’adolescence... qui vous ressemblait.
– Priscya ! s’écria Lélia. Si c’est bel et bien elle, alors cela signifie que Jarim est sans doute entré en contact avec Yaesia !
– Yaesia ? répéta Salini, qui échouait à comprendre.
– Je t’expliquerai en chemin. Ce qui compte, c’est qu’Eldria est entre de bonnes mains. Allons-y !
Et, sans perdre davantage de temps, elles emboitèrent le pas à Madeen.
Leur descente vers le cœur du palais fut rapide, quoique chaotique, tant le passage se révélait sombre et abrupt. Salini en vint même à se demander comment Arengryar II, le despotique souverain dont elle n’avait désormais plus à craindre l’emprise, avait pu arpenter ces travées secrètes sans jamais y faire quelque chute dramatique, compte tenu de son imposante carrure.
Bientôt, elles gagnèrent des coursives davantage lumineuses, séparées cette fois des allées principales par de simples et épais voiles.
– Par la Déesse, comment ai-je pu ne jamais entendre parler de ces passages ? marmonnait fébrilement Lélia, qui fermait la marche.
Toutes trois durent toutefois ralentir l’allure de leur échappée, soucieuses de ne pas attirer sur elles une attention malvenue, quand bien même cette aile du palais semblait plus calme. Sans doute les militaires alertés grouillaient-ils davantage autour du lieu où venait d’être perpétré le crime le plus important de l’histoire de la cité, assassinat dont la rumeur ne manquerait pas de se répandre bientôt dans la capitale, puis à travers tout le désert.
Au détour d’un croisement, tandis qu’elle jetait un œil furtif par une mince fente entre deux pans de cloison, Salini s’immobilisa.
– Attendez ! chuchota-t-elle à l’adresse de ses deux comparses, qui l’imitèrent.
Elle ne s’y était pas trompée. De l’autre côté d’un épais rideau écarlate qu’elle écarta juste assez pour voir sans être vue, s’étendait le large couloir ornementé menant à la chambre qu’elle avait occupée ces interminables derniers mois, et que Madeen avait quittée peu auparavant. La porte en était grande ouverte, et des voix indistinctes, pressées, s’en échappaient.
Soudain, trois silhouettes masculines en surgirent. Deux d’entre elles, grandes et solidement bâties, étaient vêtues de cuirasses légères et armées de longues lances dorées aux pointes acérées, d’une facture manifestement bien supérieure à celles dont étaient équipées les simples Capes Ocres. Elles furent aussitôt suivies d’un troisième homme à la peau plus claire, aux traits hautains et à la mine suffisante. Légèrement moins grand que les deux autres mais tout aussi musclé, il exhibait fièrement son torse nu aux pectoraux ciselés, tandis qu’un pagne brodé dissimulait à peine ses parties intimes. À la main, il tenait une longue dague à la garde noire, ouvragée et recourbée, dont la lame jetait des reflets presque iridescents.
– Zariehd, murmura Lélia entre ses dents serrées. L’un de mes nombreux frères, accompagné de ses sbires !
Salini la sentit se raidir à ses côtés, les poings crispés le long du corps et les sourcils froncés. De toute évidence, l’amour fraternel n’était guère de mise.
Lorsqu’il surgit de la chambre de la Tsie’li, l’Ishaliun projeta nonchalamment devant lui trois jeunes femmes, qui vinrent s’étaler devant ses hommes. Avec stupeur, Salini reconnut aussitôt Méré, Miya et Mako, pratiquement nues comme elle les avait toujours connues. Ses trois servantes attitrées, en dépit des attouchements appuyés qu’elles avaient été contraintes de lui prodiguer chaque jour, avaient toujours pris le plus grand soin d’elle. Salini savait mieux que quiconque qu’elles étaient parfaitement innocentes et qu’elles ignoraient tout de la disparition inopinée de leur maîtresse.
Saisie d’effroi, elle porta une main à sa bouche afin de retenir le moindre cri qui pourrait lui échapper.
– Je le répète : où est-elle ? demanda calmement l’Ishaliun Zariehd en rôdant autour d’elles, son arme à la main, telle une puissante hyène encerclant patiemment ses proies.
Face à ces combattants aguerris, les trois servantes aux corps frêles s’étaient docilement recroquevillées les unes contre les autres, comme pour se faire aussi petites que des souris.
– Nous... nous l’ignorons, balbutia Méré, l’aînée et la plus élancée des trois, les pointes de sa longue tresse noire ébouriffée s’échouant sur le marbre froid. La Tsie’li avait disparu quand... quand nous sommes arrivées pour sa séance de c-conditionnement.
Le fils du Shruïn s’accroupit face à elle et, sans la quitter des yeux, replaça délicatement derrière son oreille l’une des mèches rebelles de la jeune femme.
– Allons, allons... Pourquoi tant d’inquiétude dans de si beaux yeux émeraudes ? Vous pouvez tout me dire. Je suis votre ami et votre allié. Mon Père est mort, vous savez. Si l’on apprend que vous avez participé, de près ou de loin, à son assassinat...
Un rictus miséricordieux étira ses lèvres.
– ... même moi, je n’aimerais pas être à votre place. En revanche, si vous me révélez dès maintenant tout ce que vous savez...
Du bout des doigts, il lui effleura les hanches et la taille, puis remonta lentement jusqu’à ses seins.
– ... je pourrais peut-être tout oublier. Vous prendre sous mon aile.
Méré baissa le menton et répéta, entre deux sanglots :
– C’est la vérité, je vous le jure. Nous... nous ne savons rien. J-je vous en supplie, il faut nous croire.
Le jeune homme souffla doucement, affectant un air compatissant.
– Très bien, je te crois, dit-il sans cesser de la caresser. Je te crois.
Puis, sans crier gare, il retourna son arme et, avec une lenteur presque cérémonieuse, l’enfonça dans la poitrine de son interlocutrice. Quand elle comprit, Méré écarquilla les yeux d’effroi et ouvrit grand la bouche, mais seul un râle étouffé, incrédule, franchit ses lèvres, tandis que son agresseur l’accompagnait doucement en arrière.
– Chut, chut... susurra-t-il. Ce sera bientôt fini.
Salini fut sur le point crier. Par réflexe, elle esquissa un mouvement pour voler au secours de ses malheureuses domestiques innocentes, mais Madeen – aidée de Lélia – fut plus rapide qu’elle et la retint avant qu’elle ne franchisse la fausse tapisserie.
– Tsie’li, non ! chuchota-t-elle. C’est trop tard, vous ne pouvez plus rien pour elles.
Dans un chuintement sec, le dénommé Zariehd arracha sa lame du cœur de sa victime, provoquant chez celle-ci un ultime spasme. Blême, désormais étendue dans les bras de Miya et Mako, impuissantes et en pleurs, Méré s’éteignait lentement. Dans une dernière étreinte, ses compagnes ne purent que la regarder mourir, tandis que sa petite main terrifiée, implorante, demeurait crispée autour du bras tremblant de Miya.
Le visage parfaitement neutre, comme si ôter la vie n’était pour lui qu’une simple formalité, l’Ishaliun se redressa et rangea son arme à sa ceinture. Puis il ordonna à ses hommes :
– Tuez les deux autres, elles ne savent rien.
Obéissants, les deux guerriers brandirent aussitôt leurs lances dans une parfaite synchronisation. Apparemment résignées à leur terrible sort, Miya et Mako ne cherchèrent même pas à fuir. D’un même mouvement, ils les transpercèrent sans plus de cérémonie, leurs lames acérées traversant leur chair sans résistance. Dans une gerbe de sang, les deux femmes se tordirent de douleur avant de s’écrouler aux côtés de leur consœur, les mains vainement pressées contre les plaies béantes taillées dans leurs abdomens.
Après une insoutenable agonie, sous le regard cruel du jeune Prince des Sables et ceux, sidérés, de Salini, Madeen et Lélia, elles rendirent enfin leur dernier souffle, libérées à jamais de toute souffrance terrestre.
– Nous traquerons la Tsie’li d’une autre manière, reprit calmement celui qui venait de les faire froidement abattre, sans autre forme de procès. Elle me sera des plus utiles pour asseoir mon autorité sur le trône laissé vacant. Allons-y.
Sur ces paroles, il tourna les talons, ses hommes dans son sillage.
Salini voulut crier, hurler, s’époumoner. Par sa seule faute, trois innocentes avaient péri. Leurs corps souillés, encore chauds, avaient été abandonnés là, sous ses yeux impuissants... et elle n’avait rien pu faire pour les sauver. Se fût-elle rendue immédiatement... ses pauvres servantes auraient-elles été épargnées ?
Comme retranchée de la réalité, elle n’entendit pas ses deux comparses lui intimer de poursuivre. Aussi, lorsqu’elles comprirent qu’elle ne réagissait plus, celles-ci la tirèrent sans ménagement. Le corps de Salini les suivit docilement, presque à son insu, comme privé de l’âme qui l’habitait – une âme noyée de chagrin, dont les sens saturés, malmenés par trop d’horreurs, semblaient s’être éteints.
Des dizaines de couloirs flous et indistincts défilèrent autour d’elle.
Lorsqu’elle revint vaguement à elle, elles avaient atteint les tréfonds du palais. Salini ignorait combien de temps il leur avait fallu pour parvenir jusque-là, mais la pierre y était plus sombre, l’atmosphère plus humide, et elle réalisa que ses pieds nus trempaient désormais dans un mince filet de liquide noirâtre et malodorant.
– C’est par ici que sont évacuées les eaux usées de tout le palais, expliqua Madeen, en tête de leur maigre cortège. Regardez, la sortie est là !
Effectivement, après avoir contourné un angle serré, elles découvrirent enfin une ouverture donnant sur l’extérieur, suffisamment large pour laisser passer un homme – ou une femme. Dehors, le sirocco avait encore gagné en intensité et, si elles ne se hâtaient pas, il risquait bientôt de devenir trop déchaîné et trop infranchissable pour quiconque oserait le traverser.
Se contorsionnant pour dépasser Madeen dans ces boyaux étroits, Lélia se pencha en avant et passa prudemment la tête par l’ouverture afin d’observer les environs.
– La plage est juste là, décrivit-elle. Le pont principal est tout près, et... Oh non.
– Qu’y a-t-il ? s’enquit Madeen.
– Le pont grouille de Capes Ocres. Si nous nous montrons, ils nous repéreront inévitablement. Ce... ce serait du suicide ! Certains sont déjà sur la plage, et ils se dirigent vers nous. Nous devons absolument rebrousser chemin !
– Ce serait de la folie, répliqua la Réprouvée. Il s’agit de la seule sortie de ces tunnels. Si vous faites demi-tour, ils finiront nécessairement par vous trouver à l’intérieur du palais. Non, il faut passer par ici, et s’enfuir à la nage. C’est notre seule chance.
– Mais...
Déterminée, Madeen se glissa de nouveau devant Lélia et s’accroupit sur le petit parapet qui séparait les fondations du palais de la plage.
– Madeen, que fais-tu ? parvint faiblement à demander Salini, les yeux rivés sur sa compatriote du Nord.
– Vous l’avez entendu comme moi, Tsie’li, ils vous recherchent déjà. Vous aviez raison : nous nous ressemblons, vous et moi, et... c’est un honneur pour moi de porter encore votre tenue.
– Madeen, non...
– Lorsque je me montrerai, ils me prendront pour vous et partiront à ma poursuite. Cela vous donnera, à toutes les deux, l’occasion de vous faufiler jusqu’à la berge, avec un peu de chance sans être repérées.
Salini se pressa derrière Lélia, aussi près de Madeen que l’étroitesse du passage le lui permettait.
– C’est hors de question ! Je refuse que tu fasses ce sacrifice. Je ne te perdrai pas, toi aussi. Redescends, ce... c’est un ordre de ta Tsie’li !
Madeen lui adressa un sourire serein, presque lumineux. Jamais, durant toutes ces semaines, Salini ne l’avait vue ainsi : rayonnante, apaisée, elle qui n’avait pratiquement jamais connu que les malheurs de la servitude.
– Hélas, cela fait bien longtemps que j’ai renoncé à tout espoir d’affranchissement. J’ai trop subi, trop souffert. Mais d’autres, contrairement à moi, peuvent encore être sauvées. Et puis... je ne sais pas nager.
Elle planta ses yeux mauves dans ceux, jumeaux, de celle qui avait un temps été sa maîtresse malgré elle.
– En vous, j’ai trouvé une véritable sœur du Nord. N’abandonnez jamais votre combat pour les nôtres. Adieu, Salini.
Sur ces paroles, vive comme une flèche, elle s’élança.
Salini bondit en avant, mais il était déjà trop tard : Madeen avait agilement atterri sept pieds plus bas, sur la plage. Aussitôt, bravant le vent ardent, son voile léger virevoltant autour de son corps nu et svelte, elle se mit à courir avec courage en direction du pont, droit vers les nombreux gardes du palais qui y patrouillaient.
Lélia ne s’y était pas trompée. Après une poignée de secondes à peine, des voix tonitruantes retentirent, et plusieurs hommes se lancèrent à la poursuite de Madeen, qui filait à toute vitesse dans la direction opposée au lac.
– C’est elle ! C’est la Tsie’li !
En quelques instants, l’alerte se propagea et tous les regards convergèrent vers elle.
– Maintenant ! s’écria alors Lélia.
Elle poussa sans ménagement Salini hors de leur cachette, se projeta à sa suite sur le sable fin, puis empoigna sa partenaire et l’entraîna vers la vaste étendue lacustre, à seulement une centaine de mètres devant elles. D’ordinaire calme, le lagon était aujourd’hui malmené par les puissantes rafales venues du désert
Salini ignorait quelle force l’animait encore. Toute énergie vitale semblait pourtant l’avoir désertée, mais, portée par l’adrénaline, elle courait à vive allure, comme mue par un devoir absolu envers l’ultime sacrifice d’une amie qui, peut-être, aurait pu lui devenir chère. Gênée dans sa course, elle se débarrassa en hâte de sa toge de Réprouvée – qui ne ferait que l’entraver une fois immergée – et se retrouva aussi nue que Lélia, laquelle filait deux pas devant elle. L’étoffe grise fut aussitôt happée par le vent et s’envola derrière elle. Elle la suivit des yeux.
Ainsi retournée, Salini aperçut au loin, près de l’entrée de l’immense palais de nacre qu’elle ne contemplait de l’extérieur que pour la seconde fois, une silhouette blonde, solitaire, acculée contre un mur par une dizaine de Capes Ocres. Les soldats se saisirent bientôt de Madeen, l’un d’eux l’agrippant brutalement par les cheveux.
Leurs voix, portées par la tempête, résonnèrent jusque sur la plage, dans une langue qu’elle n’avait pas besoin de comprendre :
– C’est une impostrice ! Ce n’est pas la Tsie’li !
– Personne ne doit s’enfuir ! Éliminez-la !
Le sifflement acéré d’une lame fendit l’air, puis retomba sur l’immense étendue de sable ocre.
Salini ferma les paupières. Avec Lélia, elles plongèrent dans les flots agités du grand lac lové au cœur de Solanntor, réceptacle immuable, éternel, de ses larmes abondantes.

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