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Là où vit le soleil [Chapitre 8]
Fiction
Fantasy
calendar Pubblicato 22 lug 2026
calendar Aggiornato 22 lug 2026
time 19 min
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Là où vit le soleil [Chapitre 8]

I didn't mean to hurt you

I'm sorry that I made you cry

Oh no, I didn't want to hurt you

I'm just a jealous guy

John Lennon, Jealous Guy



Margot dégustait son thé en parcourant sur son écran les dernières parutions scientifiques. À quelques pas, Moira fredonnait sans s’en apercevoir un air vieillot qui grésillait sur le poste de radio. Les mains dans la farine, elle s’affairait sur sa troisième fournée de scones de la matinée. Depuis plusieurs semaines, la bruyère en fleur et les touristes recouvraient les Highlands annonçant le retour des beaux jours. Des vagues de randonneurs et de retraités peuplaient désormais les couloirs du B&B et colonisaient les fauteuils du salon, le havre de paix de Margot. Bénéficiant d’un traitement de faveur, elle avait donc trouvé refuge dans la cuisine — domaine réservé de Moira — afin d’y retrouver calme et concentration.


Ses recherches sur la base militaire se trouvaient dans une impasse. Surmenée, elle refusait pourtant de lever le pied malgré la fatigue et les trous de mémoire de plus en plus fréquents. Ses nombreux relevés fournissaient des résultats incohérents et ses notes restaient pour la plupart manquantes, incomplètes ou illisibles.


— Margot, dans les prochains jours, tu ne pourras pas venir sur le site, lui indiqua la veille le Capitaine Cameron alors qu’il la raccompagnait en voiture.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle une légère angoisse dans la voix.

— Je pars à Inverness pour quelques jours. Profites-en pour te reposer et faire le tri dans tes idées, suggéra-t-il.


Un silence lourd de reproche s’installa dans la Jeep lancée à pleine vitesse sur la Single Track Road qui reliait le site militaire au village.


— Je vois bien que tu m’en veux, mais crois-moi, tu me remercieras, ajouta-t-il après avoir croisé son regard noir.

— C’est du sabotage ! se rebella-t-elle.

Alors que l’éclat de rire de Cameron retentissait dans l’habitacle, elle se rencogna dans son siège, bien décidée à manifester son désaccord jusqu’à leur arrivée.

— Ne sois pas si dramatique, plaisanta-t-il en posant une main amicale sur son épaule.


Margot, figée, sentit une goutte de sueur froide lui glisser le long de la nuque.


Le soir même, une fois installée dans son immense lit essayant de relire ses notes du jour une fois de plus indéchiffrables, elle avait admis à regret qu’un peu de recul lui ferait sans doute du bien. Ce matin, elle feuilletait sans vraiment y prêter attention les dernières publications scientifiques à la recherche d’un cas similaires à « sa » pierre qui lui permettrait d’avancer. Elle parcourait les titres d’un air distrait, lorsqu’elle tomba sur la photo d’un homme d’une cinquantaine d’années. Bronzage, sourire ravageur et chevelure poivre et sel, l’homme posait avec un trophée en main. Le portrait était surmonté du titre : « Le géophysicien Cyril Laclos lauréat du prix Paul Doistau-Émile Blutet ».


Le sang quitta son visage et la pièce se mit à tourner autour d’elle. Moira, qui s’était approchée pour lui servir un scone encore fumant, constata que quelque chose n’allait pas.


— Qu’est-ce qu’il se passe ? on dirait que tu as vu un fantôme.

— C’est presque ça, répondit Margot d’une voix blanche en poussant le téléphone sur la table.


Moira, penchée sur le petit écran avait chaussé ses lunettes en demi-lune qui pendaient sur sa poitrine au bout d’une chainette en perles.


— Tu le connais ?, s'enquit-elle. Il est plutôt bel homme. Que dit l’article ?

Moira ne lisait pas le français et Margot comprit que pour elle cette photo n’évoquait rien de plus qu’un homme posant tout sourire avec sa récompense sur la scène d’un auditorium. Pour elle en revanche, c'était le diable en personne. Tapotant la chaise à sa gauche, elle invita Moira à s’asseoir.


Margot avait attrapé le virus des sciences dès l’enfance. Très proche de son père, professeur de physique-chimie dans un collège de la campagne normande, elle avait été initiée depuis toute petite à l’astronomie, la vulcanologie, la paléontologie, et ensemble, ils avaient constitué une collection impressionnante de minéraux, de fossiles et de pierres en tout genre. Sa mort dans un accident de la route alors que Margot n’était encore qu’une adolescente avait été un choc dont ni elle ni sa mère ne s’était jamais remises. Elle s’était alors fait la promesse de tout faire pour le rendre fier et se voyait marcher dans les pas de ses grands personnages qu’ils avaient admirés ensemble. Aussi, après son bac, le choix lui sembla évident. Elle quitta sa Normandie natale pour faire ses études à Paris. Les premières années, elle fut sur un nuage. Paris offrait tant de possibilités : l’autonomie, les découvertes, les rencontres et un accès privilégié aux grands esprits de ce monde universitaire dont elle avait tant rêvé. En quatrième année, elle commença à assister aux cours de Cyril Laclos, professeur passionnant et globe-trotteur séduisant, star de son département. À ce moment de sa carrière, il commençait à apparaître de plus en plus sur les plateaux de télévision où son charme, son humour et son physique d’Indiana Jones avaient fait de lui la coqueluche du tout Paris médiatique. Avec ses étudiants, il affichait une assurance décontractée et nonchalante. Tutoyé par les élèves dont il était le plus proche, il était connu pour prolonger ses cours au café avec la petite cour d’admirateurs qui s’était formée autour de lui.


Au moment de postuler pour sa thèse de doctorat, Margot savait que Laclos était très courtisé et lui soumit sa candidature sans trop y croire. Elle n’était pas la plus brillante et n’était même pas certaine qu’il connaisse son nom. À son grand étonnement, cette année-là, il ne retint que deux candidatures, dont la sienne. Margot constata très vite que Laclos n’acceptait généralement que des jeunes femmes dans son équipe de recherche, et naïvement, elle trouva ce signal positif. Pour elle, la place des femmes dans la science était un enjeu majeur.

Elle était fascinée par cet homme qui semblait flotter au-dessus du monde et de ses difficultés. Leurs rendez-vous de travail devinrent son unique horizon. Aussi, lorsque au bout de quelques mois, Laclos lui proposa de l’accompagner sur le terrain pour ses recherches, elle accepta sans hésiter. Autant pour l’opportunité professionnelle que cela représentait, que pour la possibilité de faire partie de son cercle. L’hôtel dans lequel l’équipe de recherche était logée était sommaire, mais Margot était trop occupée à savourer cette première expérience pour s’inquiéter de son confort. Le premier soir, une fois que chacun avait rejoint sa chambre, Laclos se présenta à sa porte avec une bouteille et deux verres subtilisés au bar de l’hôtel. C’est ce soir-là que commença leur relation. Cette première nuit s’était rapidement évaporée dans les vapeurs d’alcool, mais elle se souvenait d’une scène en particulier avec précision. Juste avant l’aube, Cyril s’était levé et rhabillé pour rejoindre sa chambre avant que les autres ne se réveillent. Au moment de quitter la pièce, il s’était approché d’elle, avait saisi la couverture et l’avait soulevée d’un geste sec. Surprise et gênée, elle avait essayé de remonter le drap sur son corps nu, mais il l’en avait empêché, la scrutant, debout au-dessus d’elle avant de finalement se pencher sur son visage et de lui susurrer :


— Presque aussi belle que ce que j’avais imaginé.


Sans attendre de réponse, il quitta la pièce, laissant Margot le souffle coupé, les joues en feu, et la chair de poule recouvrant son corps, se demandant ce qu’il venait de se jouer exactement.

Avec le recul, elle avait compris que ce premier moment ensemble avait été symptomatique de la relation qu’ils allaient tisser tout au long des années à venir. Pendant cinq ans, Laclos était resté le tuteur de thèse de Margot alors qu’ils entretenaient en parallèle une relation passionnée et tortueuse. À toute heure du jour ou de la nuit, il la convoquait chez lui ou se présentait à sa porte sans prévenir. Il disparaissait plusieurs semaines avant de réapparaître en bas de chez elle avec son sourire, un bouquet de fleurs, un cadeau ou une invitation dans un grand restaurant. Il l’emmenait dans des hôtels fabuleux à travers l’Europe, ou refusait de lui adresser pas la parole pendant des jours. Durant toutes ces années, elle s’était sentie tour à tour désirée, humiliée, amoureuse, abandonnée ou flattée. Mais, comme elle ne l’avait compris que bien plus tard, jamais, elle ne s’était sentie en sécurité.


Elle brûlait littéralement d’amour pour cet homme qui était devenu tout son univers. Ses sujets de discussion, ses centres d’intérêt, les gens qu’elle fréquentait, son emploi du temps… tout était pensé, planifié, jugé en fonction de lui. Un an ou deux avant qu’elle ne termine sa thèse, et alors qu’il était de plus en plus souvent absent, tyrannique et distant, Cyril avait commencé à lui demander de l’assister dans ses propres recherches. Désespérée par l’idée qu’il ne l’abandonne, elle s’accrocha de toutes ses forces à ce petit morceau de sa vie dans laquelle il acceptait de l’inclure et se jeta à corps perdu dans sa tâche. Elle se souvenait avoir passé des nuits entières à rédiger des articles dans des revues prestigieuses, qui furent tous publiés sous son unique nom à lui.


Un soir, en se rendant à son bureau à l’improviste, elle fut bousculée par une jeune femme en larmes, le visage écarlate, qui sortait en trombe de la petite pièce. Lancé à sa poursuite, Laclos tomba sur Margot dans le couloir. Le regard noirci par la colère qu’il braqua sur elle dans ce couloir la cloua sur place. Jamais elle n’avait eu autant envie de disparaître. En trois pas, il fondit sur elle et la tira à l’intérieur de son bureau. Plaquée au mur, elle retint sa respiration et attendit que la tempête ne s’abatte sur elle. Lorsque ses lèvres s’écrasèrent contre les siennes, elle ne put retenir une plainte de frayeur. Il y avait dans ce baiser tant de haine qu’elle dut se rattraper à son bras pour ne pas s’écrouler sous mon propre poids. La main de Laclos glissa sur la gorge de Margot, dont le cœur manqua un battement. La pression sur sa gorge se resserrait peu à peu. Elle était prise au piège. Une larme brûlante de honte s’échappa alors qu’elle sentit son périnée la lâcher et l’urine chaude couler le long de ses cuisses. Il la relâcha alors brutalement, et un sanglot de soulagement lui secoua la poitrine. Sur les traits déformés de son amant, Margut vit que le dégoût remplaçait désormais la colère. Venue de nulle part, une gifle la cingla et elle ne parvint qu’à se recroqueviller dans ses regrets. Finalement, il la jeta dehors sans un regard, la laissant sous le choc, suppliante et seule face au gouffre qui venait de s'ouvrir sous ses pieds.


Les jours suivants, le désespoir et la honte avaient planté sans relâche leurs griffes dans son esprit. Pourtant, un dernier îlot de rationalité, un besoin irrépressible de comprendre et d’analyser la situation avec du recul, l’arrachât à sa torpeur. Elle se décida à retrouver la jeune femme anonyme qui s’était échappée du bureau. Elle s’appelait Clara et était doctorante sous la tutelle de Cyril Laclos, comme elle. Elles prirent rendez-vous dans un café éloigné de l’université et après quelques minutes de méfiance, Clara lui raconta qu’elle s’était aperçue que Laclos avait utilisé son travail dans son dernier article sans jamais la citer. Durant leur échange, Clara avoua à Margot qu’elle et Laclos couchaient ensemble depuis six mois, et qu’il lui avait fait miroiter plus d’une fois une publication commune ou un poste permanent dans son laboratoire de recherche, mais qu’elle n’y croyait plus et que désabusée, elle s’était rendue chez Laclos pour lui annoncer qu’elle quittait Paris, l’université et lui par la même occasion. Après qu’une pluie d’insultes ne se soit déversée sur elle, elle était parvenue à s’échapper.


Essoufflée, Margot marqua une pause en se tortillant sur sa chaise dans la petite cuisine ou la radio jouait toujours en sourdine. Un rayon de soleil venait de percer les nuages et traversait la pièce pour se poser sur son visage. Les joues en feu, la bouche sèche, elle reprit doucement sa respiration. Elle devinait la présence rassurante de Moira à ses côtés, mais gardaient les yeux rivés sur la table et les reliefs de son petit-déjeuner. La photographie de Laclos avait créé une brèche par laquelle toute l’histoire s’était engouffrée pour surgir en torrents incontrôlables. Il lui fallait maintenant aller au bout de son récit.


— À ce moment, j’ai pensé à tout laisser tomber, reprit-elle. Ma soutenance de thèse n’était que quelques semaines plus tard et je m’en sentais incapable. Mais je n’ai pas pu me résoudre à le laisser gagner après tout ce qu’il s’était passé, tout ce que j’avais sacrifié pour lui, tout ce qu’il m’avait fait. Le jour J, j'ai réussi à me présenter et j’ai obtenu mon doctorat de justesse, puis un poste de prof dans la même université.


Moira posa sa main parcheminée sur la sienne. La chaleur du toucher lui fit redresser la tête, et elle vit que son interlocutrice avait les larmes aux yeux.


— J’avais 28 ans et sur le papier, je venais de réaliser mon rêve de petite fille. Mais à l’intérieur, j’étais épuisée, détruite. J’avais perdu tous mes repères. J’ai continué en pilote automatique pendant plusieurs années comme si de rien n’était, le croisant presque tous les jours, entouré des plus jolies étudiantes, toutes plus jeunes et brillantes les unes que les autres. Je sentais les regards de mes collègues dans mon dos. Il avait fait courir la rumeur que j’étais folle, que je le harcelais par ce que je n’avais pas accepté qu’il me quitte… Je le voyais s’épanouir et réussir, pendant que moi, je m’effaçais peu à peu.


Sa voix s’était brisée sur ces derniers mots et Moira, toujours sans prononcer un mot, lui resservit une tasse thé.


— Je ne sais plus ce qui m’a décidé à parler de cette histoire à l’administration de l’université. Je me suis juste levée un matin et j’ai déboulé dans le bureau du doyen pour tout lui raconter. Je crois que c’était un appel au secours, un acte de survie. J’étais en pleurs, agitée, il ne m’a pas prise au sérieux. Sans plainte, sans témoignages qui corroboraient mon histoire, il ne voulait même pas en entendre parler. Une collègue qui avait entendu parler de l’affaire, m’a proposé son aide pour monter et défendre mon dossier. Elle est la première, et la seule, qui m’ait cru. Ensemble, nous avons contacté d’autres étudiantes de Laclos et retrouvé Clara. Elles ont toutes refusé de témoigner et ma plainte a été rejetée. Cyril racontait partout que je le harcelais, que j’étais folle et que je ne supportais pas qu’il m’ait quittée. Mes collègues ont pris leurs distances et la situation est devenue très compliquée pour moi à l’université. C’est à ce moment que Neil s’est présenté pour me proposer de venir à Durness. Je n’ai pas hésité longtemps, conclut-elle.



Photo de Faruk Tokluoglu sur Unsplash

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