Chapitre 1
Musique : Youth - Daughter
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Hyuna
Je n'aime pas les salles trop pleines, ça m'irrite, je pense qu'on ne peut pas écouter assez attentivement une lecture quand il y a une trentaine de personnes. Entre le mec d'à côté qui renifle toutes les vingt secondes, les commères de devant qui "piplettent" et ricanes tellement peu discrètement que toute la salle les entend et l'auteur qui ne parle pas assez fort au micro, c'est le gros lot.
Je reste debout, près du mur du fond, bras croisés, ça me donne l'impression que je peux partir à tout moment. La lecture a commencé depuis dix minutes déjà et je regrette presque d'être venue.
Je n'aime pas les lectures publiques.
Les auteurs lisent toujours trop lentement de manière générale.
Comme s'ils espéraient que chaque mot devienne précieux parce qu'ils le prononçaient à voix haute.
Sur l'estrade improvisée, Levi Moreau tient son livre ouvert d'une main stable. Il est là pour nous lire seulement un bout de son roman, pour en faire la promotion. Il ne joue pas la comédie. Il ne surinterprète pas. Sa voix est simple. Presque posée. C'est peut-être pour ça que j'écoute malgré moi.
Je n'ai pas lu le roman.
J'ai juste vu la couverture traîner au bureau parce qu'il vient d'être édité.
Une histoire d'amour, encore, j'en ai ma claque des romances à deux balles.
Il lit un passage. Une scène de séparation temporaire.
A la fin de sa dernière phrase, une promesse murmurée à la fin, elle m'interpelle.
— Je t'aimerai toujours.
La phrase tombe dans la salle avec une douceur calculée.
Quelques soupirs émus.
Je lève légèrement les yeux au plafond.
"Toujours".
Quelque chose se tend en moi. Une irritation fine. Presque physique.
Toujours, c'était un mot dangereux.
Un mot qui ne laisse aucune issue.
La lecture continue. Mon intérêt étant désormais piqué, j'y prête grandement plus attention. J'analyse. Je décortique les formulations. Et je me demande combien de lecteurs croient réellement à ce qu'ils écoutent et lisent.
À la fin, il y a des applaudissements polis. Puis le moment des questions.
Un silence hésitant.
Je ne sais pas exactement pourquoi mais ma main se retrouve levée, comme par réflexe.
Peut-être par agacement.
Peut-être par curiosité.
Peut-être parce qu'il a lu cette phrase sans trembler.
Levi me regarde directement de ses yeux couleurs orage, un regard perçant mais teinté de bienveillance.
— Oui ?
Sa voix, sans micro, est plus grave.
Je parle calmement.
— Vous faites dire à votre personnage qu'il aimera "toujours"... Mais permettez moi de vous demander : vous y croyez vraiment ?
Je sens quelques regards se poser sur moi, ce qui me met légèrement mal à l'aise mais je garde mon sérieux sans rien laisser paraître.
Il ne sourit pas.
— Laissez moi vous retourner la question, vous n'y croyez pas ?
Je hausse légèrement les épaules.
— Je pense que c'est une promesse un peu... absolue. Les gens changent. Les circonstances aussi. Dire "toujours", c'est ignorer tout ce qui peut arriver.
Il referme doucement son livre.
— Je ne crois pas que "toujours" parle du futur, dit-il. Je crois que ça parle d'intention.
Je plisse légèrement les yeux.
— L'intention ne suffit pas toujours.
Un frémissement parcourut la salle. Ce n'était plus tout à fait une question. Plus vraiment un débat littéraire non plus.
Il me scrute comme s'il cherchait quelque chose derrière mes mots.
— Non, répond-il. Mais c'est tout ce qu'on a.
Un silence.
Il soutient mon regard.
Un peu trop longtemps.
Et je détourne le miens la première.
Il y a dans ses yeux une forme de calme qui m'irrite davantage que s'il s'était défendu.
— Donc vous promettez l'éternité à travers vos personnages, je repris, même si vous savez que ça peut s'effondrer ?
— Oui.
Il n'a pas hésité.
— Parce que le moment où ils le disent est sincère.
Cette fois, c'est moi qui ne réponds pas tout de suite.
Le moment où ils le disent est sincère ? Sincère ne veut pas dire vrai.
Je sens sa phrase se glisser quelque part en moi, sans savoir où la poser.
— Merci pour votre réponse, je dis finalement.
Je me rassois.
Les autres questions reprennent, plus légères. Plus attendues.
Mais il continue de me regarder par intermittence, presque comme... s'il réclamait une suite à notre débat. Je fais comme si je ne l'avais pas vu,
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Après la séance, j'aurais pu partir.
J'aurais dû.
Et pourtant je reste.
J'observe la file pour les dédicaces. Les lecteurs un peu nerveux. Les sourires répétés. Les phrases convenues.
Je n'ai pas prévu de faire signer le mien, et puis quoi encore, un roman que je n'ai même pas encore lu mais dont la lecture d'un des soi-disant meilleur passage m'a profondément agacée ?
Il lève les yeux vers moi lorsque tout le monde est passé.
Pas surpris cette fois.
— Mais qui voilà, madame "je n'aime pas les toujours", dit-il d'un ton presque provocateur qui a le don de tout de suite m'énerver, je vous fais une dédicace ?
— Je n'ai pas dit que je ne les aimais pas, malgré ça j'ouvre mon livre ne me sentant pas de refuser, par soucis d'image publique auprès des personnes qui sont encore pas loin, je représente la maison d'édition après tout.
— Vous m'avez fait comprendre qu'ils étaient dangereux.
Je ne souris pas.
— Ce n'est pas incompatible.
Un bref silence passe entre nous.
Plus dense que pendant la lecture.
— Vous écrivez ? demande-t-il soudainement.
Je secoue la tête.
— Je traduis.
— Ah. Donc vous vivez dans les mots des autres.
Je soutiens son regard une fois encore.
— Et vous, vous vivez dans les vôtres, je rétorque ironiquement.
Quelque chose changea dans l'air.
Infime. Mais réel.
Il prend son stylo.
— Je peux écrire quoi ?
J'hésite pendant un instant.
Je ne veux pas de mon nom dans son livre.
— Rien, dis-je.
Il relève les yeux.
— Rien ?
— Juste signez.
Un coin de sa bouche se soulève.
Il signe.
Sans rien ajouter.
Quand je quitte la librairie, je me dis que ce n'était qu'un auteur un peu trop sûr de ses phrases, comme beaucoup d'autres.
En rentrant chez moi, je pose le livre sur la table sans l'ouvrir.
Je me fais une promesse à la place.
Je ne serai jamais le genre de femme qui croit à un "toujours".
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