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Les Heures creuses
Fiction
Horror
calendar Veröffentlicht am 4, Juni, 2026
calendar Aktualisiert am 4, Juni, 2026
time 10 min
PascalN verified
Pascaln vor einer Stunde

Alors celle-là, je l'adore !!!
Et à l'instant où je frappe frénétiquement sur la touche du point d'exclamation, qui pourrait être multiplié par 10 (oui, oui soyons fou ), cette vieille chanson de Pauline Ester m'envahit la tête 😂😂

https://youtu.be/WMOzXU8wvns?si=k-x5PWOKQz2Bza5T

Ne cherchons pas de lien de cause à effet Wallas. Merci pour ce moment savoureux.

Les Heures creuses

Le roman s'appelait « Les Heures creuses » et était prévu en plusieurs tomes dont le premier avait été tiré à deux cent quarante exemplaires, ce qui était peu, même pour les éditions Mirabel qui avaient l'habitude des petits tirages et des auteurs dont la notoriété ne dépassait pas un certain cercle.


Édouard le savait et s'en accommodait : il avait depuis longtemps renoncé à l'idée d'un large public, convaincu qu'une littérature véritable ne se mesurait pas au nombre de ses lecteurs mais à l'intensité de ce qui se passait entre un livre et ceux qui le lisaient vraiment.


La première lettre arriva six semaines après la parution. L'enveloppe portait une écriture serrée, appliquée, et l'adresse de l'expéditeur était incomplète, juste un prénom et une ville, Augustin, Lyon. Édouard ouvrit la lettre en s'attendant à l'habituel mélange de compliments maladroits et de questions sur ses influences, ce que les lecteurs rares envoyaient en général, et il commença à lire debout dans son entrée.


Augustin écrivait que le roman décrivait sa vie. Pas thématiquement, pas dans le sens où un lecteur se reconnaît dans un personnage parce que la littérature touche à quelque chose d'universel. Augustin voulait dire autre chose, et il le précisait avec une minutie qui rendit Édouard légèrement mal à l'aise : le protagoniste du roman habitait le même immeuble que lui, troisième étage, porte de gauche en sortant de l'ascenseur. Il avait la même collection de tasses dépareillées sur l'étagère de la cuisine, le même problème avec la fenêtre du salon qui fermait mal depuis deux ans, la même habitude de marcher jusqu'au canal le dimanche matin avant neuf heures. Il avait perdu son père le même automne que le personnage, dans des circonstances identiques, et son meilleur ami s'appelait Benjamin, comme dans le roman.


« Je ne cherche pas à vous inquiéter, précisait Augustin en conclusion. Je suis simplement curieux de savoir comment c'est possible. »


Édouard s'assit. Il resta assis un long moment dans son entrée, la lettre à la main, et réfléchit à ce qu'il venait de lire avec le scepticisme raisonnable qui lui semblait la bonne réponse à ce genre de situation. Les coïncidences existaient. Les lecteurs sur-interprétaient, projetaient, construisaient des correspondances là où il n'y en avait pas. Il avait lui-même grandi dans un immeuble semblable à celui qu'il décrivait, et les détails qu'il avait utilisés venaient de sa propre expérience, ce qui signifiait simplement qu'ils correspondaient à une réalité commune, à la vie ordinaire de beaucoup de gens dans beaucoup de villes. Il répondit quand même, brièvement, avec la politesse distante qu'il réservait aux correspondances incertaines.


Augustin répondit dans la semaine. Sa deuxième lettre était plus longue, et les détails qu'il donnait cette fois étaient moins facilement explicables par la coïncidence : une conversation avec Benjamin reproduite mot pour mot dans le roman, une chose que le protagoniste avait dite à sa mère six mois avant sa mort, une chose que Augustin avait dite à la sienne, dans les mêmes termes, le même soir d'hiver.


Édouard relut son propre roman. Il n'avait pas de souvenir précis de l'origine de ces détails. Il écrivait toujours comme ça, par accumulation, par sédimentation, sans savoir exactement d'où venaient les choses, et cette obscurité lui avait toujours semblé normale, constitutive du processus. Mais en relisant certains passages à la lumière des lettres d’Augustin, il sentit quelque chose d'inconfortable se déposer en lui, quelque chose qu'il ne chercha pas à nommer.


Il répondit à nouveau, cette fois avec davantage de questions.


Leur correspondance s'installa sur plusieurs mois, régulière, de plus en plus dense. Augustin écrivait bien, avec une précision qui plaisait à Édouard, et leurs échanges dépassèrent rapidement la question des coïncidences pour devenir quelque chose de plus complexe, une conversation littéraire, une relation épistolaire dans la tradition de celles qu'Édouard admirait. Il commença à attendre les lettres d’Augustin avec une impatience qu'il reconnut un jour, avec un léger malaise, comme de l'affection.


C'est vers le quatrième mois qu'il commença à écrire son second tome. Il ne s'avoua pas tout de suite ce qu'il faisait. Il s'installait à son bureau le matin, ouvrait ses cahiers, et laissait venir les scènes avec cette passivité active qui était son mode de travail habituel. Mais les scènes qui venaient ressemblaient aux lettres d’Augustin, portaient ses détails, sa vie, et Édouard les accueillait sans les questionner parce qu'il s'était toujours dit que la littérature prenait ce qu'elle trouvait et que la morale n'avait rien à faire dans ce territoire.


Il écrivit Augustin dans une rupture amoureuse. C'était une bonne scène, juste, douloureuse dans la bonne mesure, et il en était satisfait. Trois semaines plus tard, Augustin lui écrivit que sa compagne l'avait quitté.


Édouard s'arrêta de travailler pendant plusieurs jours. Il marcha beaucoup, pensa beaucoup, rédigea mentalement des arguments pour et contre ce qu'il ne s'autorisait pas encore tout à fait à nommer. La rupture pouvait être une coïncidence. Elle pouvait même être une conséquence naturelle de quelque chose qui était déjà fragilisé dans la vie d’Augustin, quelque chose que la correspondance avec Édouard lui avait permis d'exprimer, et que la littérature avait simplement anticipé en captant ce qui était déjà là.


Ce raisonnement était solide. Il tint deux jours. Puis Édouard rouvrit son cahier et se demanda ce qu'il pouvait faire d'autre.


Augustin était un personnage extraordinaire, il ne pouvait pas se le cacher, d'une richesse et d'une complexité que la plupart de ses personnages inventés n'atteignaient jamais. Le roman qu'il écrivait à partir de cette matière était le meilleur qu'il ait produit, il le sentait à la façon dont les scènes venaient, avec cette densité particulière qui ne se fabriquait pas. Et une rupture, dans une vie, n'était pas une catastrophe. Les gens traversaient des ruptures et s'en relevaient. Ce n'était pas lui qui avait mis fin à la relation d’Augustin, c'était Augustin lui-même, ou sa compagne, ou la somme de leurs choix et de leurs incompatibilités.


Il reprit l'écriture. Il écrivit Augustin dans un licenciement économique, ce qui lui paraissait moins brutal qu'autre chose, une adversité gérable, le genre de difficulté qui forge un personnage. Il écrivit la scène avec soin, donnant à Augustin une dignité sobre face à la nouvelle, une résignation qui n'était pas de la faiblesse. Six semaines plus tard, Augustin lui écrivit qu'il avait perdu son emploi.


Cette fois, Édouard ne s'arrêta pas.


Il remarqua quelque chose, ce soir-là, en relisant la lettre d’Augustin : une phrase vers la fin, presque anodine, où Augustin disait qu'il avait parfois l'impression d'être le personnage d'un roman qu'il n'avait pas écrit. Il la lisait comme une métaphore, une belle formulation sur la perte de contrôle que produisent les grandes épreuves, et Édouard la relut deux fois avec ce qu'il identifia, honnêtement, comme de la culpabilité.


La culpabilité dura le temps d'une soirée.


Le lendemain matin, il s'installa à son bureau et réfléchit à la structure du roman. Augustin avait perdu sa compagne, puis son emploi. L'arc narratif exigeait quelque chose de plus grave, quelque chose qui porterait le personnage à sa limite et révèlerait ce dont il était capable sous la pression maximale. La littérature avait ses exigences propres, indépendantes de la sympathie qu'on pouvait éprouver pour les gens réels dont elle s'emparait, et Édouard avait toujours pensé que céder à la sympathie était la première trahison qu'un écrivain pouvait commettre envers son œuvre.


Il écrivit la mort d’Augustin.


Il travailla cette scène pendant trois jours, avec le soin particulier qu'il réservait aux moments décisifs, cherchant le ton exact, ni trop, ni trop peu, la juste distance entre l'événement et sa résonance dans le développement du personnage. C'était une belle scène, peut-être la meilleure qu'il eût jamais écrite, et quand il la relut il sut qu'il avait atteint quelque chose de rare.


Les lettres d’Augustin s'arrêtèrent. Il attendit un mois, puis deux, sans nouvelles. L'absence était totale, différente du silence naturel des correspondances qui ralentissent, quelque chose de plus définitif. Il envoya une lettre à l'adresse d’Augustin, qui lui revint sans explication. Il chercha son nom, ne trouva rien.


Édouard attendit encore quelques semaines, puis sortit un nouveau cahier. Il pensa parfois à Augustin, avec une netteté qui ressemblait à du regret sans tout à fait l'être, et il nota que cette netteté elle-même était utile, qu'elle donnait à ce qu'il écrivait une couleur particulière, une gravité qu'il n'aurait pas su produire autrement.


Son troisième tome trouva un protagoniste en trois semaines. L'homme s'appelait Xavier, il vivait à Bordeaux, et il avait écrit pour dire que « Les Heures creuses » décrivait sa vie.



Photo : cottonbro studio @ Pexels.

Kommentar (1)

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PascalN verif

Pascaln vor einer Stunde

Alors celle-là, je l'adore !!!
Et à l'instant où je frappe frénétiquement sur la touche du point d'exclamation, qui pourrait être multiplié par 10 (oui, oui soyons fou ), cette vieille chanson de Pauline Ester m'envahit la tête 😂😂

https://youtu.be/WMOzXU8wvns?si=k-x5PWOKQz2Bza5T

Ne cherchons pas de lien de cause à effet Wallas. Merci pour ce moment savoureux.

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E C Wallas verif

E C Wallas vor einer Stunde

Haha merci pour ce lien surtout ! 😂

Je dois avouer que je suis très content de pouvoir vous compter parmi mes lecteurs.

Je pense qu’une part de moi appréhende / attend surtout votre retour donc je suis content que vous adoriez. 😁

PascalN verif

Pascaln vor einer Stunde

Et voilà un bel exemple de se que j'écrivais hier dans " Derrière chaque création " en parlant des rencontres et des liens qui se font et se nouent ici autour de nos écrits.
Et j'avoue sans rougir que je suis souvent dans cette même attente de retour de ta part lorsque je publie. Et c'est vraiment chouette et sympa. Merci Panodyssey 😉😊

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