Épisode 126 : Réaction
🎧 Musique : Stained (Official Audio Visualizer) - Linkin Park
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— Cette fois-ci, c'est moi qui dis : en voilà assez !
Le diable n'est décidément pas prêt à laisser échapper l'âme qu'il a dûment achetée. Si les portes de l'enfer ne prévalent pas contre la parole d'un homme d'Église, il est au moins bien décidé à ne pas laisser l'homme d'Église prononcer la parole qui pour lui serait irrémédiable. Il doit saisir sa chance tant que le comte Siegfried ne lui paraît encore que mollement décidé à faire ce qu'il faudrait pour sauver la sienne.
L'éclair et le tonnerre font leur effet de surprise. Plus personne ne dit un mot, et tous les regards convergent vers lui. Il s'est créé l'occasion, il ne la rate pas et profite du moment pour faire entendre son point de vue d'une voix qui résonne en échos à travers toute la salle.
— Je vous rappelle à toutes fins utiles que l'âme du comte Siegfried a fait l'objet d'un contrat. Ce contrat a été convenu librement et sans contrainte entre le comte Siegfried ici présent et moi-même, il y a à ce jour précisément trente ans, à l'initiative du comte qui a décidé de faire appel à mes services, en sachant parfaitement qui je suis et en me faisant apparaître selon les formes prescrites, dont il s'était dûment instruit. Selon les termes de ce contrat, je construisais en une seule nuit au sommet du Bockfiels ce château dans lequel nous nous trouvons tous à présent, que le comte Siegfried n'avait pas les moyens de faire construire par lui-même, pour qu'il puisse s'y installer avec celle qu'il considérait alors comme l'amour de sa vie et dont il a fait sa comtesse : une dénommée Mélusine, qui avait élu domicile sur ce rocher qu'elle ne pouvait pas quitter pour le suivre sur ses terres de Koerich pour la bonne et simple raison qu'elle était une sirène et qu'il n'y a à Koerich ni rocher où elle aurait pu s'abriter ni rivière dans laquelle elle aurait pu se baigner.
Le diable laisse ses paroles imprégner ses interlocuteurs aussi bien que l'assemblée. Tous restent muets.
— J'ai fourni en prime au comte Siegfried, pendant cette même nuit, une chaussée rectiligne entre son château de Koerich et celui que je lui construisais sur le Bockfiels, pour faciliter ses déplacements.
Il prend le temps d'une respiration.
— En échange de ce château et de cette chaussée, il me donnait pour l'éternité son âme, que je devais revenir lui prendre après trente ans à la date anniversaire de la signature de notre contrat.
Il respire encore une fois.
— Après examen satisfaisant des travaux fournis, le comte Siegfried a librement, sans contrainte et en toute connaissance de cause signé notre accord en peignant de son sang une des briques du château.
De nouveau, le diable s'interrompt pour ménager ses effets.
— Il savait donc pertinemment quels étaient les termes de notre accord. Nul ne l'a obligé à y souscrire.
Puis il exécute avec sa cape l'équivalent de l'effet de manche auquel aurait recours un avocat lors de sa plaidoierie.
— Or il y a quinze ans, le comte Siegfried m'a rappelé sur ses terres de Koerich pour m'accuser de dol et dénoncer notre accord. Y avait-il dol ? Nullement. Pourtant moi, bon prince, je lui ai proposé d'annuler le tout et de revenir en arrière à la situation qui prévalait quinze ans auparavant. Le comte Siegfried n'a pas voulu. Évidemment, il avait trop à y perdre ! À la place, il m'a proposé de reprendre son âme en échange, tenez-vous bien : de ses terres de Koerich ! Uniquement ses terres, évidemment – sans rien ni surtout personne dessus !... Il me proposait en échange un terme dont je ne pouvais avoir absolument aucun usage. Sauf peut-être empoisonner les plantes qui y poussaient, ce dont auraient pâti tous ses métayers et toutes les créatures animales et humaines qui s'en seraient nourries – à supposer que cela eût pu avoir pour moi un quelconque intérêt. Voilà donc quel était l'escroc qui prétendait m'accuser de dol. Je vous laisse juges !
Le diable laisse de nouveau l'assemblée absorber ses paroles – mais cette fois-ci, en leur laissant moins de temps.
— Comme vous vous en doutez certainement tous, j'ai opposé à ce qui lui tenait lieu de contre-proposition une fin catégorique de non-recevoir. Je vous invite à y réfléchir un moment. Quel intérêt avaient pour moi quelques arpents de terre avec à peine quelques plantes dessus et l'un ou l'autre animal pour les brouter ou pour s'en servir de refuge ou de perchoir ? Sans même une seule âme dessus qui aurait pu me servir ou bien m'amuser ? Alors, à votre avis, le comte Siegfried m'a-t-il pris pour un imbécile ? en croyant que j'accepterais un tel marché et que je me laisserais prendre aussi facilement ?... Était-il lui-même un imbécile ? en connaissant aussi mal son marché, les besoins et les attentes de son client, ce à quoi il accorde de la valeur et ce à quoi il n'en accorde pas ?...
Il fait un pas vers Siegfried.
— Ou bien encore, malgré ses dires, son âme a-t-elle en réalité si peu de valeur à ses propres yeux ? car s'il récite fidèlement ses leçons à propos du paradis et du salut éternel, il a tout de même échangé son âme contre un méchant tas de pierres – certes un gros tas au demeurant – et il prétendait la racheter contre quoi ? contre quelques poignées de terre, quelques arbres et l'une ou l'autre biche de passage...
Le diable se dresse de toute sa hauteur et se campe sur ses sabots écartés.
— Alors, comte Siegfried, que vaut réellement à tes yeux ton âme éternelle ? Un gros tas de pierres ? Quelques arpents de terre en friche ? Le plus gros cerf que tu aies jamais pu chasser ? Une sirène pour te servir d'épouse ? Quoi d'autre encore ?....
Siegfried garde le silence. Le Père Adalbéric aussi.
— Cela fait maintenant un an ou deux que tu te demandes si tes propres manants n'y ont pas plus compris à la vie que toi-même. Et, dois-je te concéder, même s'il me répugne de te concéder quoi que ce soit, avec raison. Tu aurais pu parler au Père Adalbéric de la sagesse de ce brave Seppi. Dommage que tu ne l'aies pas fait. Tu aurais pu raconter à ton prieur comment tu t'es fait passer pour moi auprès de lui, histoire de vérifier si lui aussi tenait la tristesse qui l'habitait d'un contrat comparable à celui que tu as passé avec moi.
Siegfried se met sur son séant et grimace de douleur. Le métal de son épée d'apparat cliquète contre le sol.
— Je t'en prie... Pas ça...
Le Père Adalbéric se retourne brusquement vers Siegfried.
— Quelle autre bêtise avez-vous donc encore commise, comte Siegfried ?
C'est le diable qui répond.
— Oh, bien d'autres encore qu'il n'oserait même pas te raconter, prêtre. Ne te fais pas d'illusions. Je te le dis, tu n'as jamais vraiment été son confident. Il en a fait des choses dont il n'a pas vraiment lieu d'être fier.
Le Père Adalbéric se met debout.
— Je veux bien tenter quelque chose pour vous, comte Siegfried, mais alors vous devez tout me dire !
Pour toute réponse, Siegfried s'enterre le visage dans les mains.
— Miséricorde ! Que me cachez-vous donc encore ? Que m'avez-vous encore caché pendant toutes ces années ?
Le diable hoche la tête.
— Ah, c'était vraiment un sage, ce Seppi. Il avait compris que s'il fallait passer contrat avec moi, ce devait être pour en obtenir au moins des choses qui comptent en ce bas monde. Et pourtant, Dieu sait qu'il aurait pu le faire pour bien moins qu'un château. Si au lieu de le harceler régulièrement avec tes hommes, tu t'étais un peu intéressé à ses conditions de vie, tu aurais très vite compris qu'il n'était pas une de mes âmes damnées, et que sa tristesse venait de bien ailleurs.
Siegfried relève brusquement la tête.
— Je faisais ça pour le salut de son âme !
Le diable secoue la tête en souriant.
— Tss tss, comte Siegfried. De son âme, ou de la tienne ? Décidément, tu n'as encore rien compris. Ton entretien avec ton prieur ne t'a donc rien appris. Toujours en train de te chercher des excuses.
— J'avais mes raisons pour agir comme je l'ai fait.
— Sans doute, mais les raisons qui t'ont poussé ne sont pas celles que tu donnes. Tu ne t'intéressais pas tant au salut des autres qu'au tien. Leur salut n'était d'ailleurs pas de ton ressort. Tu aurais mieux fait de t'intéresser à leurs conditions de vie et à leur sécurité : ça, c'était ton rôle. Ah, tu en aurais appris des choses. La dignité entre autres. Ce pauvre Seppi n'est pas quelqu'un de particulièrement respectable, et pourtant, il a plus de dignité que toi. Il y a des choses que cet homme ne ferait pas et que personne ne pourrait le pousser à faire, et pourtant, il vit dans de bien moins bonnes conditions que toi. Tout comme le père de ce garçon que tu as surpris en train de braconner dans tes forêts, comment s'appelait-il encore, rappelle-le-moi ? Éric, c'est ça ?
Le Père Adalbéric se penche vers Siegfried avec un visage qui n'a plus rien de souriant.
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire encore ?
Siegfried commence à respirer avec peine.
— Vas-tu donc étaler chaque épisode de ma vie devant tout le monde ? Tout cela n'a aucun intérêt. Arrête !
Le diable retrouve son sourire mielleux.
— Oh, tu le voudrais bien, que j'arrête, pas vrai ? Mais non, ce n'est pas dans mes projets. Tu connais les histoires de ces voleurs que l'on attrape, puis qu'on tient par les pieds, la tête en bas, puis qu'on secoue jusqu'à ce que tombent par terre tous les objets volés qu'ils avaient crus bien cachés dans les replis de leurs vêtements ? mais qui sont désormais bien exposés à la vue de tous comme les objets volés qu'ils sont ? et ceux qui les détenaient ainsi illégitimement, comme des voleurs ? Eh bien c'est exactement ce que je compte faire avec toi, mais au moral.
Sa voix se dépouille maintenant de toute douceur, même feinte.
— Tous les sales petits secrets que tu croyais bien dissimulés au fin fond de ta conscience et cachés en plein jour derrière un paravent de bonté et de générosité qui jusqu'ici a trompé ou intrigué tout le monde, je vais les révéler. Les exposer au grand jour. Je veux qu'avant que tu partes, tous ces gens qui admiraient le comte Siegfried ou qui lui trouvaient des excuses sachent qui il était vraiment. Je veux qu'au moment de quitter ce monde, tu en sois chassé par un mépris universel. Par le mépris et par la haine que l'on réserve aux hypocrites et aux lâches. Parce que c'est ce que tu es, comte Siegfried : un hypocrite et un lâche. Et ça, je veux que tous le sachent, et qu'il n'existe plus pour personne aucun doute ni aucune ambiguïté à ce sujet.
Le Père Adalbéric se tourne vers lui.
— Pourquoi autant d'acharnement ? Pourquoi autant de haine ? Si ce qui compte pour toi est l'image que tu veux donner de lui, tu es largement arrivé à tes fins. Plus personne ne voit en lui un saint, ni un homme admirable, généreux et surtout désintéressé. Un homme qui aurait eu bon cœur sous une façade rude. Tous voient aujourd'hui en lui un homme pour le moins tourmenté. C'est bien ce que tu voulais, non ?
Le diable affiche un sourire mielleux, mais sa voix reste dure.
— Non, ce n'est pas ça que je veux. Je ne veux pas que l'on voie en lui un homme tourmenté par sa conscience. Je ne veux pas qu'il reste encore une seule personne pour lui trouver des excuses. Pas même toi, prêtre. Ce que je veux, c'est que tous le rejettent, d'une manière totale et absolue. Ce que je veux, c'est que tous, sans exception, pensent que sa place n'est pas sur cette terre, mais chez moi en enfer.
Le Père Adalbéric se tourne vers Siegfried.
— Auriez-vous donc commis quelque atrocité cachée dont je ne serais pas au courant, comte Siegfried ?
— Mais non, mon Père ! Non, je vous assure !
Le rire du diable résonne comme des poutres en train de s'effondrer.
— Mais non, bien sûr !... Ce brave prêtre auprès duquel tu tentes de te réfugier, qui n'a jamais été ton confident mais qui est aujourd'hui le seul refuge qu'il te reste – ce brave prêtre serait sans doute intéressé d'apprendre qu'après avoir bien effrayé ce pauvre Seppi en te faisant passer pour moi sur le chantier des remparts, et après avoir organisé une grande opération de générosité envers les pauvres qui était en réalité un geste destiné à Seppi seul en guise de réparation – mais sans avoir à te dévoiler directement devant lui – tu as ensuite proposé au père du jeune Éric de couvrir les activités de braconnage de son fils tout en le laissant rejoindre dès son jeune âge ton corps de garde-chasse ! Proposition que le père d'Éric a eu, la dignité diront les uns, l'imbécillité diront les autres, de refuser. Voilà comment tes manants t'ont enseigné la dignité, à toi qui es pourtant leur seigneur, comte Siegfried !
— Je pourrais te répondre qu'ils étaient pauvres et que ma seule intention était de les aider, mais je suppose que toi, tu vas me répondre une fois encore que je ne fais que chercher des excuses et que tout ce que j'essayais de faire, c'était de me regagner mon paradis à bon marché ?
— Très juste. Tu commences enfin à comprendre. Mais le moins qu'on puisse dire, c'est que tu y auras mis le temps.
Siegfried tente le sarcasme.
— Tu vois, je ne suis pas si bête que tu le crois, finalement. Je commence quand même à apprendre ma leçon.
La voix du diable se fait glaciale.
— Oui. Dommage pour toi que tu ne l'apprennes que si tard. Au tout dernier moment. Juste avant de partir. Après tout ce temps. Tu as pourtant eu trente ans pour l'apprendre, comte Siegfried. Même plus, parce que le jour où nous nous sommes rencontrés, tu n'étais déjà plus un nouveau-né. Tu as passé au total cinquante-cinq années sur cette terre. Cela aurait normalement dû te donner largement assez de temps pour l'apprendre. Et avoue que même maintenant, on t'y a bien aidé. Nous sommes deux à t'avoir enseigné comment faire correctement un examen de conscience. Et tu ne t'es pas montré un élève très ouvert. D'autres que toi le comprennent bien plus vite et bien plus tôt, et sans avoir besoin que quelqu'un d'autre le leur explique. Tout seuls. Par eux-mêmes. Comme des grands. Pendant que toi, à ton grand âge et malgré ton statut, tu es encore un petit garçon qu'il faut tenir par la main et à qui il faut tout dire, et tout expliquer.
Il pousse un grand soupir.
— Je le répète : tu n'es encore toujours pas le renard le plus futé de la forêt, comte Siegfried. En fait, tu n'es même pas un renard, d'ailleurs. Tu es plutôt un des mulots qui lui servent de repas.
Puis il se tourne vers le Père Adalbéric.
— Et toi non plus, prêtre, tu ne t'es pas montré pendant ces trente ans un professeur très efficace. Et tes collègues non plus apparemment, si tu as l'intention de me répondre que ce sont là des choses qu'il aurait dû savoir depuis longtemps au moment où tu es entré au château.
Il secoue la tête en soupirant.
— Ah, décidément, vous autres les humains, il est tellement facile de vous piéger par les apparences. Tu as vu en ton paroissien un grand pénitent, tu t'en es réjoui et tu ne t'es pas posé d'autres questions. Ou alors il a fallu beaucoup de temps avant que tu t'en poses. Et même si tu t'en es posé – quand tu l'as fait, tu n'as pas réussi à le faire parler comme moi, je l'ai fait.
— Seul Dieu sonde les reins et les cœurs. Je suis certes prêtre selon l'ordre de Melchisédech, mais je n'ai pas pour autant la prétention d'être Dieu, ni son égal. Aucun d'entre nous ne l'est. Quant à le faire parler, c'est surtout toi qui as parlé en son nom. Quand c'est lui qui a parlé, c'était avec moi, pas avec toi.
— Quand il parlait, c'était toujours pour se trouver des excuses. Il est vrai que l'on a toujours de bonnes raisons pour faire ce qu'on ne devrait pas. Ou pour ne pas faire ce qu'on devrait. Ou si l'on n'en a pas, on s'en trouve. On s'en invente. Vous autres les humains, vous êtes très forts pour ça. Vous êtes particulièrement créatifs là-dedans, je dois le reconnaître. Mais ce n'est pas cela qui rendra votre monde meilleur.
— Avec toi, il a cherché des excuses parce que tu le mettais sur la défensive. Ses excuses étaient son bouclier. Pas le meilleur en effet, mais il est naturel de se défendre ou de se protéger quand on est attaqué. Et toi, tu n'as pas arrêté de l'attaquer.
— Si je ne l'avais pas attaqué, de lui-même, il n'aurait jamais rien avoué. Et cela, tu le sais. Tout ce qu'il a fait, c'est tenter de nier. Et quand il n'a plus pu le faire, il n'a rien trouvé de mieux que de chercher des excuses et d'inventer des prétextes pour essayer de justifier tout ce qu'il avait fait. Sans y parvenir, bien sûr – parce que moi, je ne me laisse pas piéger par ce genre de pauvres ruses minables.
— Avec moi, il s'est remis en cause et il a posé des questions.
— Auxquelles tu n'avais pas forcément de réponses.
— Je l'ai remis face à sa conscience. Les réponses ultimes sont entre lui et Dieu. Je ne peux faire quelque chose pour lui que s'il m'ouvre son cœur et accepte de reconnaître ses fautes. Sinon les choses restent entre lui et Dieu.
— Lui, et Dieu. Et moi aussi. N'oublie pas qu'un contrat est en cours. Et que...
(le diable reprend le ton sur lequel il s'adressait aux foules)
— ... tout contrat doit être honoré. Moi, j'ai honoré ma part. Lui doit encore honorer la sienne. Au lieu de quoi il cherche à se faire plaindre pour pouvoir y échapper. C'est ce qu'on fait quand on n'a pas de parole. Sauf que moi, j'ai toujours les moyens de rappeler mes partenaires de contrat à leur parole. J'ai les moyens de les obliger à l'honorer. Contrairement à vous autres humains. C'est toujours une erreur de me sous-estimer. C'est ce que font tous ceux qui espèrent échapper à la parole qu'ils m'ont donnée.
— Encore faut-il que le contrat soit équitable. En l'occurrence, il ne l'est pas.
— Équitable ou pas, il est valide à partir du moment où il a été signé librement, sans contrainte et en toute connaissance de cause. En l'occurrence, c'est le cas. Ton paroissien a accepté mes conditions à l'époque. Aujourd'hui, il doit assumer son choix. Qu'il soit à son avantage ou pas. Qu'il ait été judicieux ou pas. C'est ça, assumer les conséquences de ses actes. C'est ça, avoir une parole.
Il regarde Siegfried par-dessus son épaule.
— Mais c'est ça que ton paroissien n'a pas. Il est toujours prêt à revenir sur sa parole dès que la respecter ne l'arrange pas.
Il se retourne vers le Père Adalbéric.
— Et ce n'est pas qu'avec moi qu'il s'est comporté de la sorte. Vous devriez poser la question à son ex-femme. Malheureusement, là où elle est, vous ne le pourrez pas. Même si vous étiez à sa portée, elle est hors d'état de vous répondre. Dommage. Elle en aurait des choses à vous dire. Et dans l'état où elle est, je doute fortement qu'elle soit encore prête à ses habituels excès d'indulgence envers lui. Combien de fois n'est-il pas revenu sur sa parole vis-à-vis d'elle ? Pas qu'une seule, et même si personne ne te l'a dit explicitement, tu as tous les éléments en mains pour en déduire chacune d'entre elles.
De nouveau, il regarde Siegfried par-dessus son épaule et l'écrase sous un regard de haut en bas.
— En plus, ce qu'il a fait, il ne le reconnaît pas. Quand il peut le faire, il le cache ou il le nie. Quand il ne le peut pas, il se trouve des excuses. Je suis sûr que même vis-à-vis de sa propre conscience, si toutefois il en a une, il se trouve toujours un tas de prétextes pour justifier sa conduite. Voilà pourquoi c'est moi qui le dénonce, et pas lui qui se confesse. Si tu attends qu'il le fasse, de lui-même, il ne le fera jamais. Ou au mieux, il enrobera sa confession dans un tas de prétextes qui amèneront ceux qui l'écouteront à justifier sa conduite et à l'approuver, alors qu'elle est tout à fait injustifiable.
Il se retourne de nouveau vers le Père Adalbéric.
— Cet homme mérite largement de me suivre dans mon enfer. Il l'a prouvé, et ce ne sont pas les largesses qu'il a consenties à tes coreligionnaires qui suffiront à prouver le contraire. Avec elles, il n'a fait que se cacher en plein jour. Elle lui ont servi de déguisement et de paravent, rien d'autre, rien de plus.
Il affiche un sourire tordu.
— Mais vous autres humains, prêtres ou pas, évidemment, vous n'y avez tous vu que du feu. D'autant plus qu'au fond, cela vous arrangeait vous aussi.
Il redresse la tête et son sourire se détend.
— Mais heureusement pour moi, je ne suis pas un être humain. Je sais voir clair dans vos pitoyables petites ruses. Et je l'avoue, parfois, elles m'amusent. Parfois.
Puis il redevient sérieux.
— Mais en matière de plaisanteries, j'espère que tu en conviendras, les plus courtes sont les meilleures. Celle-ci a tout de même duré trente ans. Ça fait longtemps qu'elle ne me fait plus rire. Il est grand temps d'y mettre un terme. À cette conversation aussi.
Épisode 127 : Nouvelle tentative
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