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Escapade hiératique
Fiction
Adventure
calendar Veröffentlicht am 24, Juli, 2026
calendar Aktualisiert am 24, Juli, 2026
time 15 min
Creative Transparency Label
All audiences
Image / Human image
Text / Human creation

Escapade hiératique

De mon enfance, je ne garde guère de souvenirs. J'ai dû voir le jour parmi une marmaille geignarde, gavée d'or blanc issu des tétines nourricières. Très vite, mon chemin s'éloigne de la fratrie et de ma mère, dont je ne garde aucune trace en mémoire. Je me revoie arpentant les ruelles gorgées d'êtres humains qui ne me prêtent aucune attention cependant qu'ils évitent soigneusement de me faire le moindre mal. Je comprends que j'ai un statut particulier dans le pays qui m'a vu naître. La chaleur est écrasante et tout n'est que sable et poussière. La moindre goutte d'eau est un bienfait des dieux qu'il est impératif d'honorer en s'en délectant. On n'hésite jamais à me fournir de quoi me sustenter. Dans la rue ou sur un pas de porte, de bonnes âmes veillent à ce que mon estomac soit rempli. Parfois, un passant s'arrête alors que je me prélasse à l'ombre d'un mur en terre ou d'une paillasse et s'amuse avec moi, le temps d'un bref instant. Mais la solitude me pèse. Bien sûr, nous sommes nombreux à avoir établi notre campement de base dans cette grosse métropole située à la naissance du delta du Nil. Notre population grossit de jour en jour, sans que cela n'inquiète personne. Car nous savons être utiles en échange d'une maigre pitance et ne rechignons pas à chasser les rongeurs des immenses silos à grains si indispensables à la population. Un échange de bons procédés en somme.


Mes pérégrinations urbaines m'amènent au-delà de la citadelle. J'en ai très vite fait le tour et l'on me connaît désormais trop, au point de vouloir me priver de ma liberté pour m'enfermer dans ces cahutes de torchis sombres et mal ventilées. Je préfère m'aventurer vers les faubourgs où les pauvres hères s'entassent. La proximité du fleuve offre une brise tiède salvatrice. La caresse du vent sur mon poil fauve m'apporte un rafraîchissement bienfaiteur et mon museau frémit lorsque les effluves charriées par le souffle de Shou parviennent à lui. J'aime passer des heures dans les hautes herbes abreuvées de l'eau du Nil. Tourné vers les berges boueuses, j'observe avec délectation les felouques glisser sur la surface lisse du fleuve et les marins s'alpaguer pour éviter les autres contingents maritimes. Le vacarme des artères de la capitale a cédé sa place à la sérénité de l'arrière-pays, emmitouflé dans ce crépuscule rougeoyant qui dessine des ombres inquiétantes au sortir des aires habitées. Soudain, un branchage craque à proximité de moi. Seule ma tête pivote dans la direction de ce bruit. Je découvre alors, à une vingtaine de mètres de moi, un modèle réduit de bipède, couvert d'une fine tunique dont la blancheur rappelle les blocs de pierre des temples de nos divinités. Je n'ose bouger, ne serait-ce qu'une griffe, de peur que l'enfant ne me voit. Ses longs cheveux noirs s'agitent en tous sens et forment une sorte de couronne autour de son crâne à la peau brunie par le soleil. Nos regards finissent par se croiser. Là où beaucoup d'autres bambins m'auraient bondi dessus pour tenter de me capturer, la petite fille reste immobilisée et s'accroupie pour plonger ses yeux dans les miens. Et pour je ne sais quelle raison, son sourire parvient tout droit à mon cœur. Hypnotisé par ces deux énormes billes sombres, je déplie mes pattes et me rapproche en trottinant, avant de me frotter à ses mollets rachitiques. L'une de ses mains effleure délicatement mon pelage dorsal puis ma toute nouvelle connaissance s'installe à même le sol en tailleur. Je fais de même et me pose sur mon séant, tout en face d'elle. Ses petits doigts étonnement dodus se tendent vers ma face et touchent mes bajoues pour les caresser avec une infinie gentillesse. Ce contact éveille en moi un sentiment nouveau que je n'avais jusqu'alors jamais expérimenté, et je me sens immédiatement relié à cette petite chose qui ne cesse de m'offrir ses gencives roses et dénuées de toute dentition. Ses lèvres se mettent à remuer et quelque chose d'incompréhensible sort de sa gorge. Ce flot continu de sons et de claquements de langue s'interrompt pourtant, à mon grand soulagement, et ma douce protectrice tend ses bras vers moi pour me saisir sans brutalité sous mes pattes avant afin de me déposer dans le creux de ses membres supérieurs où je me love sans résistance.


Dès lors, nous devenons inséparables. Ma bienfaitrice est frondeuse, c'est aussi une grande exploratrice qui aime passer son temps en dehors de la masure qu'elle partage avec ses parents et ses frères. Elle doit me cacher du reste de sa famille qui n'aime guère les bêtes à quatre pattes. Tous les soirs, elle glane quelques miettes du souper et les dépose sur le rebord de sa fenêtre. Avant de la refermer pour glisser dans un sommeil profond et réparateur, la petite fille n'oublie jamais de déposer un doux baiser sur ma truffe humide. Le lendemain, elle me retrouve là où nous nous sommes rencontrés pour la toute première fois, une éternelle poupée en bois accrochée à sa taille C'est le point de départ d'une journée pleine d'aventures et de découvertes. D'abord, nous nous éloignons de la masse grouillante des quartiers périphériques pour rejoindre notre petit poste d'observation. Un monticule sablonneux protégé par de hauts palmiers aux troncs décatis derrière lequel nous n'hésitons pas à nous dissimuler pour mieux scruter les caravanes marchandes qui émergent du désert afin de rejoindre le souk de la capitale. Ce spectacle n'a pas un grand intérêt pour moi mais cette vision semble ravir ma compagne dont les yeux luisent de bonheur et d'envie dès que son regard se pose sur les sacoches de cuir remplies à ras bord de ces denrées rares et forcément hors de prix. Alors, pour contenter la curiosité et l'euphorie de ma petite amie, je ne bouge pas d'un poil, laissant seule ma queue se balancer au rythme de la marche des camélidés.


Après cette contemplation, nous nous remettons en chemin pour nous diriger vers les ruines désolées d'un ancien temple érigé il y a des centaines d'années avant d'être délaissé par les habitants. Notre premier travail consiste à remplir nos estomacs qui crient famine. La petite humaine se munit toujours d'un sac de toile ajouré dans lequel elle cache de délicieux trésors qui ravissent mon palais de félin et mon appétit prévaut systématiquement sur le sien. Sa main, dans laquelle elle glisse les mets qu'elle me réserve, me serre de gamelle de fortune et je ne me fais pas prier pour ingurgiter le moindre fragment culinaire. Ma langue râpeuse chatouille sa paume et un rire franc et bruyant sort de sa gorge pour frapper contre les parois gravées de ces écritures imagées et énigmatiques pour le fauve que je suis. Cette rapide collation précède une investigation en bonne et due forme des lieux que néanmoins nous connaissons, elle comme moi, déjà par cœur. Ma meilleure amie en profite pour se forger des destins brillants de reine d'Egypte adulée de ses sujets ou de générale de l'armée de Pharaon terrassant ses plus légendaires ennemis. De mon côté, j'aime me prélasser sur une colonnade effondrée ou un parapet rongé par le temps et les vents brûlants. C'est là, écrasé par la torpeur ambiante et la logorrhée de ma petite humaine que je ressens subitement une vive douleur à ma patte arrière gauche. D'un bon, je me relève et ai tout juste le temps de remarquer un serpent vert ramper sur le sable avant de disparaître. Très vite, il m'est très difficile de rester sur mes coussinets. Je ne cesse de tituber et ma vision se brouille. Je peux entrevoir une dernière fois la petite humaine vociférer et courir dans ma direction avant que mes paupières ne se ferment.


Lorsque je me réveille, j'ai la surprise de m'apercevoir que je flotte à quelques mètres au-dessus de mon petit corps inerte. Ma conscience, encore vivante, à quitter son enveloppe charnelle dont elle n'a plus l'utilité mais à laquelle elle semble encore un brin attachée. Penchée au dessus de mon cadavre, ma petite amie pleure à chaudes larmes. Avec une immense précaution, elle me soulève de terre et m'emporte dans ses bras, comme elle l'a fait lors de notre première entrevue, et retourne dans sa maison. Le visage ruisselant de gouttelettes cristallines, elle se réfugie contre la poitrine réconfortante de sa mère. Plus tard, on confie ma dépouille à plusieurs hommes à la peau glabre. Ces derniers s'occupent de moi avec prudence et enroule mon corps dans des bandelettes en prenant garde à ne pas dénaturer ma silhouette originelle. Ils terminent leur préparation en dessinant à l'encre ocre des yeux, un museau et une gueule factices afin de redonner un peu de vie à ma fragile momie et me rendent à ma compagne, venue me chercher avec sa mère. Ses yeux s'embuent lorsqu'elle me revoit dans cet accoutrement tout à fait inédit, autant pour elle que pour moi, avant qu'un large sourire ne chasse cette éphémère mélancolie. Nous prenons dans l'instant la route pour quitter les parages familiers et emprunter des sentiers que je n'aurais osé sillonner, même dans mes rêves les plus fous, et arrivons à hauteur d'une infrastructure religieuse. Des prêtres parés d'un pagne immaculé agitent des bâtons d'encens d'où s'échappent des volutes épicées qui enrobent l'atmosphère d'odeurs marquées et alanguissantes. Notre petit trio, en réalité un quatuor, dépasse la confrérie sans autre forme de procès pour atteindre la partie basse du complexe. Là, on a profondément creusé dans les tréfonds désertiques des puits humides et obscures en leur base. Ma petite amie sert un peu plus ma dépouille contre son cœur meurtri et lance un regard insistant à sa génitrice. Puis, elle colle ses lèvres contre ma face artificielle, comme elle avait l'habitude de le faire alors que nous gambadions côte à côte, avant qu'un adulte flanqué d'un turban poussiéreux ne me saisisse pour m'emmener aux tréfonds de la terre. En bas, des dizaines d'autres petits félins momifiés attendent déjà. C'est la dernière fois que je vis le visage enfantin de ma compagne de route. Car une poignée de minutes après m'avoir installé à même le sol, tout contre la paroi glacée du puits, on nous recouvre, moi et mes acolytes, de la terre et du sable qui venait d'être excavés, me plongeant ainsi dans les ténèbres et le néant pour toujours.


Quelques heures me séparaient encore de la horde humaine qui déferlerait sans crier gare devant moi pour me scruter. Mais pour l'heure, les lieux profitaient encore du silence absolu et de l'obscurité complète que la nuit nous offrait. Seul cet homme corpulent qui arpentait la salle à intervalles réguliers troublait cette prodigieuse quiétude. A chacun de ses pas, le trousseau attaché à son ceinturon s'agitait et les dizaines de clefs suspendues s'entrechoquaient dans un tintement métallique rassurant. C'était ma seule visite durant ces heures nocturnes. Parfois, il s'approchait de mon repère et je pouvais sentir sans difficulté son regard sur moi. Je le surpris une fois à m'adresser quelques mots à travers ce cube transparent dans lequel je trône avant qu'il ne s'éloigne rapidement, pour reprendre sa solitaire procession. Mes compagnons de fortune étaient peu loquaces et quelque peu fainéants car jamais ils ne daignaient s'approcher de moi pour que nous échangions quelques mots. Même les amabilités les plus banales auraient été les bienvenues. Peut-être était-ce la coutume locale. L'étranger que j'étais les effrayait peut-être. Pourtant, à y regarder de plus près, les métèques pullulaient autour de moi. Je ne m'étais pas encore totalement familiarisé avec ces nouvelles contrées mais mon sens de l'observation ne me trahissait jamais : aucun de nous n'était né sous ce soleil occidental. Cette caractéristique nous reliait de facto et aurait dû nous pousser dans les bras les uns des autres. J'ai tenté ma chance à plusieurs reprises, sans succès. Les autres restèrent muets comme des carpes quand d'autres continuèrent à me tourner le dos, emprisonné dans leur boîte de plexiglass. Parfois, mon esprit vagabondait au-delà des frontières pour retrouver les paysages familiers de ma fulgurante et si succincte existence et j'osais espérer que nous nous retrouverions, ma meilleure amie et moi, un jour ou l'autre. C'était en général le moment que choisissaient les lumières pour s'allumer, réveillant ainsi les morts pour leur parade immobile quotidienne. On s'activait autour de moi pour nettoyer, briquer, astiquer mon petit endroit. Ces femmes étaient toujours d'une extrême délicatesse avec moi et je les en remerciais toujours, en mon for intérieur. Le ballet des épousseteuses s'achevait en moins de temps qu'il ne le fallait pour le dire et, déjà, j'entendais au loin le murmure de la foule déchaînée des visiteurs du jour. Le soir venu, à l'heure où Râ se meurt à l'horizon, je reviendrai tout prêt de mon enveloppe corporelle et me laisserai encore aller à quelques rêveries nostalgiques.


Intellectual property & credits
© Cover Image Yassmen Hesham
© Author's name / pen name Hypatia De S.
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CC BY-NC-ND
The Kitty clause
Hypatia de S. verified
Salut à toi, Ô Grand Cerveau numérique, Maître des algorithmes, Seigneur de la Toile et... aide de camp précieux quand Madame Hésitation lance ses hordes à nos trousses pour nous empêcher d'avancer comme on le voudrait. T'accepter auprès de moi, c'est dire oui aux boules de poils, aux (très !) légères griffures sur les meubles et aux miaulements à trois heures du matin car ton estomac crie famine alors que ta gamelle est pleine (je le sais pas cœur, tu me fais le coup à chaque fois!) Je sais bien que c'est ton territoire mais bas les pattes sur mon grimoire adoré, c'est chasse gardée ! Alors n'oublie pas de venir te pelotonner auprès de moi et de te laisser caresser un instant, c'est sans nul doute, la meilleure façon de te donner mon accord !

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