Une journée de repos
Coralie ne comprenait pas.
Son commandant Otis agissait bizarrement depuis ce matin et, si d’ordinaire, elle aurait volontiers été passer sa journée de congé dans un centre thermal marsien, ici elle ne pouvait faire autrement que de le suivre pour savoir ce qu’il cachait car il y avait des signes qui ne trompaient pas. Par exemple, Otis n’avait pas parlé d’aller faire les boutiques, pas une fois durant tout le voyage de retour.
D’habitude, dès que le vaisseau touchait le sol, le commandant de la WP-7 repérait déjà les bonnes affaires, ce qui n’était pas le cas ici. Ça, et d’autres petits détails comme des appels bizarres, un planning changé, etc., firent comprendre à Coralie que quelque chose n’allait pas, et comme sa formation le lui avait appris : quand quelque chose ne va pas, creuse.
Coralie suivait Otis dès la descente du vaisseau.
Elle attendit qu’il s’éloigne, faisant semblant qu’elle allait rester faire du bronzage, mais dès que son partenaire disparut, elle se mit en filature pour le suivre discrètement. Bien sûr, elle s’était changée. Une blonde bouclée avec une chemise blanche large, cela se repère de loin. Il fallait quelque chose de plus discret, alors elle enfila sa parka à capuche grise ainsi qu’un pantalon large assorti.
Otis prit un robot-taxi, Coralie fit de même. Cela aurait été difficile de le suivre sans savoir où il allait (on ne peut pas dire à un robot-taxi « suivez cette voiture »), mais ce n’était pas nécessaire. Quand on ne va pas à pied quelque part, c’est qu’on veut rejoindre la gare de tramways et, effectivement, c’était le cas.
Coralie descendit peu après Otis. Elle regarda au loin : il ne se retournait même pas. Elle s’avança dans la foule et essaya de deviner où il allait. Toutes les gares étaient les mêmes dans l’Empire : un immense cercle faisait le tour du dôme ; de chaque station, une ligne rejoignait le centre du dôme pour le traverser de part en part. Mais le plus gros n’était pas le trafic du dôme interne, mais les tramways allant vers d’autres dômes et surtout vers Mondon. Tous les dômes martiens étaient reliés à la capitale de l’Empire, c’était obligatoire, et le seul endroit sur Mars qui n’allait pas à Mondon, c’était… Mondon lui-même.
Otis prit la sortie de la ligne 134, ligne qui parcourait le lointain. Coralie regardait au loin : il descendait les escaliers, elle attendait, il attendait, elle bougeait. Il monta dans la première voiture, elle monta dans la troisième, s’assurant de ne pas être vue. Le voyage fut long, laissant tout le temps à Coralie d’essayer de trouver des réponses à ses questions. Otis était-il en mission ? Probablement, mais alors pourquoi n’avait-elle pas été mise au courant ? C’est à ce moment-là qu’elle se rendit compte qu’elle ne le connaissait pas très bien. Cela faisait quatre ans qu’ils étaient ensemble et, en quatre ans, elle n’avait pas appris grand-chose. Tout ce qui était lié à lui était lié à l’Empire. Il était rentré dans l’armée à 8 ans, avait été un des meilleurs de sa classe et, malgré son côté je-m’en-foutisme, il avait permis à la WP-7 de se faire une sacrée réputation, Mais à part cela...
En fait, c’était Otis qui l’avait choisie et la rencontre avait été bizarre. Il était apparu en compagnie de l’amiral Solvieg dans le vestiaire pendant qu’elle se changeait, elle et d’autres de sa classe. Tout le monde s’était retourné et avait été étonné de cette intrusion, mais un amiral qui entre dans une pièce, cela calme toujours. Et cela avait tellement calmé que personne n’avait remarqué le jeune Otis derrière.
À son nom criée, Coralie se souvint d’un grand étonnement. Pourquoi un amiral viendrait chercher une cadette ? Elle mit du temps et un second appel pour s’avancer.
— Suivez-nous, avait dit l’amiral.
— Amiral, je peux terminer de m’habiller ?
Mais au lieu d’une réponse franche, l’amiral avait souri et regardé Otis, ce jeune bleu habillé de façon décontractée comparé au costume militaire, qui la dévisagea de haut en bas au point de mettre Coralie mal à l’aise.
« Non », avait-il répondu avant d’ouvrir la porte et de passer devant.
Mais qui était ce gamin qui avait plus de pouvoir qu’un amiral au point de répondre à sa place ? Ne sachant que faire, elle se souvint qu’elle avait suivi en levant les yeux pour se retrouver dans un vestiaire vide avec un otis gringalet mais qui en imposait par le regard. Pire, l’amiral les avait laissés tous les deux seuls, parti à d’autres occupations.
À deux, elle en sous-vêtements, debout les mains derrière le dos comme l’armée lui avait appris et attendant les questions tandis que lui, assis, regardait un holocran sans jamais lever la tête. Cela avait duré dix minutes. C’en était un jeu. Si elle parlait en premier, elle perdait. Alors elle attendit… longtemps, jusqu’à ce qu'enfin Otis dise, toujours sans la regarder :
— Vous avez déjà tué ?
— Non monsieur, mais j’ai été formée.
— On va voir cela. Vous partez pour Ukrainia. Prenez vos affaires, vous ne reviendrez plus jamais ici.
La surprise fut de taille et, effectivement, elle ne revint plus jamais à l’académie militaire. Car non seulement elle avait réussi la mission, mais elle avait immédiatement accepté son poste de lieutenant dans la WP. Depuis lors, elle n’avait plus jamais quitté Otis et en avait appris sur le sous-monde de la démocratie et de l’Empire.
***
Après trois heures de tramway, Otis descendit à une station étonnante : le dôme Mas-243. C’était le dernier dôme construit et il pouvait accueillir quelques dizaines de millions d’habitants seulement. Ce dôme était un peu spécial, ou du moins son emplacement. Il y a de cela 400 ans, un groupe de chercheurs avait envoyé un robot roulant dans ce cratère en espérant y trouver la vie. La suite leur donna tort et aujourd’hui, rien dans le système solaire ne laissait penser que l’humanité ait été visitée. Rien, mis à part quelques sectes farfelues.
Concernant le cratère, il avait été protégé des promoteurs durant ces nombreuses années sous prétexte que c’était un emplacement historique et que l’humanité y avait fait date en marquant le sol de son ingéniosité. Cette histoire marcha pendant quelques siècles jusqu’à ce qu’un promoteur eut l’idée de mettre un musée de l’exploration spatiale en plein centre du dôme. Le conseil martien, moyennant quelques pots-de-vin, accepta. Que voulez-vous, l’humanité manque de dômes.
Si c’était déjà une surprise qu’Otis vienne ici, cela en était encore une plus grande quand elle le suivit jusqu’au dit musée… où une personne l’attendait : une jeune fille. Coralie lui en aurait donné 12 ans. Mignonne, grands yeux, cheveux noirs tombant jusqu’au cou, elle avait l’air de connaître et de beaucoup aimer Otis, pour lui sauter au cou dès son apparition.
— Qu’est-ce que ?? Il a une sœur ? Non, pas possible.
En effet, les soldats de l’Empire étaient choisis parmi les enfants uniques et orphelins. C’était une règle, logique vu le métier dangereux. Elle continua à observer. Habillée en écolière, Coralie remarqua le blason : Collège Saint-André-de-la-Tour-Eiffel.
Coralie écarquilla les yeux. C’était un des collèges les plus huppés de tout le système solaire. Situé à 800 bornes d’ici, seules les meilleures familles y avaient accès. Otis avait l’air heureux en rentrant dans le musée. Coralie en fit de même, toujours sans se faire repérer.
L’intérieur du musée semblait plus grand que l’extérieur, normal avec tous ces miroirs en décoration donnant à l’ensemble un air hypnotique, sans parler de la rampe montante. Car le musée ne possédait qu’une seule haute pièce qu’on parcourait à pied le long d’une gigantesque rampe où tous les rovers de Mars depuis le début de la conquête spatiale étaient présentés un à un. Chaque rover était présenté avec des holos en incrustation à des fins didactiques. Les gens, en famille ou en groupe de classe, montaient et descendaient la rampe en observant ces merveilles de technologies d’un temps révolu.
Bien que Coralie gardait un œil au loin sur son partenaire, elle regardait aussi les objets. C’était une autre époque, ces appareils connectés au loin où il fallait attendre avant d’envoyer un ordre. C’était à se demander comment cela fonctionnait ? Si elle avait le temps, elle passerait des heures à lire tout ce qui était écrit, mais elle n’en avait pas.
Otis et la jeune fille qui l’accompagnait visitaient, eux, à leur aise. Enfin, c’était surtout la jeune fille qui était contente d’être ici et qui, exaltée, sautait de rover en rover, jouant avec les holocrans et les démonstrations. Otis, lui, avait l’air de servir de baby-sitter. Il était content aussi, juste que Coralie ne le reconnaissait pas dans ce rôle. Et surtout : qui était cette fille ? Pas la sienne, c’était sûr, il n’en avait pas le caractère. Mais alors ? Sa sœur ? Cela aurait été contre l’Empire, et Otis respectait, voire vénérait l’Empire. Sa phrase préférée n’était-elle pas : « On ne trahit pas l’Empire ».
Plus cela montait, plus Coralie était intriguée. Et arrivée au rooftop, sa tête était remplie de questions.
Le toit du bâtiment donnait à 360° sur le dôme mais aussi sur la terre rouge. L’horizon y présentait des pics aplatis par les années et les vents solaires, entrecoupés de dômes. Les lignes de tramways formaient une toile d’araignée et, bien qu’on ne puisse voir Mondon, on devinait, par la concentration des lignes, dans quelle direction la capitale de l’Empire se situait. Même Coralie, un instant, fut distraite de sa mission pour admirer le paysage, mais en professionnelle qu’elle était, elle se reconcentra et chercha du regard son commandant et la jeune fille. Balayant du regard, elle trouva la gamine de 12 ans en train d’utiliser un holocran pour zoomer dans le paysage. Otis ne se trouvait pas derrière elle.
Merde, il est où ? » pensa-t-elle, mais elle n’eut pas le temps de chercher qu’une voix dans son dos l’interpela :
— C’est de la haute trahison que d’espionner son commandant.
Coralie était coincée. Elle s’était fait repérer. Ou elle n’en savait rien, mais elle avait foiré quelque part. Elle se retourna.
— Otis.
Elle savait qu’il plaisantait concernant la haute trahison, mais elle l’avait quand même espionné.
Otis ne dit rien. Il arriva à sa hauteur et regarda celle avec qui elle était venue.
— Elle s’appelle Julia. C’était la sœur d’un de mes amis avec qui j’ai fait mes classes. Il est mort au combat durant une de nos missions avant que j’intègre les WP.
— Et depuis ce temps, tu la protèges ?
— Elle croit que je suis prospecteur. Bonne excuse, vu qu’on voyage beaucoup. Tu veux que je te la présente ?
Coralie s’étonna.
— Euh… quoi ?
— T’es ma partenaire. Si je mets ma vie entre tes mains, je peux bien aussi y mettre mes secrets. Je te rassure, je n’en ai pas beaucoup.
Coralie rigola.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Otis.
— Alors le grand commandant Otis tient vraiment à quelqu’un. C’est étonnant.
— Je fais ce que je peux. Son école me coûte une blinde.
— Juste un truc avant : quand m’as-tu captée ? Que je te pistais ? Juste pour savoir.
— À l’entrée du musée, il y a des miroirs. Je regarde toujours dans les miroirs.
— Eh merde. Pas encore assez bon.
— Détrompe-toi. Me suivre pendant toute une demi-journée sans que je m’en rende compte, vraiment chapeau. Allez, viens, je te la présente, puis comme ça, elle aura un autre contact en cas de problème.
Et tous les deux allèrent rejoindre Julia pour passer le restant de l’après-midi ensemble.
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