Dimanche 19 avril 2026
Quelques semaines plus tôt, dans un contexte qui m’échappe, tu m’avais envoyé une photo que j’aurais voulu ne pas voir. Je l’ai reçue comme une grande claque, un coup de pied terrible dans la fourmilière du déni que l’on habitait ensemble depuis le tout début de notre histoire, un vent glacé lancé à l’assaut de mes certitudes. J’ai détesté l’image de bout en bout, son cadre, sa lumière, la pâleur de ta peau et les cernes noires sous tes yeux, la fatigue partout et l’espoir nulle part. Et puis le temps a continué à nous filer entre les doigts, jetant sous nos pas des nouvelles tantôt rassurantes et tantôt terrifiantes, qu’importe puisque nous marchions côte à côte, sûres et déterminées, pleurant parfois mais riant toujours, nous deux ensemble et le monde autour. Toute l’après-midi, cette photo m’est revenue par vagues, nourrie par l’angoisse qui naissait de mon téléphone désespérément silencieux, sourd au dernier message que je t’avais envoyé. J’aurais dû travailler mais quelque chose en moi s’y refusait, me hurlant confusément qu’il fallait que je rentre, que je me mette à l’abri, que je me retranche dans un espace sûr et familier. J’ai fait annuler mes consultations et j’ai pris la voiture, un œil sur la route et l’autre sur mon portable qui continuait de se taire, je me suis raconté que tu dormais encore et que tu m’écrirais bientôt, que tu devais avoir des problèmes de réseau. Je venais tout juste de passer ma porte d’entrée lorsque l’appel est arrivé et j’ai su tout de suite, je crois, à cause de l’indicatif et de ce numéro que je ne connaissais pas. De l’autre côté de l’océan quelqu’un voulait que je décide pour toi, que je dise quoi faire et quoi espérer, que je précise jusqu’où il fallait lutter. J’ai pensé aux enfants, à la manière dont j’allais contribuer à les anéantir sans pouvoir les consoler, j’ai pensé surtout qu’il fallait qu’on te les amène, qu’ils puissent se blottir contre toi et saisir ce qui se jouait, qu’ils puissent te voir et t’accompagner. J’ai prévenu leur père et puis j’ai appelé celle qui se tenait près de toi, parce que j’ai aussi pensé à moi. Elle a collé le téléphone à ton oreille tandis que je t’inondais de mots, des phrases bancales hachées par mon souffle court, le moment était venu trop vite et je n’étais pas préparée, la force et le temps me manquaient. Je voulais te dire mon amour et aussi qu’on se débrouillerait, que tu avais bien gagné le droit de lâcher et de céder au repos, et soudainement j’ai réalisé que peut-être, derrière le brouillard qui t’empêchait de parler, tu n’avais pas encore compris ce qui se tramait. Toi non plus, tu n’étais pas préparée. Je me rappelle la terreur, la colère, les regrets, la douleur déchirante qui menaçait de m’avaler, l’espoir s’est éteint d’un coup et le silence a tout recouvert, c’était il y a dix ans mais ça pourrait être hier.
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Commento (1)
Alexandre Leforestier 8 ore fa
Je comprends que ce chuchotement est lourd, la solitude est assez cruelle, la vraie.