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Sur la Route
Fiction
Drama
calendar Veröffentlicht am 29, Sept., 2026
calendar Aktualisiert am 29, Sept., 2026
time 17 min
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Sur la Route

Février 2026

Un soir, en rentrant chez moi, j’ai vu une jeune fille, collégienne ou lycéenne, attendant seule à un arrêt de bus isolé, dans le noir. L’ambiance du lieu était particulièrement sordide avec de la brume nocturne. Cela faisait très ambiance Stephen King. Je ne me suis pas arrêté mais en continuant mon chemin, j’ai commencé à imaginer l’idée de veilleurs sur les routes, pour protéger les enfants, de personnes traumatisées par la vie, bienveillantes, ou presque.

Cette nouvelle a été publiée dans l’édition 2026 de la revue de l’association Litterart41.


***


François avait oublié une fois encore ses médicaments pour le cœur. Tant pis, il les prendrait en rentrant chez lui un peu plus tard. Son cardiologue lui disait de faire attention, que son état n’était pas très bon. Il était déjà mort à l’intérieur de toute manière. Il sillonnait les routes de son secteur depuis bientôt deux heures ce soir-là sans n’avoir rien remarqué d’anormal. C’était ennuyeux, mais quelque part, c’était aussi encourageant. Comme tous les soirs, il prenait sa voiture et parcourait les routes qui partaient des écoles et qui étaient aux abords des arrêts de bus scolaires.


C’était la mission qu’il s’était fixée depuis près de dix ans maintenant, depuis la disparition de Sacha, sa fille. Passé les mois de recherches infructueuses, les contacts permanents avec les autorités jours et nuits, les désillusions et l’essoufflement de l’intérêt des médias pour son histoire, tristement banale comme tant d’autres parents l’avait déjà vécu, il ne s’était pas laissé abattre. Il y avait toujours une part de lui-même qui ne pouvait se résoudre à faire un deuil quand il n’y avait pas de corps retrouvé, pas de mort à pleurer.


Au début, il passait tout son temps à rouler et à surveiller dans l’espoir de revoir sa fille, ou peut-être juste trouver un de ses vêtements dans un fossé, ou encore son sac d’école, le violet avec des autocollants dessus qu’elle aimait tant.


Après quelques mois, et de façon inconsciente, François avait changé ses itinéraires et ses horaires. Il partait des écoles primaires et des collèges, au moment de la sortie des classes à 16h30. Il n’était plus que l’ombre de lui-même et ne voyait pas toute la beauté contenue dans ses enfants insouciants qui riaient et se chamaillaient. Il n’imaginait plus que les prédateurs qui étaient, il en était sûr et certain désormais, tapis dans l’ombre, attendant le bon moment…


François avait pris l’habitude de garder à l’œil les enfants qui repartaient seuls chez eux, alourdis par leur sac trop gros, trop lourd. Il les suivait de loin, s’assurait qu’ils rentraient bien dans leur maison, en sécurité. Au début, des parents et la gendarmerie avaient pensé qu’il faisait du repérage, l’exact inverse de sa mission. Il avait terminé au poste plus d’une fois, et avait dû expliquer ses actions. Il n’existait pas de mot légal pour cette activité, il ne faisait effectivement de mal à personne et au bout d’un moment, plus personne ne relevait ses allers et retours avec sa vieille voiture. Il faisait un peu partie du décor, comme un sans-abri qui est toujours sous le même abris-bus.


Une fois, il crut remarquer un homme louche, qu’il ne connaissait pas et qui regardait avec un peu trop d’insistance un jeune garçon que François avait pris sous son aile. François était sorti de son véhicule, le cœur battant et avait commencé à s’approcher de l’inconnu. Il ne fallait pas que son rythme cardiaque s’emballe. Son instinct l’avait alerté que quelque chose n’allait pas. Ses sens s’étaient affûtés dans l’attente de la confrontation. L’inconnu s’était retourné, avait pris peur et s’était enfui. François ne l’avait jamais revu rôder après cela. Et si c’était lui ? Il avait donné son signalement à la gendarmerie. Sa description ne correspondait à personne de connu des fichiers. On lui avait dit que tout serait fait pour le retrouver, qu’ils faisaient leur maximum…


Le père de Sacha n’était pas dupe. Il savait bien que son histoire n’avait rien d’unique. Que des centaines d’autres parents avaient perdu un enfant dans des situations analogues. Il s’était inscrit sur un site, un forum pour partager son histoire avec d’autres traumatisés comme lui. Tout le monde était paumé, en marge de la société. Les couples s’étaient éclatés, avaient divorcés pour la plupart. D’autres s’étaient suicidés. Les familles étaient irrémédiablement détruites. Est-ce que les pédophiles responsables allaient sur ces forums ? Créaient-ils de faux comptes, faisaient-ils croire à des horribles histoires, comme celle de François ? Prenaient-ils du plaisir dans le malheur des pauvres gens, à qui la chair de leur chair avait été arrachée ? Est-ce que cette tristesse les excitait, les faisait bander ?


***


Elle a peur, elle a froid, elle a faim.


Elle est dans une petite chambre en sous-sol, humide, malodorante. Le lit est un vieux matelas à ressort taché de vieilles traces, peut-être d’un peu de sang.


Il l’a giflé à plusieurs reprises avant de faire ce qu’il voulait faire. Elle n’a pas compris ce qui se passait. Elle a honte, elle a mal.


Il est parti et elle ne sait pas quand il reviendra. Elle pense qu’elle ne peut plus pleurer avec toutes les larmes qui sont sorties d’elle. Et pourtant, elle sent encore ses yeux humides, les larmes rouler sur ses joues et humidifier ses lèvres gercées.


Elle entend une porte claquer, quelque part dans la maison. Son cœur s’emballe. Il va revenir. La panique la prend à la gorge, elle l’empêche de respirer.


Des pas dans l’escalier, lourds et imposants. Impossible de s’y soustraire. Elle se cache sous le plaid sale qu’il lui a laissé. Elle tremble, sans pouvoir se contrôler.


Elle entend la clé qui rentre dans la serrure. Il arrive.


***


François a allumé ses phares. Sa voiture roule dans le début de cette soirée. Il traverse un bois, qui devient menaçant avec ses ombres qui s’allongent. Au loin, il aperçoit une forme indistincte et une voiture à côté. En s’approchant, il remarque une jeune fille qui marche, seule, avec son sac d’école sur le dos, qui la plie en deux. La voiture roule à son côté. Elle presse le pas, baisse la tête. Quand François s’approche un peu plus, la voiture repart, accélère fort. Ses poils se hérissent sur sa nuque. Il croit avoir déjà vu cette voiture, mais c’était il y a longtemps.


Il se met à la hauteur de la jeune fille. Il ne l’a encore jamais vu :


— Ça va ? Qu’est-ce que tu fais toute seule ?

— Vous aussi vous allez me poser les mêmes questions ?


Elle a relevé la tête. Il voit la peur dans son regard mais aussi un grand courage. Il sort son badge et lui montre. Au bout de quelque temps à parcourir les routes pour protéger les enfants, d’autres bonnes âmes s’étaient jointes à lui, lui ont proposé leur aide. François avait créé une association pour protéger les mineurs, « les Gardiens sur Roues ». Ils sont une demi-douzaine à faire cela, des retraités pour la plupart, qui pensent à leurs enfants, à leurs petits enfants. Un autre paumard comme lui, une mère qui a perdu son fils dans un tragique accident, sans lien avec cette activité. Cela leur donne une raison de continuer, de se lever le matin, se dire que s’il ne se passe rien, c’est qu’ils en ont fait beaucoup. François a été intraitable sur les “recrutements”. Pour chacun, une enquête de moralité auprès de la justice a été requise. Ils communiquent entre eux avec des cibi, des reliques de l’ancien temps, mais qui sont toujours utiles. Ces derniers temps cependant, il est plutôt seul à faire ses rondes. Le haut parleur de la radio n’a pas grésillé de la soirée.


La jeune fille se détend quand elle voit le petit blason que lui montre François :


— Ah, vous êtes un gardien…

— Oui, je m’appelle François. C’est la première fois que je te vois, qu’est-ce que tu fais ici ?

— Ma mère n’a pas pu me récupérer à l’arrêt de bus, elle est retenue au travail plus tard que prévu.

— Monte, je vais te raccompagner chez toi.


L’enfant monte sans poser de question. François est contrarié :


— Tu aurais dû me poser plus de question ! Et si j’avais fait un faux badge ? Tu imagines ?

— C’est que… Vous ne ressemblez pas à l’autre homme de tout à l’heure, je l’ai vu dans vos yeux.

— Bon… Ce n’est pas une raison. Tu dois toujours te méfier. C’était qui d’ailleurs ?

— Un voisin dans mon quartier. Il me fait peur. Tout le monde se méfie de lui. Mes parents m’ont dit de faire attention à lui, de ne jamais monter dans sa voiture, de ne pas lui parler.

— Je vois…

— Tu habites où ? Que je te conduise chez toi ?

— Il faut continuer cette route et c’est le lotissement juste après le bois, à droite.


François roule sans parler, la jeune fille non plus. Elle lui rappelle Sacha. Même cheveux, même nez. Il secoue la tête. Ce n’est pas le moment de penser à cela. Il rentre dans le lotissement. Ce n’était vraiment pas loin. Parfois il n’y a pas besoin d’être seul longtemps pour avoir des problèmes… Sa passagère descend, remercie François et lui indique qu’elle s’appelle Marie. Elle rentre dans sa maison. Il fait noir à l’intérieur, elle est toute seule. Ses parents ne sont pas encore rentrés.


Au moment de faire demi-tour, François hésite. Il voit la maison de son étrange voisin, avec sa voiture garée devant. C’est une maison de lotissement, plus ancienne que les autres, bâtie sur sous sol. Elle n’est pas en très bon état, le vernis des volets est tout écaillé. Le jardin n’est pas entretenu et une poubelle est renversée dans la descente du garage. Un affreux pressentiment gagne le conducteur qui sent son cœur battre dans sa poitrine. Il sent la pression des battements dans ses tempes. Il se force à se calmer pour faire diminuer son rythme et enclenche la première. Il s’apprête à embrayer. Non, il faut aller vérifier. Et si…

Il coupe le contact et descend de sa voiture. Il a pris son démonte pneus et le cache derrière lui, sans réfléchir à ce qu’il pourrait faire avec. Il gravit les marches du perron et sonne. Une télévision est réglée trop fort dans la maison. Il voit la forme indécise d’un homme avec un certain embonpoint à travers les carreaux dépolis de la porte. Il lui ouvre. L’homme se fige dans son mouvement, étonné et détaille François de la tête aux pieds :


— Vous… Vous ne devriez pas être là, commence-t-il.


François n’a jamais vu cet homme, mais il sait. Il le voit à son regard. Il a espéré tellement longtemps faire cette rencontre qu’il en perdrait presque ses moyens. Il s’était juré de faire la bonne action si un jour cela arrivait. Pour Sacha, pour les autres enfants, pour Marie. Qu’ils puissent dormir sur leurs deux oreilles sans craindre la folie de quelques-uns.


Les yeux de François se remplissent de haine. Il lève son instrument de mort. L’inconnu est pris d’effroi, il veut s’enfuir mais François est trop rapide et l’abat d’un coup sur son crane, qui se fend sur tout un côté. Il frappe, encore, et encore, et encore. Le visage de l’homme, tout à l’heure entier ne ressemble plus qu’à une masse informe étalée sur le sol de l’entrée.


François regarde son carnage. Il ne tremble pas, il est satisfait. Son cœur est calme. Toutes ses actions l’ont amené ici et maintenant. Il n’a pas hésité, il n’a pas eu besoin de preuves. Il sait. Il éteint la télévision et parcourt la maison des yeux. Il descend au sous-sol, marche après marche. Celui-ci est rempli de bazar, de vieilleries. Ça sent l’humidité et le renfermé. Il y a une petite pièce au fond. François l’ouvre. Il trouve un lit, un vieux lit avec un vieux matelas. Et rien d’autre. Pourtant, il sait. Il sent que Sacha était là, il y a longtemps. Il ne peut pas l’expliquer.


Alors, la pression le rattrape. Toutes ces années à surveiller des enfants, à espérer trouver celui qui avait fait cela. Il n’arrive plus à respirer, sent que son cœur ne tiendra pas, ne tiendra plus. Une grande douleur l’empoigne au niveau de sa cage thoracique. Il tombe à genoux, des étoiles dansent devant ses yeux. Il s’allonge par terre et là il voit, avant de fermer les yeux pour toujours, le sac d’école violet, rangé sous le lit, avec ses autocollants abîmés par le temps.


***


Des gendarmes sont devant la maison. Il fait jour. Une ambulance, en silence et sans précipitation, se remplit de deux corps dans des sacs mortuaires. Un gendarme sort de la maison avec un sac d’école dans les mains. Il l’apporte à sa capitaine :


— Le propriétaire avait été entendu il y a des années dans une affaire de disparition d’enfant. J’ai trouvé ça sous le lit. Vous pensez que ce sac serait une preuve ? Il n’avait pas d’enfant connu.

— Je ne sais pas, possible. Mettez-le avec les pièces à conviction.


Le gendarme obtempère et glisse le sac dans un sachet plastique. Un sac d’école bleu marine.




Chaque année, il y a plus de 1373 disparitions inquiétantes de mineurs en France. Ce chiffre est en hausse d’environ +10 % par an.

(source : 116 000 : rapport les disparitions de mineurs en France en 2024)

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