Là où vit le soleil [Chapitre 7]
And when I awoke I was alone
This bird had flown
So I lit a fire
Isn't it good Norwegian wood?
The Beatles, Norwegian Wood
Ce matin-là, le cliquetis de la pluie sur les vitres l’avait tiré d’un sommeil sans rêve, lourd et pâteux comme seules les nuits précédents un état grippal savent en amener. Après avoir trainé au lit en frissonnant, elle s’était décidé à se lever et s’était trainé jusqu’à la fenêtre de sa chambre de laquelle une lumière grise filtrait entre les lourds rideaux en velours. Dehors, les nuages roulaient à toute vitesse sur l’horizon et les bourrasques sifflaient en continu dans les ruelles. Ces derniers jours, le printemps avait fait une percée timide, très vite balayée par le tempétueux climat écossais. Debout devant la fenêtre, elle se rappela une expression de sa grand-mère : « En avril… », mais ne put aller au bout de sa pensée, coupée nette par une douleur vive derrière les yeux. Elle pressa sa tempe avec la paume et referma les rideaux. Une chape de plomb s’était déposée sur la ville et sur son crâne qui tambourinait au rythme de ses battements de cœur. Se trainant jusqu’à la salle de bain, elle se dit qu’elle n’avait pour l’heure rien de mieux à faire que de se glisser sous une douche brûlante. Son reflet dans le miroir confirma ses craintes. Ses yeux rouges et bouffis étaient cernés d’une ombre violacée, l’ensemble était du meilleur effet au milieu de son visage à la pâleur effrayante. Une fois emmitouflée dans son pull en laine le plus épais, un bonnet enfoncé jusqu’aux sourcils, elle avala une aspirine et attrapa son ordinateur et ses carnets qu’elle fourra au fond de son sac à dos en cuir fatigué. La tentation de passer la journée sous la couette était trop forte, aussi sortit-elle de l’hôtel au pas de charge. Dehors, le vent froid lui coupa le souffle et lui arracha une toux qui n’augurait rien de bon. Courbatures, fièvre, mal de tête… Elle saisit son téléphone et envoya un message au Capitaine : « Bonjour Cameron, je suis malade aujourd’hui. Je vais travailler au pub et tenter d’avancer sur mes notes ». En traversant la rue en espérant qu’il recevrait son message avant de se lancer sous la tempête, elle se fit la réflexion qu’elle n’avait aucune idée de l’endroit où vivait le Capitaine Cameron. Alors qu’elle poussait la porte du pub sur laquelle s’affichait toujours l’affiche de la portée disparue qui arborait désormais des couleurs fanées, elle se dit que la théorie la plus probable était qu’il vive sur une base militaire, mais se nota de lui poser la question. Jusqu’ici, leurs conversations avaient presque toujours tourné autour de la pierre et de ses recherches. Elle se sentit tout à coup très égoïste en réalisant qu’elle ne lui avait jamais posé de question personnelle. Était-il marié ? Avait-il des enfants ? Elle n’en avait aucune idée et se promit de rectifier cela dès leur prochaine rencontre.
— Bonjour Margot ! C’est rare de te voir ici à cette heure, s’étonna Hamish en la voyant rentrer.
— Je ne me sens pas très bien, je n’ai pas le courage de passer la journée sous la pluie. Je pensais travailler ici ce matin si cela ne t’embête pas.
— Mais non au contraire, installe-toi où tu veux, je vais te préparer mon petit-déjeuner spécial et tu seras sur pieds en un rien de temps !
Hamish qui quelques secondes plus tôt était penché sur un tas de papiers une paire de lunettes sur le bout du nez, laissa tout tomber sur le champ et disparut en cuisine en sifflotant. Le pub était désert à cette heure de la matinée. Les clients du matin étaient déjà partis et ceux du midi n’étaient pas encore arrivés. Margot s’installa près du bar sur une petite table placée devant la fenêtre donnant sur la rue principale. Une nouvelle quinte de toux la saisie alors qu’elle se penchait pour saisir ses précieux carnets de son sac. Si la migraine commençait à refluer, la tête lui tournait toujours et son esprit restait englué dans une bouillie fiévreuse. Margot pris une inspiration profonde puis commença à feuilleter les pages ivoire des Moleskine. Elle qui avait été complimentée depuis l’enfance pour son écriture appliquée, se trouva fort confuse en constatant une fois de plus que ses carnets étaient recouverts de gribouillis indéchiffrables. Mettant cela sur le compte de la pénombre et de ses conditions de travail, elle n’y avait jusqu’ici accordé qu’une attention distraite, comme une petite pensée qui joue sa musique en arrière-plan de réflexions. Néanmoins, elle comprit qu’elle tenait là était la raison pour laquelle elle avait repoussé depuis plusieurs semaines le moment de transcrire ses notes sur l’ordinateur afin de les classer et de les archiver. Trois carnets étaient désormais entièrement annotés. En les feuilletant rapidement, elle remarqua que des passages entiers étaient couverts de signes incompréhensibles qui ne ressemblaient à aucun alphabet de sa connaissance. Alors qu’absorbée par sa découverte, elle tournait les pages les sourcils froncés constatant que les passages se répétaient à un rythme régulier, Hamish fit son apparition à ses côtés, une assiette gargantuesque dans les mains. Margot poussa alors rapidement l’ordinateur et les carnets afin de lui libérer la place. Elle salivait déjà et se rendit compte que son estomac gargouillait. Depuis quand n’avait-elle pas fait un repas complet ?
— Tu t’intéresses aux runes nordiques ? demanda Hamish en disposant les couverts avec soins.
— Aux quoi ? répondit Margot, confuse.
— Là sur ton carnet, ajouta-t-il en posant son index sur les mystérieuses formes alignées sur la page. Ces signes ressemblent à des runes, l’alphabet des vikings. Petit, à l’âge où l’on se passionne pour les dinosaures, moi, j'étais fasciné par les vikings et leur culture. J’obligeais mes parents à acheter tous les bouquins disponibles sur le sujet. J’aurais sans doute pu te donner le nom de chacune de ces runes à l’époque… Mais c’était il y a longtemps, conclut-il avec une pointe de nostalgie dans la voix.
— Tu penses que ces gribouillages ont un sens ?
— Aucune idée, mais j’imagine que celui ou celle qui les a dessinées pourrait te le dire, supposa Hamish. En tout cas, si je voulais faire passer un message tout en restant discret, moi aussi, j'utiliserais un alphabet ancien comme code.
De plus en plus perplexe, Margot resta silencieuse, échafaudant des hypothèses toutes plus improbables les unes que les autres pour expliquer l’apparition dans ses carnets de paragraphes entiers rédigés dans une langue dont elle ne savait rien.
— Si ça peut t’aider, Moira a dû conserver ma collection et mes bouquins de l’époque. Il y a surement des indications dedans qui te seront utiles, suggéra Hamish avant de faire demi-tour pour disparaître derrière le bar.
Margot dégusta son petit-déjeuner, plongée dans ses pensées. Elle avait remarqué que sa mémoire lui jouait des tours ses dernières semaines, mais n’y avait pas vraiment prêté attention. Le mystère des carnets — comme elle l’appelait désormais — instillait en elle un doute sur sa propre santé mentale. Comment pouvait-elle oublier avoir jamais écrit ces passages ? Avaient-ils seulement été écrits de sa main ? Et sinon, qui en était l’auteur ? Personne ne descendait avec elle au fond de la fosse. Quelqu’un aurait-il pu y avoir accès dans sa chambre au B&B ? Elle balaya cette pensée d’un revers de la main tant il lui semblait impossible que quelqu’un d’autres s’amuse à lui laisser des messages codés dans ses propres carnets. Cela ne pouvait venir que d’elle. Cette pensée la ramena dans une impasse et son inquiétude monta d’un cran. Une boule d’angoisse venait de naître dans sa poitrine et commença à irradier son venin dans tout son corps. « Je perds la tête pour de bon » songea-t-elle.
Photo de Franck Flores sur Unsplash
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