Amour silencieux
Amour silencieux
Nuit, brouillard et pluie fine. Après trente minutes de route pendant lesquelles mon cœur bat au rythme des essuie-glaces, je me gare sur le parking presque désert de l'hôpital de Dreux. Je cherche à pied l'entrée des urgences, en prenant soin de ne pas courir, comme si la mesure de mon pas pouvait tenir à distance la peur qui me tenaille.
Grand hall endormi du bâtiment principal, vide de toute âme vaillante ou malade exceptée celle de l’ homme de la sécurité penché sur un écran. Reflet blafard et scintillant de l’ ordinateur ou de la télévision sur un visage sans expression. Somnolant lui aussi, comme apparemment tout cet hôpital. Sans un mot et d’un mouvement en arc de cercle du bras il me fait comprendre qu’il faut ressortir et prendre à gauche après les portes.
Écarté, accessible par un long chemin courbe qu'éclairent quelques lampadaires démodés et certains en panne, quelques centaines de mètres de marche à pied encore et dans le crachin froid enfin le bâtiment des urgences.
Une sonnette extérieure pour manifester son intention de rentrer. Une petite minute d'attente et à peine un regard plus tard depuis l'aquarium où opèrent deux blouses blanches, les portes coulissent.
Il faut se faufiler entre la baie vitrée et les personnes qui sont au comptoir, pour réglementairement se placer à droite, derrière la limite de courtoisie tracée au sol. Et patienter dans une file d'attente relativement courte. Encore à droite sur une vingtaine de chaises métalliques, froides sans aucun doute, des gens.
Suspendus dans le temps. Aucune manifestation visible ni d'impatience ni d'angoisse. Dans l'attente. Un parle discrètement dans son téléphone, dans une langue étrangère. De l’arabe ? C’est une langue rugueuse et mélodieuse à la fois. J’ aimerais comprendre ce qu'il dit, dans l'espoir de capter ses phrases qui semblent banales, non teintées de gravité, pour que cette apparente normalité ruisselle sur moi. Manifestement chacun a essayé de laisser une chaise vide entre son voisin et lui et le peu d'affluence ce soir permet d'imaginer qui est seul et qui est venu en groupe, malgré le mutisme général. Sur le mur défraîchi les affiches impersonnelles, conventionnelles, qu'on trouve dans toutes les salles d'attente, sur la prévention de l'addiction aux drogues et à l'alcool, la prévention du diabète. Avertissement aussi que toute agression, verbale comme physique fera l'objet de poursuites. Je m'en moque mais je les lis. Plusieurs fois même, non pas parce que ça occupe, mais parce qu'il faut bien faire quelque chose de ses yeux. Et de sa pensée.
Tout paraît calme. Très calme.
À mon tour venu, une enclume dans la poitrine, je me présente devant l'hôtesse d'accueil, ou l'infirmière, ou la secrétaire. Un sourire professionnel. Bonsoir. Je vous écoute.
Ma mère vous a été amenée ce soir par les pompiers. Madame B. Chantal. Non, pardon, Geneviève, Geneviève B.
Geneviève, mais toujours appelée Chantal, par ses parents, mon père, tout le monde. En fait personne ne sait pourquoi on appelle ma mère Chantal et ni elle ni sa mère, ma propre grand-mère, ne prétendent savoir pourquoi. Ou ne se rappellent plus. Ou n’ont jamais voulu me le dire, me confier un secret de famille enterré depuis longtemps.
Il faut dire aussi que je n’entends que très rarement ma mère être appelée par son prénom, quel qu’il soit, puisque qu’habituellement c’est maman pour moi, ta mère pour mon père et ma fille pour ma grand-mère. Quand à mon grand-père adoré, un taiseux, c’est plus par ses regards qu’il s’exprime, sa parole est rare et peut paraître froide à celui qui ne le connais pas.
Prénom désuet ? Si c’était le cas, on me le dirait : tu sais c’était le prénom de sa grand-mère, de sa tante … Mais non, généalogie à l’appui, point de Geneviève dans la famille. J’ai d’ailleurs longtemps pensé que ma mère souffrait d’avoir un prénom composé Geneviève-Chantal, très difficile à porter au quotidien il faut le reconnaître. Non, à un âge avancé où par nécessité je me vois confier le livret de famille, pas de Geneviève-Chantal !
Misère, c’est aujourd’hui que mes parents et grands-parents sont tous morts que je me décide à fouiller sur internet, voir ce qui se dit. Je ne vous le conseille pas. Trouble de la personnalité multiple, trouble dissociatif de l’identité ? Plus personne ne pourra répondre jamais à cette interrogation aujourd’hui. Et l’imagination prend le pas sur la raison. Je lis que ce trouble prend naissance dès les premières années de vie, où un événement se révèle tellement traumatisant pour l’enfant qui pour protéger son cerveau ferme la porte d’une première identité pour en développer une deuxième. Je n’ose pas écrire ici les exemples de traumatismes fréquemment rapportés par les individus diagnostiqués. Morbide. Malsain. Impossible . Incroyable. Non, mes grands parents, oncles et tantes sont irréprochables. Je le sais.
L’explication est simple car une autre hypothèse est très probable, même s’il est bien tard pour l’explorer. Car je me méfie aussi des ré-écritures de l’histoire.
Je suis neuroatypique, et c’est une prédisposition héréditaire forte scientifiquement avérée. Diagnostiqué très tardivement, c’est un tsunami. L’autisme ne vous tombe pas dessus avec la traîtrise d’une attaque au couteau dans le dos car intuitivement vous avez déjà fait par vous même une partie du chemin vers le diagnostic. Mais la confirmation de la réalité de ce trouble par le psychiatre après un parcours d’entretiens et de tests me fait l’effet de devenir voyant là où j’étais aveugle. Paradoxalement j’ai l’impression que le handicap n’est pas l’autisme mais l’ignorance de l’autisme.
J’ai ouvert une porte à une interprétation totalement différente de ma vie et de celle de ma mère, et de nos rapports.
Avec l’hypothèse que ma mère fût autiste, cette histoire de prénom m’amène à une toute autre interrogation, bien plus vaste et profonde : qui était ma mère ?
Avec un bref mais réel sourire, la personne derrière la vitre me demande de rejoindre la salle d’attente où … où quoi d’ailleurs : je n’ai pas bien entendu, ou pas retenu, ou pas compris . Ou attendre, tout simplement certainement.
Je suis une ombre dans une nuit de brouillard. Je perçoit l’hôpital comme à travers le pare-brise embué d’une voiture le son ouaté et l’image imprécise d’un spectacle extérieur et lointain. Je connais bien ce sentiment de distance entre deux réalités, la mienne et celle de tous les autres, car je le vis depuis tout petit, ou plutôt depuis que j’ai des souvenirs. Mais ce soir mon cerveau est saturé et je m’assois en état de sidération dans cette salle d’attente, au milieu et si loin en même temps des autres personnes qui patientent. Effectivement les chaises métalliques sont froides. Habituellement hyperactif, toujours en déplacement car incapable de rester immobile ou concentré longtemps, je me pose, passif et impuissant. Sans pourtant les lire je vois le contenu de ces fichues affiches, sans pour autant les dévisager je regarde ces drôles de gens. Ils me paraissent tous calmes, trop calmes. Je ne trouve pas cela naturel mais je ne suis pas surpris. C’est encore une distorsion de ma perception qui me rend incapable de les voir comme ils sont .Personne ne consulte aux urgences d’un hôpital pour briser sa solitude et chercher un peu de chaleur dans une nuit froide et pluvieuse d’octobre.
Sans doute un infirmier, un médecin, va venir me chercher, me faire rentrer dans cet hôpital, dans ce service des urgences, rentrer dans la réalité de la situation : ma mère est quelque part de l’autre côté de ces portes.
Je vérifie mon téléphone et je constate la présence d’un message de ma sœur. Elle vit à 5 heures de route et bien sûr demande des nouvelles. Elle arrivera demain.
C’est vrai que les pompiers que j’ai appelés au secours de ma mère m’ont demandé si j’étais le seul parent proche. Ou si j’avais quelqu’un à appeler pour m’assister moi, qui semblait perdu dans cette situation. Je l’avais donc appelée et forcément inquiétée au plus au point. Je lui réponds succinctement en lui promettant de l’appeler dès que j’en saurai plus. Le temps passe, d’autres gens entrent mais curieusement personne ne semble partir. Les pompiers continuent leurs va-et-viens. Eux-même attendent leur tour pour accéder à l’une des deux blouses blanches de l’accueil, avec comme privilège celui de se voir ouvrir la porte de l’aquarium pour pouvoir déposer leurs dossiers. Certains blaguent avec le personnel quand manifestement ils se reconnaissent entre habitués de la nuit, des urgences. Les patients dans les brancards sont rapidement évacués vers un couloir d’admission dédié.
Je les observe en espérant qu’ils aient manifesté autant de détachement à l’admission de ma mère. Ça me paraîtrait rassurant.
Brutalement je ressens la vibration du téléphone au fond de la poche, je n’entend sa sonnerie que quelques secondes plus tard.
Monsieur B., Emmanuel B. ? Vous êtes bien le fils de Madame Geneviève B. ? C’est le médecin des urgences de l’hôpital de Dreux.
Beaucoup d’entre vous sont capables de revenir sur des souvenirs lointains, ceux de la toute petite enfance : les peurs nocturnes où la mère accoure pour chasser les monstres de l’obscurité, les goûters aux odeurs de croissant et de chocolat chaud, et toutes ces autres pierres précieuses paraît-il de notre prime jeunesse. Ce sont des souvenirs liés à la figure maternelle car même si les pères des années soixante osaient déjà ouvrir leurs bras aux câlins des enfants, leur disponibilité à la paternité s’entendait une fois leur journée de travail terminée. Je n’ai aujourd’hui presque pas de souvenirs de ces premières années.
Mon père était de ceux-là : parti au travail avant notre réveil et de retour à l’heure du dîner. L’infernale circulation, ou plutôt l’obstruction systémique au franchissement aux heures d’affluence du pont de Bezons, indispensable pour se rendre à son atelier, lui faisait préférer ces horaires extrêmes. Mais en dehors du travail, notre père était totalement présent et à tout moment impliqué dans toutes les activités de sa famille. Entré dans la vie active avec un diplôme de CAP de menuisier-ébéniste, il avait la fierté d’être devenu un chef d’ entreprise avec dans le répertoire des noms célèbres d’entrepreneurs du bâtiment, d’architectes, de commanditaires politiques français, et même quelques oligarques des pays de l’est et émirs ou cheikh du moyen-orient. Par ailleurs cadet d’une fratrie de trois, il avait pris sa revanche sur son aîné mieux diplômé et sa benjamine née bien après les deux premiers, d’un « retour d’affection » comme on pouvait parfois l’entendre à cette époque. Lui ne s’est jamais plaint mais ma mère laissait entendre qu’il avait eu le sentiment jeune d’être le vilain petit canard de la couvée.
Ma mère, professeure des écoles dans le même groupe scolaire où ma sœur et moi étions scolarisés, de l’école maternelle dont elle était la directrice, jusqu’au collège, suivait les mêmes horaires que nous et j’avais une impression de totale continuité de vie entre la maison et l’école. Absolument attentive à ses enfants et de A jusqu’à Z la directrice de nos existences.
Pour autant que je m’en souvienne, je n’ai pas d’image en tête de câlin dans les bras, de main caressant les cheveux, de repos sur les genoux . Encore moins de lèvres sur mes joues. C’est d’ailleurs toujours avec une impression de gène que toute ma vie nous nous sommes donné la bise. L’attitude du corps pendant l’accolade ne trompe pas et je le constate encore aujourd’hui. Il y a les neurotypiques qui s’embrassent au sens strict, bras dessus bras dessous, les corps bien droits et fermes sans la gène d’un contact entre eux. Il y en a d’autres, dont ma mère et moi, atypiques et rares, qui inclinent le haut du corps pour un effleurement de lèvres et joues, les autres parties du corps restant prudemment hors de touché, éventuellement avec quelques doigts sur une épaule. Nous avions du mal à faire mieux en terme de démonstration d’affection. Je peux dire que la période COVID n’a pas été de ce point de vue là un handicap émotionnel grave! Au contraire, à la fin des restrictions, nous avons eu du mal à reprendre un rituel d’embrassade, malaisant, alors même que j’avais l’impression de ne pas pouvoir la quitter formellement sans l’accomplir. Drôle de paradoxe.
Mauvaise connexion au réseau téléphonique mobile, accent prononcé et phrasé haché, ou toujours cette perception distante du monde extérieur, je comprends mal mon interlocutrice. Elle tente de me poser de multiples questions mais je n’entends pas. J’arrive à lui faire savoir que je suis dans la salle d’attente du service des urgences de son hôpital et je comprends qu’elle va m’y rejoindre. Je raccroche.
Dans les secondes qui suivent, une jeune femme ouvre la porte et après n’avoir pas plus que quelques secondes parcouru du regard l’espace, s’adresse à moi : Monsieur B. ? Oui, c’est moi. Suivez moi s’il vous plaît.
Immédiatement, je prends en pleine figure la vision sur son visage fermé des contractures qui précèdent l’annonce des mauvaises nouvelles.
Je pénètre à sa suite dans une pièce qui me paraît immense et dans un autre monde. Elle est partagée distinctement entre un espace de travail et un espace de transit donnant sur plusieurs portes alignées et fermées.
Derrière un long comptoir délimitant l’ espace de travail s’affairent derrière des bureaux et devant des écrans une dizaine de blouses blanches, tantôt au téléphone, tantôt tapant sur leurs claviers, et parfois échangeant à voix basse entre eux. L’ambiance y semble sereine, loin des clichés véhiculés par les films américains dans lesquels s’agitent urgentistes et infirmiers autour des brancardiers et des patients gémissants. Tout paraît organisé, géré et une réelle humanité s’y tient. Pas d’autre visiteur que moi et chaque professionnel qui croise mon regard me sourit.
Dans la zone de transit passent calmement des soignants parfois poussant des chariots médicaux. Quelques fauteuils roulants vides et les différents sacs destinés à accueillir le linge médical sale et les divers déchets de soins ...
Immobile dans la zone de transit puisque manifestement l’accueil des visiteurs n’y est pas prévu, la femme médecin commence un interrogatoire. Je m’attendais à recevoir d’abord des nouvelles de ma mère, un premier bilan. Ça devra attendre car la perplexité se lit sur son visage et l’urgence semble être d’abord de répondre à ses questions.
Dites-moi ce qu’il s’est passé.
Ma sœur m’appelle il doit être près de 20h. Fidèle à son habitude d’appeler notre mère le dimanche soir, elle est embêtée de ne pas obtenir de réponse. Pas plus inquiète que ça, moi non plus, car notre mère nous a habitués aux mauvaises manipulations, de son téléphone, de son ordinateur, et même de sa télévision ou de sa machine à laver. A 86 ans, ce qui est intuitif pour nous est un défi pour elle. Un peu contrarié de devoir gérer ça un dimanche soir à cette heure je dois dire. Après le décès de mon père, ma mère et moi nous sommes rapprochés, après des décennies au mieux de fraîcheur, au pire de longues ruptures. A défaut de nous exprimer explicitement notre affection mutuelle, nous avons établi des relations presque normales de mère à fils. Je suis présent pour réaliser pour elle toutes les nécessités de la vie et tous les mardis soirs nous passons une trentaine de minutes dans son appartement et devant une bière à nous raconter notre semaine. Auparavant nous déjeunions tous ensemble le dimanche midi au restaurant mais elle m’avait demander d’arrêter ce rituel au motif de mésentente avec ma femme. J’en garde une rancune certaine à son égard. Je trouve un peu puéril le comportement de ma mère vis-à-vie de ma femme quand moi je fais autant d’effort. Et j’ai choisis la seconde, pas la première. Ce soir je renâcle donc un peu à l’idée d’être dérangé par un fait très certainement sans importance.
A mon tour je compose ses numéros d’appel, mobile comme fixe, sans obtenir plus de réponse. J’essaie un courriel sans espoir et sans succès.
Je décide de prendre la voiture pour faire les dix minutes de voiture qui nous séparent. Je me doutais que ces minutes d’inaction mettraient mon cerveau sous pression et je ne suis pas surpris de ressentir une angoisse que je crois sans raison mais que je ne peux pas réfréner. Depuis plusieurs mois je prends du Xanax pour supporter cette anxiété chronique, qui pourrit en particulier mes nuits où faute d’activité physique qui occupe mon esprit, je patauge des heures durant dans la boue de mes pensées. Ma mère bien que physiquement assez vaillante pour son âge manque d’équilibre et le sais : elle a depuis longtemps peur de la chute. Et j’y songe a ce moment-là, mais ni plus ni moins que d’habitude. La nuit est déjà tombée, l’atmosphère dans l’habitacle est humide et froide, la voiture n’a pas le temps de chauffer. Je me gare au pied de l’immeuble. Les volets sont ouverts et la lumière brille dans la salle de bain. Cela me rassure ; c’est l’heure où ma mère doit finir de se préparer pour la nuit, pyjama et brosse à dents, avant d’aller se coucher. Son téléphone doit être en panne et elle ne veut pas me déranger ce soir, elle pense m’appeler demain .
Je sors de la voiture sans me presser, monte les étages et frappe à la porte. Pas de réponse. J’insiste, ma mère n’entend pas bien et est peut être sous la douche : rien. Un scénario inquiétant prend forme maintenant dans ma tête. Je redescend rapidement et réellement très anxieux, prendre le double des clés de l’appartement dans la boîte à gants. Une voisine de ma mère m’y attend : vous êtes le fils de la petite mamie qui habite ici ? Oui. Depuis ce matin je vois son salon éteint et sa salle de bain allumée, et elle n’est pas sortie de la journée.
Décharge de fusil dans la poitrine. Je ne respire plus. Maintenant je sais que ça ne va pas. J’avale l’escalier, avec les pieds et les mains peut être, les marches, la rampe. La bonne clé, le trou de la serrure, j’ouvre la porte. A peine le temps d’expirer faiblement deux « maman ? » qu’à gauche de l’entrée sur le carrelage de la cuisine gît un corps. Allongée sur le ventre, le bras gauche au dessus de la tête, le droit sur le sol, les jambes droites et raides, en pyjama. Un visage boursoufflé que je ne reconnais pas. J’ai l’esprit de me demander si c’est ma mère qui est là, avant de m’allonger à côté d’elle. La tête est couverte d’hématomes et d’ecchymoses. Elle est morte. Non elle respire, faiblement. Il faut que je parle, que je lui dise que je suis là et que je vais m’occuper d’elle, mais j’ai du plomb dans la gorge et des larmes plein les yeux.
Je fais le 112.
Tout s’enchaîne à grande vitesse : ma mère est emmenée pour la réalisation d’un scanner et je suis autorisé à l’accompagner jusqu’à la porte de la salle où une manipulatrice est déjà prête pour l’examen. Je suis invité avec un sourire à patienter à l’extérieur.
Le silence dans ce couloir désert me fait brutalement percevoir les battements de mon cœur dans la poitrine et aux tempes. Ça cogne même de plus en plus fort, douloureusement. Je m’écroule plus que je m’assoie à même le sol dans un recoin du couloir. Yeux fermés, paumes des mains sur les oreilles. Je tremble, je transpire. Je crois que mon cerveau panique, même respirer devient difficile. Un orage épileptique. M’isoler, partir, nulle part.
Une blouse blanche au dessus de moi. Ça va monsieur ? Oui, non , pas trop. Ma mère, scanner… Autisme, après tout je suis dans un hôpital. Je reprends assez mes esprits, pour lui demander sans vraiment y croire s’il serait possible d’avoir un Xanax , même seulement 0,25 mg, et cinq minutes après il revient avec le comprimé , un verre d’eau et une serviette en papier. Me demande d’appeler si je me sens mal.
Enfin la manipulatrice rouvre la porte à un brancardier transportant ma mère. Avant même que je l’interroge, elle me demande de suivre le brancardier pour rejoindre la salle des soins intensifs et attendre l’interne qui reviendra vers moi très vite.
Retour dans un des box des urgences. Longue attente. Je regarde ma mère respirer, la minerve enserrant son cou lui a été retirée. Qu’elle est âgée et faible, je m’en rend compte maintenant qu’elle est allongée dans ce lit d’hôpital où jamais je ne l’avais imaginé. J’avais bien déjà aperçu les rides et les macules noires sur ses mains. Mais auparavant les yeux de ma mère m’auraient dissuadé d’attarder trop longtemps les miens sur sa peau. Tout comme faire une quelconque allusion à toute disgracieuse marque de son âge. C’était une réalité entendue qu’il n’était pas nécessaire de développer. Après le départ des pompiers de l’appartement et sur leur demande, j’ai rapidement fouillé les placards pour trouver médicaments et ordonnances qui seraient utiles aux médecins de l’hôpital. Je découvre que ma mère prend des antihypertenseurs et des statines, elle qui prétendait avoir une tension et des bilans sanguins de jeunes filles.
Enfin la femme médecin revient et l’évidence de la gravité du diagnostic se lit sur son visage. L’attente a été longue dit-elle car les images du scanner ont été envoyées pour lecture au service de neurologie de l’hôpital de Rouen. La chute a provoqué une hémorragie intra-crânienne massive. Le pronostic est sombre, voire désespéré.
Elle m’expose dans la foulée les choix qui s’offrent à moi. Un transfert à Rouen pour une intervention chirurgicale, avec un risque anesthésique majeur et des possibilités de récupération même partielle très aléatoires. Vu l’âge de la dame. Ou un accompagnement vers une fin de vie douce, sans souffrance.
Oui je comprends. Oui je prends le temps de réfléchir. Pudiquement, elle me laisse seul.
Une petite pièce de stockage de linge, porte ouverte, je m’y cache, je m’y écroule. Je ne peux pas réfléchir, je ne peux même plus penser. On me demande d’assumer une responsabilité que je suis totalement incapable d’assumer, de faire un choix que je suis totalement incapable de faire. Rien que trembler.
J’appelle ma sœur et avec toutes les peines du monde je lui rapporte les mots de la femme médecin. Elle ne peut pas être présente à mes côtés pour prendre épaule conte épaule une décision et en larmes me dit qu’elle arrive au plus vite, mais de faire maintenant ce que je crois être le mieux.
J’appelle ma femme qui a une foi aveugle dans la médecine et en Dieu, et me dit que si c’est ainsi, qu’elle parte sans souffrance.
Quand le médecin revient vers moi, elle prend pour un acquiescement les mots de ma femme que je lui rapporte. C’est en réalité une absence de décision.
Cinq jours d’attente, cinq jours de visites matin et soir, cinq jours à humidifier tes yeux et tes lèvres, coiffer tes cheveux. Cinq jours à chercher des mots à prononcer, des gestes à faire.
Cinq jours à finalement simplement glisser mes doigts entre les tiens.
Je suis à côté de toi, maman, mais toi tu n’es déjà plus là.
Ce soir nous nous plierons au rituel du dîner de réveillon. En famille resserrée puisque nous ne serons que trois : ma femme, ma fille et moi. Et nos deux chiens, membres à part entière de notre foyer.
Pour le plaisir, les anniversaires et les dîners précédents le jour de Noël et le premier de chaque nouvelle année, nous mettrons une jolie nappe, les assiettes et verres habituellement relégués en fond de placard. Ma fille préparera une décoration à la mesure de sa nostalgie des émerveillements de petite fille.
Ma femme nous présentera à table avec fierté le résultat de son application en cuisine à embellir nos modestes envies gastronomiques, élues au vote majoritaire les jours précédents à un seul tour, puisque nous ne sommes que trois : pas de ballottage, le vote blanc n’est pas autorisé. Pain surprise maison, la surprise étant de reconnaître du petit sandwich et à son seul goût l’ingrédient caché entre les deux tranches de pain de mie. Coquilles Saint-Jacques poêlées et grand saladier de frites au four, on ne va quand même pas empester la maison par la friture d’un soir et payer de nausées les jours suivants le caprice d’une soirée. Et la traditionnelle bûche de Noël, que nous mangerions bien n’importe quand dans l’année si seulement les pâtissiers et leurs clients, avaient une vision un peu moins conventionnelle ou neurotypique de la chronologie en matière de gastronomie sucrée. Nos border collies ne seront pas oubliés puisque ce soir cent grammes chacun de viande de bœuf compléteront leur repas, c’est la fête pour tout le monde. Ils réchaufferont nos pieds, couchés sous la table de la salle à manger. Leur bonheur tient à des choses si facile à leur donner.
Mais il est cinq heures et ce qui agitent les chiens, ce sont les préparatifs de leur papa qui annoncent une promenade imminente. Grosse doudoune moche mais confortable, je suis emmanché dans une épaisse couette de plume d’oie, grosse écharpe et bonnet de marin enfoncé jusqu’au bas des oreilles, et en voiture …
La nuit va bientôt tomber et le choix d’un lieu de promenade doit être suffisamment malin pour ne pas se retrouver dans l’obscurité totale. Je me décide dans un élan subit pour le cimetière militaire allemand de Champigny – Saint-André-d-l’Eure. Lieu de paix, de méditation et tout simplement aussi un beau coin de campagne normande où les seuls humains que je croise s’y reposent sous leur croix.
Ce soir, le dernier de cette monstrueuse année 2025, j’ai envie, j’ai besoin d’avoir mal. De souffrir en convoquant les souvenirs les plus douloureux de cette année, de les revivre, seul avec mes chiens. Je me parjure en y retournant car je pensais être infidèle à celui avec qui auparavant, là, je partageais l’intimité de moments simples et complices, d’introspection à voix haute, moi seul humain à des kilomètres à la ronde et lui, âme animale fidèle et attentive à mes joies et tourments. Et réciproquement.
Je n’y vais pas pour affronter, vaincre encore moins, mes souffrances, mais pour m’y engouffrer. Pas par masochisme, ni avec quelque idée mortifère, ce temps-là est passé, mais pour que mes larmes disent ce soir à quel point je vous aime. Elles ruissellent abondement sur mes joues, aucune manche de veste ne peut les assécher. Rien ne doit les arrêter. Je pleure…
Je pleure la disparition de mon alter ego dans un corps animal , plus humain que les humains, mon chien. C’était lui à qui je disais tout et c’était lui qui m’écoutait tout au long de ces promenades, et tout au long de ma vie. Mon confident, mon chien d’assistance dans cette vie difficile, de lutte au quotidien, mon compagnon de voyage en Autistan 1 Qui ne pouvait pas me quitter plus que quelques instants. Nous avons formé un couple inséparable pendant 13 ans. Aux yeux de tous, yeux incrédules, amusés ou réprobateurs. Aux yeux complices aussi de quelques personnes qui se sont reconnues dans notre couple.
Je pleure encore une vieille peur enfouie sous la certitude de ta rémission, mon amie, et qui a fait battre mon cœur plus que de raison avant que tu ne guérisses. « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point ; on le sait en mille choses. » . La foi dans les forces de l’esprit m’a donné l’intuition que croire au succès des traitements était possible. Ma sœur de cœur ...
Et je pleure ta disparition , maman. Enfin je t’inclue dans mes larmes ce soir. Nous avons mal agit l’un envers l’autre car nous n’avons pas su nous parler. Nous nous sommes mal compris, nous nous sommes mal aimés. Mais nous nous sommes aimés.
1Expression empruntée à Josef Schovanec, docteur en philosophie et sciences humaines, écrivain, conférencier, chroniqueur, abordant avec humour la question de l’autisme notamment dans ses « voyages en Autistan ».
Beitragen
Du kannst deine Lieblingsautoren unterstützen

