La lettre sans fin
La lettre sans fin
Mon ami, mon grand Pierre,
Depuis quelques mois je comprends mieux ce que tu as vécu il y a quelques années.
Je voudrais que tu saches qu’il y a quelques semaines j’ai appris que je souffre de
cette maladie qui t’a emporté. C’est sans doute pour cela que l’envie me prend de
t’écrire, pour me rappeler qu’il va falloir que je veille à ne pas me perdre trop vite et
que plus tu resteras avec moi, mieux ce sera pour Babeth et sans doute pour Anna.
Ma chance, s'il y en a une, c’est que plus cette maladie m’envahira, plus j’oublierai
mes douleurs, jusqu’au jour où elles se volatiliseront sans prévenir, comme des
fantômes quittent leur château.
Pour éviter de sombrer, je m’accroche à mes souvenirs, et le plus souvent tu y es
bien présent. Je me rappelle encore notre enfance sur ce bord de mer. Mes parents
et moi habitions notre vieille longère à un bout de la plage et toi à l’autre bout avec
les tiens dans ta superbe villa Belle Époque. Me revient sans cesse, sans doute aidé
par Babeth, cette nuit d’été où nous étions complètement ivres. Nos souvenirs de
cette nuit-là commencent quand nous nous sommes réveillés dans la 4-chevaux
couchée sur le dos, les roues en l’air. En sortant des ruines de la voiture de ton père
nous avons été pris d’un éclat de rire quand nous avons compris que nous venions
de percuter ce panneau récemment installé : “Attention danger”. Nous étions tout
près de chez nous, à l’orée de notre plage. C’était miraculeux, nous n’avions aucune
blessure, aucune égratignure, il est possible que les effets de l’alcool et la chaleur
atténuaient toute douleur. Il nous semblait sans certitude que nous arrivions d’une
plage de l’île d’Oléron où nous avions d’ailleurs laissé toutes nos affaires.
Sous ce ciel étoilé de juillet 66 et à quelques encablures de rejoindre nos lits, alors
que nous titubions sur le chemin enherbé qui longeait la plage, c’est là que tout a
commencé : au loin nous avons vu deux ombres s’approcher et révéler leurs
gracieuses silhouettes de danseuses. Vu notre état d’ébriété au moment où elles
nous accostaient, ces filles nous avaient déjà dévisagés avant même que leurs
sourires nous éclairent.
— Bonsoir, vous venez d’avoir un accident ? Nous avons entendu le bruit d’une
voiture qui s’est pris le décor, ce doit être vous, vous n’êtes pas blessés ?
— Ça va très bien, leur as-tu répondu en montrant tes bras et ton dos sous tous
leurs angles. Et ceci sans complexe de ta part car, admirant leurs doux visages
amusés, j'ai soudain pris conscience que sous cette nuit étoilée, nous étions nus
comme des vers luisants. Tu continuais à bavarder en gesticulant pendant que
frigorifié par ma pudeur, je n’osais plus bouger, mes mains placées en croix sur
l’objet de ma honte. Face à toi la jolie brune Anna qui te dévisageait de ses beaux
yeux noirs s’amusait de sa discussion avec toi. Légèrement en retrait, souriante
mais intimidée et silencieuse, blonde aux doux yeux songeurs qu’elle n’osait baisser,
son amie Babeth s’efforçait de maintenir son regard suffisamment haut. Anna nous
a prêté leurs serviettes de bain pour terminer notre chemin et en les quittant nous
sommes convenus dès le lendemain de ce rendez-vous qui allait devenir celui de nos
vies.
Les étoiles qui brillaient cette nuit-là semblent aujourd'hui s’éteindre les unes
après les autres, et sans l’aide de Babeth je ne pourrais les partager avec toi. Ma
mémoire s'efface lentement malgré mon amour qui prend soin de raviver nos
meilleurs souvenirs et de me faire faire des exercices. Cela maintient ma force
d’esprit me dit-elle. J’imagine que c’est illusoire mais cela lui permet de repousser le
plus loin possible la solitude qui un jour la saisira toute crue.
Au tout début, il pouvait m’arriver de buter sur un mot, je me figeais puis reprenais
dans la seconde le fil de ma pensée. Je ne me doutais de rien, puis de plus en plus
souvent j’ai commencé à trébucher. C’est en consultant ton neurologue que j'ai
appris ce qui m’arrivait. J’ai aussitôt compris que j’allais te rejoindre. Tu devines
que ces discrètes fêlures qui se glissaient sous mes pas sont petit à petit devenues
des fissures bien béantes. Par à-coups et sans prévenir, mes mots, mes idées et mon
âme disparaissent subitement dans ces crevasses invisibles. Ces phénomènes me
sont en réalité le plus souvent imperceptibles, et quand je ressors d’une de ces
obscures profondeurs, je sens que Babeth est en train de me guider comme un
phare dans la nuit, qu’elle m’aide à revenir à la surface. Après quoi elle me cache
que je viens de me faire à l’instant happer par le néant. Cette maladie est une longue
souffrance qui pourtant, en tout cas en apparence, est sans douleurs. Elle est
malsaine au point que son nom a été inventé pour qu’il soit imprononçable par ceux
qui en souffrent. J’aurais préféré avoir la myxomatose.
Babeth tente souvent de raviver des instants de bonheur que nous avons connus, et
parfois des larmes peuvent m'échapper. Elle préfère les attribuer au regret d’un
souvenir que je ne peux ranimer alors que c’est sur sa solitude prochaine que je
pleure.
Il me semble que parfois je me répète comme pour éviter d’oublier, d’ailleurs
qu’éviter ?
Malgré sa démarche sûre et souple, je devine les douleurs qui peu à peu étreignent
aussi Babeth. Je ne pense qu'à ça. En soixante ans on ne s’est peut-être jamais autant
menti qu’aujourd’hui. Je lui cache mon accablement de la savoir si triste et quand je
reviens de mes plongeons obscurs, elle fait comme si de rien n’était pour ne pas
ajouter mon angoisse du déclin. Nous croyons préserver notre amour en étouffant
nos douleurs par le mensonge.
Des souvenirs demeurent, j’en ai si peu qu’ils sont devenus des objets de radotages,
mais tant que je les ferai résonner, je sentirai vibrer ce vieux tambour qui part en
lambeaux.
Il m’arrive aussi que d’autres souvenirs me fassent une visite, mais ceux-là sont
aussi furtifs que des éphémères sous la lune. J’oublie des musiques, des saveurs, des
caresses, des rires et des sourires, et quand parfois je me sens mieux, j'oublie encore
que je suis en train d’oublier. Où commence la chance ?
Babeth me rappelle que toi et moi avions commencé à écrire juste après nos études
de génie civil et notre coopération. Pendant qu’entre plume et papier nous nous
cherchions encore, nos deux amies ont à leur tour validé leurs études pour aussitôt
entrer au barreau. Nous vivions jusque là de nos quelques piges par semaine, je
relatais quelques évènements dans les journaux du coin en courant entre maisons
de retraites, monuments aux morts, des réunions ou des inaugurations pendant que
tu te rendais dans les stades pour les comptes rendus sportifs de matches de
football ou de rugby pour ces mêmes journaux. Tu n’avais jamais assisté à un match
avant de remettre ton premier article, si bien que ton style inhabituel et décalé
amusait beaucoup le rédac-chef de la Nouvelle République.
Il me demeure ce souvenir des tentatives compliquées que nous avons connues
pour nos 1er romans. Nous avions les mêmes faiblesses, pendant des semaines et
des semaines, chacun devant notre page blanche, nous les commencions et
recommencions sans cesse. Au début nous étions simplement de jeunes cowboys
découvrant le rodéo. A peine nous avions enfourché notre cheval bien trop sauvage
qu’il nous éjectait de son dos comme des mouches. Nous le vivions comme des
chutes et des coups qui s’enchaînaient, sans progresser. Nous montions et
remontions sans cesse en selle jusqu’à ce jour où nous avons enfin compris et décidé
que nous devions apprendre à apprivoiser notre imagination.
Mon premier roman s’est inspiré de la première affaire que Babeth a défendue
après quoi je ne suis jamais sorti de mes histoires policières. Quant à toi, tu es
toujours resté fidèle à tes romans dits “à l’eau de rose”, “pour que toutes les
librairies sentent bon”, disais-tu. Jamais nous n'aurions osé imaginer un tel succès.
Te rappelles-tu que j’ai toujours conservé au centre de ma bibliothèque, ce petit
article paru dès nos tout premiers succès, je l’avais soigneusement encadré : “Les
succès retentissants des romans de Pierre Desgorces et de Michel Lescault créent le
mystère de cette rentrée littéraire. Comment comprendre que les livres de ces
jeunes écrivains disparaissent plus rapidement des rayons de nos librairies que la
neige ne le ferait au Sahara. L’épaisseur famélique de leurs intrigues et de leurs
personnages fait pourtant pitié à lire. Leurs personnages sont si maigres et si secs
qu’on craint au tournant d’une page qu’ils ne se brisent aussi brusquement que le
ferait une allumette. A la vérité ces néophytes sont à la littérature ce que le dessin
au bâton est à l’art pictural et il aurait mieux valu que leur roman soit vendu selon
la valeur de leur inspiration, soit environ zéro franc.” L’ironie est qu’en encadrant
cet encart je m’étais gardé de noter le nom de son auteur, et je ne me souviens plus
du nom de ce critique qui n’acceptait pas que pour une assise plus confortable, il
soit préférable de faire du rodéo sur un poney.
Alzheimer m’a fait oublier tout ce que j’ai écrit. Quand je regarde le rayon de ma
bibliothèque où s'alignent mes romans, leurs couvertures aux couleurs vives,
souvent rougeoyantes et frappées de titres accrocheurs, cela ne m'évoque
absolument rien.
Je ne peux plus lire de romans, parcourir quelques pages me demande un effort
qui grignote mon esprit. A cause de cette maladie du siècle, ma concentration a
doucement laissé place à la fatigue. J’en ouvre quand même pour simplement
picorer quelques lignes avant de vite les refermer. Et quand je me plonge dans l’un
des miens c’est pareil, j’y découvre des lambeaux de textes écrits par un inconnu, et
dénués de tout intérêt. Trouver de l'intérêt, tout est là. C'est peut-être pourquoi je
t'écris cette lettre, pour essayer contre mon corps résigné de savourer une dernière
fois les quelques derniers souvenirs qui coulent encore dans mes veines.
Depuis peu cette maladie occupe tout mon horizon et il n’y a plus guère que la
nostalgie pour m’accompagner jusqu’à mon dernier coucher de soleil. Bien sûr je
n’oublie pas Babeth et je connais toujours ce même frémissement quand je suis à
mon bureau et que, dans mon dos, elle vient poser ses mains sur mes épaules. C’est
aussi pour elle que je continue d’écrire. Je m’aperçois qu’aujourd’hui que j’ai allumé
la lumière du bureau plutôt que d’ouvrir les volets… Je me prive de la vue sur la
plage de notre enfance.
Pour te dire la vérité, cela fait des mois que j’écris cette lettre. Je l’oublie parfois
des jours entiers et ce soir je viens y passer quelques secondes ou quelques minutes.
Ce matin je suis sans doute allé me promener avec Babeth sur la plage et cet après-
midi nous avons peut-être été prendre le thé chez Anna.
On m’a dit qu’hier je suis allé faire un tiercé au bistrot du village. Apparemment j’y
serais allé en vélo ! Je m’amuse à découvrir que je sais faire du vélo. Il paraît qu’il
n’y a pas d’âge pour le vélo et que ça ne s’oublie pas. La personne qui me l’a dit est
peut-être le monsieur qui m’a gentiment ramené en voiture à la maison. Nous
sommes passés par une très jolie petite route et en arrivant chez moi, Babeth était
très heureuse de me voir. Je ne l’avais pas trouvée aussi radieuse depuis longtemps.
Ce matin, une de nos voisines que je n’avais encore jamais vue est venue me
réclamer son vélo. Elle était très insistante et je crois bien qu’elle me prenait pour
un voleur, moi qui ne bouge jamais de la maison. Quand Babeth s’est aperçue de
notre altercation, elle nous a rejoints et m’a conduit à mon bureau. Puis je l’ai vu
ressortir pour discuter de façon très courtoise avec la cycliste, et elle lui a donné un
vélo qui semblait tout neuf et sortait de nulle part. Quelle générosité ma Babeth !
Je sais que bientôt plus rien ne coulera de mon sablier, et j’imagine parfois que
l’heure venue, un fantôme continuera sans moi un petit bout de chemin, libre
comme un fou. Où serai-je alors, et où ira-t-il ? Avec toi peut-être.
Je n’aurai pas la chance de connaître ma fin, à moins de choisir ma mort comme
d’autres l’ont fait. Je pourrais par exemple me jeter du haut du parapet qui domine
la plage. Mais j’imagine les unes des journaux : Michel Lescault tente de se suicider
en se jetant d’un promontoire au-dessus d’une plage. Par chance, sa chute a été
amortie sur le sable qui se trouvait à soixante-dix centimètres en contrebas du
parapet.
Babeth a son truc pour essayer de me garder encore un peu avec elle, elle me
chuchote de belles choses pour que je les écoute encore plus fort. Elle me les fait si
bien vivre que parfois tout est là. Et quand tout n’est pas là, on se ment peut-être
encore un peu.
Mais il y a pire que mentir et j’ai vraiment honte en y pensant: elle me dit qu’il
m'arrive de plus en plus souvent de me mettre en colère, de lui crier dessus et même
de l’insulter, bien sûr sans raison et c’est le cas de le dire. Dans ces moments
bizarres j’ai le souvenir que ma vue se réduit subitement, que je m'écrase le nez sur
la vie comme si je la regardais au travers de lunettes aux verres trop épais, au point
que tout devient flou. Là je me mets à étouffer sans raison dans un brouillard où
grouillent des angoisses, et j’essaie de les évacuer avec la force de mes grosses
colères. Ces terribles moments où je ne discerne plus rien que le fond de mes
ténèbres sont les pires crises que Babeth doit affronter ces derniers temps. Et elle
tente de me déculpabiliser en me disant que tout ça fait partie de l’amour.
Cet après-midi nous sommes allés à l’autre bout de la plage prendre le thé chez ta
chère Anna. J’ai appris qu’elle allait passer une semaine avec toi à Paris, dans cette
unité d’Alzheimer où tu y es plus en sécurité que chez toi. Quand j’écris cette lettre
j’ai encore l’impression que je radote tant j’entends et revois encore et toujours ce
mot: “Alzheimer”. Cela me fatigue, il commence à me coller à la peau et je n’arrive
pas à m’en débarrasser, tout comme l’ami de Tintin avec son sparadrap.
J’aimerais dormir…
Ce matin sur la plage j’ai marché trop loin et mes souliers étaient trempés
jusqu’aux genoux.
Aujourd’hui je me sens bien. Anna nous a décrit les locaux de ton unité Alzheimer
qui ont été refaits à neuf et même agrandis. Maintenant ton bâtiment est fait de
longs couloirs avec un grand alignement de portes fermées sur les côtés et de temps
en temps une double porte en travers d’un couloir. J’imaginais que les sols et les
murs étaient tout gris, sans fenêtres et sans geôliers, mais selon ta femme, les murs
tout comme les sols sont entièrement blancs et tout y est calme, seuls le cliquetis
des clefs dans les serrures rompent la monotonie. Depuis l’année dernière Anna se
sent toujours aussi coupable de t’avoir abandonné, d’avoir brisé la promesse de te
garder chez toi avec elle, jusqu’au bout au bord de notre plage. C’est une promesse
qu’elle n’osait imaginer ne pouvoir tenir. Elle a été très marquée quand elle t’y a
laissé. Aujourd’hui elle nous a raconté le déménagement dans ta nouvelle chambre,
plus grande. Elle y a installé un petit bureau et une chaise confortable, juste à côté
de la fenêtre. Elle a demandé au personnel que l’on prenne toujours soin d’y laisser
poser quelques feuilles de papier vierges et un stylo. Elle nous a raconté, encore très
en larmes, qu’elle t’a aidé à t’installer sur ta chaise devant ton bureau, qu’elle a
glissé un stylo entre tes doigts et placé une feuille vierge. Ses larmes coulaient sur
mes joues quand je nous ai imaginé côtes à côtes devant notre page blanche, quand
tout aura disparu.
Quand l’heure est venue de partir, elle s’est approchée de la porte, elle t'a regardé
et elle t’as dit “au revoir mon amour”. Tu lui tournais le dos, tu ne t’es pas retourné,
et elle a fermé la porte.
Colaborar
Puedes apoyar a tus escritores favoritos

