Marc-Olivier Caffier, analyse n° 2 : la manière douce de dominer
"[Quelques entreprises, parfois plus puissantes que des États,] façonnent les informations qui nous atteignent, orientent nos achats, nos rencontres, parfois même nos opinions"
"La domination ne passe plus par l'interdiction, [ni par l'obligation – NdlR,] elle passe par la suggestion permanente"
(Marc-Olivier Caffier, 12/07/2026)
Peut-on suggérer à un individu des opinions et des choix qui lui sont tout à fait étrangers ? voire contraires à ses opinions, à ses valeurs morales, à son caractère, à son tempérament, à son état de santé, à ses possibilités physiques, psychiques, intellectuelles, à la structure de son environnement humain et social, à ses moyens financiers, à ses objectifs, à ses désirs, à ses intérêts – bref : à tout ce qu'il est ?
Le psychologue Pierre Daco, qui a vulgarisé la psychologie, croyait que non. Pas même sous hypnose. On pouvait y contraindre, oui – difficile de dire le contraire : on le constate depuis la nuit des temps. Mais on ne pouvait pas emporter l'adhésion en contournant la barrière du conscient.
Moi je crois plutôt que celui qui veut manipuler un individu par la suggestion commence par s'orienter d'après ce qui le fait réagir, d'après ce qu'il est, pense, sent, dit et fait déjà, et qu'on part de là.
C'est à ça d'ailleurs que sert cette collecte de données personnelles à tout crin. Et c'est (aussi) à cette collecte que sert toute cette politique plus ou moins insidieuse de promotion de l'usage de technologies en tous genres... à condition, bien sûr, que l'utilisateur commence par saisir ses données. Ou à défaut, qu'il y autorise l'accès. C'est important, les données. C'est l'un des buts de toute l'opération. Sans cela, elle perd au moins la moitié de son intérêt.
À la limite, on oriente subtilement ce qui existe déjà chez l'individu pour le guider dans la direction souhaitée, plus qu'on ne crée à proprement parler ce qui n'existe pas. On ne réinvente pas l'individu de fond en comble à partir de rien (ou à partir des desseins de ceux qui attendent quelque chose de lui). On guide l'individu tel qu'il est, subtilement, en veillant à ce qu'il ne s'en aperçoive pas, ou pas trop fort, ou pas trop vite – pour qu'il se laisse guider là où on veut qu'il aille en n'offrant que le minimum possible de résistance.
En d'autres termes, on le manipule.
Parce qu'il est plus rentable de manipuler ce qu'il est déjà que de le transformer en ce qu'il n'est pas.
Au sixième siècle avant J-C déjà, en Chine, le vieux Sun Tzu disait en substance dans son Art de la guerre que la meilleure victoire se remportait sans porter le moindre coup d'épée. Rien qu'en démoralisant l'ennemi et en le décourageant de combattre.
"Le mieux, à la guerre, consiste à attaquer les plans de l'ennemi ; ensuite, ses alliances ; ensuite, ses troupes ; en dernier, ses villes."
"Combattre et conquérir dans toutes ses batailles n'est pas l'excellence suprême ; l'excellence suprême consiste à briser la résistance de l'ennemi sans combattre."
(Sun Tzu, L'Art de la guerre)
À en croire François Mitterrand, les Étatsuniens du vingtième avaient compris la leçon – et ils l'appliquaient.
"La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort."
(Le Dernier Mitterrand, entretiens de François Mitterrand avec Georges-Marc Benamou)
Voilà ce qu'il a répondu quand on lui a demandé pourquoi, dès 1983, ses gouvernements successifs "avaient viré à droite tout en clignotant à gauche". La raison devait en être cherchée dans des tensions internationales souterraines mais bien réelles, et pas nécessairement avec les ennemis auxquels on se serait attendus à l'époque. Et pas juste des "tensions". Une guerre sans merci, déguisée en alliance et en entente cordiale devant le reste du monde. Une guerre qui n'avait rien de militaire, une guerre sans armée, sans vaisseaux, sans morts sur le champ de bataille – c'était bien pour cela (entre autres) que personne ne s'apercevait qu'une guerre était en cours (et ne l'aurait cru non plus si quelqu'un s'était mêlé de le lui dire, même si ça fait quatre-vingts ans que l'anti-américanisme est bien vivant en Europe). Une guerre jamais déclarée en tant que telle, une guerre qui ne se menait que sur le terrain commercial, mais qui n'en était pas moins impitoyable ni moins destructrice. Pour avoir une chance de gagner cette guerre, ou tout au moins de ne pas la perdre et de garder voix au chapitre dans le concert des nations, lui et ses gouvernements se voyaient obligés de sacrifier leurs objectifs sociaux. Parce qu'ils coûtaient trop cher à l'économie du pays et grevaient sa compétitivité, et parce qu'un pays dont l'économie n'était pas compétitive n'avait rien à dire dans le monde. Du moins c'est l'argument que Mitterrand a avancé à Georges-Marc Benamou.
Et ce que Mitterrand disait de la France à l'époque pouvait être dit de chaque pays d'Europe, de l'Europe en tant que telle dont ils n'ont eu de cesse de saboter l'Union, et du reste du monde entier (y compris bien sûr la Russie et la Chine, mais pas que).
En 2026, il semblerait que si une guerre est en cours sans tirer un seul coup de feu ni de canon, en parallèle des conflits classiques, indiscutablement militaires, dont on parle aux infos, ce soit bien une guerre internationale des élites contre les peuples, qui se mène moins sur le terrain des idées à proprement parler que sur celui des désirs, dont l'enjeu est le contrôle des esprits – et accessoirement, ou moins accessoirement, des portefeuilles – et dont l'arme est la manipulation. Et dans cette guerre par la manipulation, les algorithmes sont une arme de tout premier plan. Leur fonction est de sélectionner les informations, les propositions commerciales et leurs cibles respectives de façon à démoraliser les masses en les abêtissant et en les endormant, en faisant des citoyens de gentils petits consommateurs bien sages – au moins dans un premier temps. Et en les distrayant, au sens pascalien du terme tout autant qu'au sens plus courant, pour détourner leur attention des vrais problèmes de société, pour les convaincre de leur impuissance à force d'épuisement, et pour leur enlever jusqu'à l'envie de changer un statu quo qui arrange bien la catégorie sociale qui en bénéficie. Peut-être même, pourquoi pas, en les convainquant que l'ordre actuel des choses est dans leur propre intérêt, qu'ils vivent – comme aurait dit Spinoza – dans le meilleur des mondes possibles, et qu'il est impossible d'espérer mieux.
Ou même en exerçant sur eux ce que Bourdieu appelle la domination symbolique : en favorisant la diffusion et l'intériorisation par la population de valeurs présentées comme universelles et, soit moralement, soit scientifiquement et naturellement, incontestables – l'efficacité, l'autonomie individuelle, l'effort, la sélection "naturelle" par le mérite – alors qu'en réalité, elles servent surtout les intérêts de ceux qui veulent maintenir le statu quo... et à qui la concentration actuelle des données et des moyens techniques permet de le faire sans même avoir besoin d'user de violence physique ou verbale ni de coercition explicite par des moyens policiers, juridiques ou légaux. La violence symbolique est mentale. C'est transformer en allié celui qui devrait être un ennemi. C'est retourner l'adversaire et l'amener de son côté. C'est faire la guerre à la façon de Sun Tzu.
Crédit image : © Christian Latour | HRIMag
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