Épisode 129 : Départ
🎧 Musique : Linkin Park - What I've Done (Official Music Video)
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Le Père Adalbéric s'accroupit à côté de Siegfried.
— Ne désespérez pas, comte Siegfried. Il n'est pas trop tard. Vous pouvez encore toujours demander le pardon de vos fautes.
Siegfried, à nouveau épuisé, n'a plus qu'un souffle pour répondre
— À quoi bon ? À quoi bon si tout ce que je peux dire pour ma défense ne sera pris que comme une foutue excuse ?
Le Père Adalbéric secoue la tête.
— Ne l'écoutez pas. N'écoutez pas ce qu'il dit. Quoi qu'il en dise, la décision revient à Dieu, pas à lui. C'est à vous de savoir ce que vous avez véritablement à vous reprocher dans tout ce qu'il vient de dire.
— Hélas, mon Père... Je ne peux même pas vraiment lui donner tort. Mais j'avais réellement mes raisons de faire tout ce que j'ai fait... Lui, il me juge par rapport à un idéal bien rigide, mais la vie n'est pas droite comme une barre de fer... Les chemins sont sinueux, boueux, glissants, inondés parfois, il faut s'adapter au terrain... Vous, au moins, vous comprenez ça, mon Père ?
Le Père Adalbéric voit plutôt en Siegfried une barque perdue en mer sans gouvernail, ballottée au gré des courants et des tempêtes, hors d'état de tenir un cap même si elle a une idée de sa destination. Il le pensait tout de même plus ancré, plus capable de tenir une direction, de résister aux courants, de braver les flots. Mais l'heure n'est plus aux interrogations. L'heure n'est ni à l'étonnement, ni aux émotions, ni à la sidération. Il faut agir, convaincre le comte Siegfried d'agir – et vite.
— Ne cherchez plus à vous défendre. Que vous ayez ou non des circonstances atténuantes, ce n'est plus le moment. Le plus urgent, c'est de demander le pardon de Dieu pour ce que vous pensez avoir fait de mal. Dieu fera le reste, Il triera le bon grain de l'ivraie. Le publicain des Évangiles se contentait de dire qu'il avait péché. Il ne donnait pas de détails, pas d'explications, pas d'excuses, pas d'analyses, pas de circonstances atténuantes, ni aggravantes non plus. Il disait juste : "Pardonnez-moi, Seigneur, car j'ai péché". C'est ce que vous devez faire maintenant, comte Siegfried : demander pardon à Dieu parce que vous avez péché. Récitez votre acte de contrition, pensez à toutes les choses que vous regrettez d'avoir faites, à celles que vous auriez dû faire mais que vous n'avez pas faites. Demandez pardon à Dieu. C'est votre seule chance, comte Siegfried. Votre dernière chance. Je vous en prie. Je vous en conjure.
Une fois de plus, un éclair zèbre les airs et vient s'écraser sur le carrelage entre eux deux.
— Voyons, prêtre, pourquoi essaies-tu encore envers et contre tout de sauver ce qui ne peut plus l'être ? Ah, tu es aussi pathétique et pitoyable que tous ceux de ton espèce. Même quand une cause est irrémédiablement perdue, vous autres les humains, vous ne pouvez pas vous empêcher de vouloir quand même la sauver. Vous aimez les histoires qui se prolongent indéfiniment. Vous devez apprendre que les meilleures sont celles qui ont une fin.
Le diable plie ses membres supérieurs et les soulève, griffes vers le haut.
— À quoi servirait le pardon de Dieu à notre ami le comte ? Même s'il reconnaissait toutes ses fautes et s'il était sincère dans son repentir ? Cela l'enverrait-il au paradis pour autant ?... Franchement, si Dieu l'y acceptait en cet état, c'est moi qui irais lui demander quel est son sens de la justice.
Il les laisse retomber et laisse entendre un rire bref.
— Qu'est-ce que Dieu pourrait bien faire d'une loque comme lui ? Il ne reconnaît pas ses torts, il n'assume pas ses choix, il ne respecte pas ses engagements, il ne prend pas ses responsabilités, il n'a aucune parole.
Il se rapproche du Père Adalbéric.
— Rappelle-toi ce que je te disais tout à l'heure, prêtre : tout le monde et chacun a les meilleures raisons du monde de faire ce qu'il ne devrait pas, ou de ne pas faire ce qu'il devrait. Faut-il pour autant les excuser ou même les justifier ?
Le Père Adalbéric se remet debout.
— Dieu a suscité des prophètes chez des individus en plus mauvais état moral que lui.
— Je suis d'accord : Dieu fait souvent des choix qui me laissent franchement perplexe. J'ai parfois du mal à comprendre sa logique.
— Les voies de Dieu sont impénétrables. Dieu est compassion et amour. Tout ce que tu n'es pas.
Le diable penche la tête de côté.
— Crois-tu, prêtre ? En réalité, mon apparente dureté est une charité paradoxale. En mettant son âme à nu en public malgré lui comme je le fais, je lui brûle ses vaisseaux. Je lui barre tout chemin de retour vers ce monde qu'il s'apprête à quitter. Ce faisant, je lui en enlève toute nostalgie, tout regret, tout désir d'y rester ou d'y revenir. Il sait que désormais, tout séjour prolongé dans ce monde serait pour lui un enfer bien pire que le mien. Qui voudrait encore de lui ? Il resterait dans ce monde, mais rejeté de tous. Pour n'importe quel humain, c'est la pire des tortures. Même mon enfer n'en inflige pas de pareilles.
— Ce bas monde est une vallée de larmes.
Le diable laisse entendre un rire bref.
— On y entend bien souvent des rires pour une vallée de larmes. Comme notre ami le comte se prépare à le quitter, au moins, grâce à moi, il n'en aura aucun regret. Cela devrait l'aider à aller de l'avant.
— Son problème n'est pas de quitter ce monde, mais de savoir où il va ensuite.
— La solution à ce problème est toute trouvée, non ? N'est-elle pas décidée d'avance ?
Le diable se retourne vers Siegfried.
— Quoique, au fait...
Il fait un pas vers Siegfried, qui se relève sur son séant.
— Moi aussi, je pourrais me demander à quoi il me serait utile dans mon enfer.
Le rire qu'il laisse entendre sonne comme une porte qui grince.
— Ben oui. Moi aussi, j'ai besoin de serviteurs zélés, capables de tenir leur parole. Des serviteurs sur lesquels je peux compter. J'ai certes des pouvoirs bien supérieurs à ceux des humains, mais moi non plus, je ne peux pas me permettre de courir tout le temps après tout le monde. Et puis... j'aime les voir me servir avec diligence. Pas nécessairement avec plaisir, mais toujours avec diligence. Je ne suis pas vraiment sûr que ton paroissien le ferait. Je crois plutôt qu'il ferait défection dès que me servir cesserait de l'arranger. Pour tout dire, j'en suis même sûr. Il a suffisamment fait ses preuves en la matière.
Il donne un coup de sabot dans la poitrine de Siegfried.
— Non mais qu'est-ce que tu veux que je fasse de bon de cet homme-là. À vrai dire, je n'en aurais pas plus d'utilité que Dieu...
Il le regarde de haut en bas, puis laisse tomber les commissures vers le bas.
— Au fond, sa vraie place est dans les limbes. Dans le retour à l'inexistence. Dans ce nulle part où l'on erre sans savoir où l'on est vraiment... dans un ennui éternel et une confusion qui l'est tout autant...
Puis il porte une main griffue à son menton.
— À moins que...
Il réfléchit quelques instants. Puis sa bouche s'étire et s'ouvre en un sourire.
— Finalement, j'ai peut-être une solution pour lui.
Le sourire s'élargit en un rire silencieux, pendant que des flammes semblent sortir de ses yeux.
— Tu cherchais un moyen de sauver cette âme perdue, prêtre ? Eh bien, figure-toi que j'en ai peut-être un. S'il veut bien coopérer évidemment.
Le Père Adalbéric, malgré la gravité de la situation, a du mal à retenir un rire.
— Toi, sauver une âme perdue ? La prochaine fois, tu vas me raconter que ie loup protège la bergerie. J'aurai décidément tout entendu dans ma vie. Même ce que je pensais ne jamais entendre.
— Les possibles sont infinis, l'ignores-tu donc, prêtre ? Eh bien figure-toi que la possibilité de rédemption que vous cherchiez désespérément tous les deux sans la trouver, elle existe bel et bien. Mais...
Il lève immédiatement son doigt griffu.
— Puisque c'est moi que le comte Siegfried a essayé de tromper en n'honorant pas son contrat, c'est à moi d'avoir la mansuétude de lui proposer une porte de sortie. Un moyen de continuer à exister véritablement dans l'au-delà.
— Au paradis ? Ben voyons. Ce n'est pas toi qui décides de ceux qui y vont.
— Qui sait ?...
Siegfried lève le visage vers le diable, les yeux fixes et un peu rétrécis.
Le Père Adalbéric sent son estomac se serrer. Il sent venir le piège.
Le diable fait un pas vers Siegfried.
— Alors, comte Siegfried, es-tu prêt à saisir ta dernière chance ?
Siegfried se tait.
— Qui ne dit mot consent, dit-on. Eh bien, comte Siegfried, figure-toi que j'ai une proposition à te faire. Tu vois, je suis quand même plus généreux que j'en ai l'air.
Les yeux de Siegfried se rétrécissent encore un peu.
— Tu as bien dit tout à l'heure que ta bonne ville de Lucilinburhuc ne m'appartenait pas. À proprement parler, ce n'est pas faux. Elle ne m'appartient pas directement. Notre contrat portait sur ce château, pas sur une ville. Même si à bien réfléchir, elle m'appartient indirectement, parce que sans ce château, elle n'existerait pas. Mais il est vrai qu'elle est née à l'initiative de ses habitants.
Le diable écarte ses avant-membres supérieurs.
— Alors je te fais une proposition, comte Siegfried. Tu me confies les habitants de cette bonne ville, âmes comprises bien sûr. En échange, je te laisse la tienne et je te laisse partir. Avoue que c'est un accord très, très, très généreux.
Le Père Adalbéric écarquille les yeux, et sa mâchoire inférieure en tombe d'horreur. Il tente de capter le regard de Siegfried.
Par pitié, pour l'amour de Dieu, ne vous laissez pas prendre, comte Siegfried. C'est un piège. Si vous tombez dedans, vous serez verrouillé, et je ne pourrai plus rien faire pour vous sauver.
Mais Siegfried ne le regarde même pas.
Il se met debout, lentement, avec peine, face au diable. Son épée d'apparat racle encore le sol pendant qu'il se relève. En fait, il tient encore à peine debout, épuisé, les vêtements pleins de poussière, les cheveux ébouriffés, le visage sali par les larmes.
Sa voix est tout juste encore audible à distance.
— Je ne suis sans doute pas le renard le plus futé de la forêt. Je ne prétends pas l'être non plus. C'est vrai que j'ai mis beaucoup d'années à voir tous les chemins qui s'étaient offerts à moi en leur temps, et lorsque je les ai enfin réalisés, il était trop tard depuis trop longtemps. Mais là, ce n'est même plus pour un imbécile que tu me prends. Ni même pour une proie, parce qu'une proie a toujours assez d'intelligence pour chercher à échapper à son prédateur. Tu me prends carrément pour l'idiot du village. Pour celui qui est né avec une case en moins. Ou même plusieurs.
Son effort l'a essoufflé, et il prend le temps de reprendre sa respiration.
Le diable veut en profiter pour intervenir. Siegfried lève la main, même si son geste est lent et menace de le déséquilibrer.
— Laisse-moi parler maintenant. Tu l'as assez fait jusqu'à présent.
Il prend encore le temps de quelques respirations.
— L'être humain fait certes beaucoup d'erreurs, et je reconnais en avoir fait ma part. Mais aussi, l'être humain ne persévère pas toujours dans l'erreur. Il sait en revenir, et il sait aussi en tirer des leçons. J'ai tiré mes leçons de mes erreurs, même si j'y ai mis beaucoup de temps. Je ne commettrai pas deux fois la même. Une seule a suffi. Elle m'a coûté trente ans de ma vie. Et le paradis.
— En es-tu bien sûr, comte Siegfried ? Réfléchis bien. C'est la dernière chance qu'il te reste.
La bouche de Siegfried se tord.
— Tu t'imagines vraiment que je vais croire à ta proposition ? Que je serai sauvé si je te vends d'autres âmes ? Tu crois vraiment que je suis aussi demeuré ?... J'ai assez étudié les Écritures pendant les trente ans que tu m'as laissés. T'imagines-tu vraiment que je vais croire que Dieu m'accueillera à bras grands ouverts dans son paradis si j'accepte ton marché ?... Mais je finirai d'autant plus dans ton enfer, et mon sort sera encore pire que ce qu'il est aujourd'hui.
Le diable sourit en montrant tous ses crocs.
— Ou bien, comme je l'ai dit tout à l'heure à ton prieur, tu finiras dans les limbes.
Siegfried souffle, il se tient légèrement voûté, ses articulations sont fléchies, mais son visage reste levé et il regarde le diable droit dans les yeux.
— Mieux valent encore les limbes que le sort que tu me réserverais. À ce prix, je préfère encore oublier ma vie et même qui je suis, même si c'est pour l'éternité. Je n'ai pas encore oublié ce que tu m'as obligé à faire à Wanterglanz il y a quinze ans, à Koerich.
— Allons, comte Siegfried. Ce n'était qu'un cheval.
— C'était mon meilleur cheval, mon préféré, et il avait confiance en moi. Son souvenir me poursuit chaque jour et chaque nuit. Je ne ferai pas une deuxième fois une erreur comme celle-là. Lucilinburhuc ne t'appartient pas. Je l'ai consacrée à Dieu, pas à toi. Ses habitants ne sont pas à toi. Ils sont à Dieu, pas à moi. Je ne te les donne pas.
Le diable laisse passer un moment de silence.
— C'est ton dernier mot, comte Siegfried ?... Tu sais ce que cela signifie pour toi ?
La posture de Siegfried paraît toujours incertaine, mais il ne détourne ni le visage ni le regard.
— C'est mon dernier mot. Si cela doit signifier que je te suis dans ton enfer, eh bien, je te suivrai. Tant pis. Même si j'ai tout essayé pour l'éviter. Mais au moins j'y irai tout seul. Même si c'est la seule satisfaction qu'il me reste là où tu m'emmènes. Emporte-moi, et qu'on en finisse.
Comme tout à l'heure, le diable écarte ses avant-membres supérieurs.
— Si c'est ce que tu veux. C'est ton choix.
Il contourne Siegfried et se dirige vers la porte de la salle de banquet.
— Alors, suis-moi.
Siegfried se retourne et le suit, mais en se mettant en mouvement, il adresse un dernier regard au Père Adalbéric. Et dans ce regard, il y a toutes les émotions du monde. Un de ces regards qui hantent celui qui les croise pour le restant de ses jours.
Le Père Adalbéric y répond alors par un regard d'intelligence, hoche imperceptiblement la tête, puis trace un signe de croix dans les airs.
— In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, ego te absolvo, comitem Sigfridum. [1]
La formule d'absolution est prononcée à mi-voix.
Mais le diable l'a quand même entendue.
Il se retourne.
— Ah, comte Siegfried – est-ce toi, ou ton prieur, ou bien tous les deux, qui pensiez encore m'avoir bien eu ?... Vous n'avez décidément pas encore compris à qui vous avez vraiment à faire.
Siegfried se retrouve projeté par-devant le diable sans que quiconque ait fait un mouvement. Le choc du métal de son épée d'apparat résonne violemment contre le carrelage.
— Et toi, prêtre, tu vas me payer très cher ton insolence !
Pour toute réponse, le Père Adalbéric saisit sa croix pectorale et la tend à la verticale devant lui à hauteur de son visage.
— Vade retro, Satanas. [2]
De véritables colonnes de feu brûlent entre eux du plafond jusqu'au sol. Une fumée âcre s'en dégage, qui obscurcit la grande porte de la salle. Derrière elle, on entend un bruit de bousculade, celui d'une chute sur le sol, le cliquetis de l'épée de Siegfried contre la pierre et la voix dure du diable, pendant que le Père Adalbéric est pris de quintes de toux.
— Allez, comte Siegfried, relève-toi ! Allez ! Avance ! Retìrons-nous maintenant. Trouve-nous une pièce où nous serons seuls. Nous devons discuter de nos affaires.
On entrevoit à travers la fumée une porte qui s'ouvre puis se ferme juste en face. La porte d'une étude.
[1] "Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te donne l'absolution, comte Siegfried."
[2] "Recule, Satan."
Épisode 130 : État de choc
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