Épisode 111 : Charité
🎧 Musique : Tracy Chapman – All That You Have Is Your Soul
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Comme à chaque fois qu'il pense à la raison pour laquelle il a vendu son âme pour construire ce château, Siegfried hait Mélusine. Dans son esprit, c'est elle la coupable. Il la rend personnellement responsable de sa perte. Il l'accuse de l'y avoir mené. De l'avoir personnellement amené à se vendre. D'avoir peut-être été franchement complice avec... celui d'en bas.
Il l'accuse de l'avoir entraîné malgré lui dans une histoire qui le dépassait totalement et dans laquelle il n'avait pas par lui-même les moyens de suivre. Tout privilégié qu'il était dans ce monde.
Il était comte, certes, et de deux terres, certes – mais il n'était ni duc ni roi. Suzerain de personne. Il était même vassal du duc de Lotharingie – et il l'est toujours, d'ailleurs. Être vassal, ça implique des obligations. Être seigneur, même privilégié dans ce monde, ça ne signifie pas nécessairement être aussi riche que beaucoup se l'imaginent.
Même s'il est vrai que beaucoup de manants se contenteraient volontiers de bien moins que ce qu'il avait, même à l'époque. Comme le père d'Éric. Comme Seppi. Aucun des deux ne demanderait de posséder toute une terre – avec toutes les obligations qui viendraient avec. Chacun d'entre eux se contenterait volontiers d'être sûr de pouvoir nourrir sa famille, même au jour le jour, de la loger dans une maison abritée du froid et de la pluie, et, luxe suprême, d'être assuré de ses lendemains.
Siegfried en viendrait presque à envier ses manants.
Il reproche si souvent à Mélusine de lui avoir caché à l'époque sa vraie nature. Il se dit si souvent que s'il avait su dès le départ qu'elle était une sirène, il se serait tout de suite détaché d'elle. Que leur histoire naissante lui aurait inspiré une telle abomination qu'il y aurait immédiatement mis fin, bien avant qu'elle ait eu le temps d'avoir la moindre conséquence, et que rien ne se serait passé. Que le chant qui l'avait d'abord subjugué lui aurait inspiré une telle horreur et une telle épouvante qu'il n'aurait eu aucun mal à éviter désormais la vallée de l'Alzette, quitte à laisser le tout à un autre que lui assez idiot pour se laisser subjuguer à son tour (à moins que Siegfried lui-même l'avertisse du danger), ou alors doté d'assez de moyens pour pouvoir faire face par lui-même à la situation.
D'autres que lui avaient sûrement les moyens de construire un château sur une nouvelle terre. L'un d'entre eux aurait pu le faire.
Mais ni Seppi ni le père d'Éric n'ont eu affaire à une sirène. Enfin – pas à sa connaissance à tout le moins. Sait-on jamais. Une sirène qui serait aussi fée, ou sorcière, pourrait très bien cacher sa vraie nature et se déguiser en humaine. Moyennant quelques arrangements sur lesquels elle garde un mystère qui aux yeux des humains ajoute à son charme. Siegfried en a lui-même fait l'expérience. À ses dépens.
Quoi qu'il en soit, ni Seppi ni le père d'Éric n'ont eu besoin d'avoir été entraînés par une sirène pour se retrouver confrontés avec leurs familles à des problèmes existentiels immédiats. Des problèmes de survie. Des problèmes vitaux. Des problèmes auxquels le comte Siegfried n'a jamais été confronté, même à l'époque. Son problème à lui, c'était de construire sur sa nouvelle terre un château digne de ce nom. Pas d'échapper à la faim ni d'être à l'abri des intempéries et du froid.
Eux pourraient certainement être tentés, autant voire plus que Siegfried le fut autrefois, par les incantations interdites propices à faire surgir celui qui se ferait fort de résoudre tous leurs soucis d'un seul coup de baguette magique et de leur accorder tout le confort souhaité. Et même bien plus encore. En échange de leur âme, évidemment.
Et pourtant, ni Seppi ni le père d'Éric ne semblent tentés par la chose. Bien au contraire. Seppi a bien affirmé qu'il n'avait signé aucun contrat avec les forces de l'au-delà, et il ne s'est pas montré curieux de la manière dont il pourrait le faire, malgré sa condition. Il semblait même trouver cela plutôt effrayant. Le père d'Éric s'est montré encore plus catégorique : ni lui ni ses enfants ne sont à vendre, il ne livrera même pas les siens à de simples humains – riches et puissants au demeurant – pour leur assurer leur subsistance, sa famille se débrouille seule avec les maigres moyens dont elle dispose et elle ne demande la charité à personne. À ses yeux, leur bien le plus précieux, c'est leur dignité.
Seppi ne s'est pas vendu malgré sa misère et son exclusion sociale.
Le père d'Éric n'a vendu ni lui-même ni les siens malgré sa pauvreté.
Mais Siegfried, lui, qui n'était pas pauvre et encore moins miséreux, et qui occupait dans la société une place en comparaison tout à fait enviable, s'est vendu.
Lui qui avait moins de raisons de le faire que n'importe lequel de ses manants.
Le pire de tout, en fait, c'est qu'il ne voulait même pas se vendre.
"Nous ne demandons la charité à personne."
Voilà la fierté du père d'Éric.
"Nous nous débrouillons malgré toutes les difficultés pour nous en sortir tout seuls et pour n'avoir besoin de personne."
Et lui, Siegfried, en fait, ce qu'il avait en tête, même quand il faisait brûler des bougies sur tous les autels de la région... c'était de se faire aider. Gratuitement.
Comme il n'avait pas les moyens de se débrouiller tout seul pour faire construire son château sur le Bockfiels, il a mendié auprès de toutes les forces spirituelles auxquelles il a pu penser la charité d'un petit miracle.
Comme un mendiant demande une obole sur la place publique ou à la sortie des églises. Juste avec un peu plus de discrétion.
Lui, Siegfried, un seigneur, un comte, a mendié auprès de Dieu et de Ses saints un petit miracle pour construire un château qu'il n'avait pas les moyens de financer lui-même – et dont il n'avait même pas vraiment besoin.
Là où le dernier de ses manants a la fierté de ne demander la charité à personne, pas même à son propre seigneur, pas même pour pouvoir manger.
Lui, un riche – ou tout au moins relativement riche – a demandé la charité. Même s'il l'a demandée au Ciel.
Là où même des pauvres sont trop fiers pour mendier.
Et comme ni Dieu ni Ses saints ne lui ont fait l'obole d'un petit miracle pour construire un château dont il n'avait même pas vraiment besoin, Siegfried est allé demander la charité au diable.
Et le diable s'est montré de prime abord très complaisant.
Sauf que le diable, lui, ne fait pas la charité.
Le diable fait des affaires. Le diable fait des transactions.
Sauf, encore une fois, que ses transactions ne se paient pas en argent ni en nature.
La monnaie courante du diable, ce sont les âmes. Le diable se fait payer en âmes. Et il ne fait rien gratuitement.
Et cela, à l'époque, Siegfried ne s'y attendait pas du tout.
Oui, à l'époque, il a pensé que le diable lui ferait la charité.
Réellement.
Comme il était naïf. Comme il était bête.
Pris au dépourvu, impressionné par la Petite Forteresse, Siegfried s'est laissé entraîner à accepter le marché. Parce qu'en fait, sur le moment même, il ne voyait pas d'alternative. Il a pensé que par la suite, et même assez vite, il trouverait une solution pour s'en sortir quand même.
Mais le temps passait, puis passait, et passait encore, mais Siegfried ne voyait jamais de solution. Il a cru en entrevoir une quinze ans après. Ce jour-là, le diable lui a bien proposé de revenir en arrière et de remettre les compteurs à zéro. Mais le problème avec ça, c'est qu'il était déjà trop tard, depuis bien longtemps.
Dès le début en fait, dès le moment où Mélusine avait mis les pieds à la Petite Forteresse, il était déjà trop tard.
Et plus il construisait sa vie et leur avenir dans et sur sa Petite Forteresse, plus il y amenait de monde, plus il la faisait connaître, plus Lucilinburhuc s'implantait et se développait, et plus Siegfried s'enfonçait. Plus il devenait impossible de revenir en arrière – du moins sans en fournir une explication. Et laquelle aurait-il bien pu donner ? Laquelle, en tout cas, qui aurait pu passer pour acceptable et à peu près vraisemblable ?
Et tout cela, le diable le savait très bien depuis le début.
Le diable savait très bien aussi que même s'il lui avait donné le monde entier, la terre entière avec tout ce qu'elle renferme, et même s'il y avait ajouté la lune, le soleil, les étoiles et l'univers entier, cela serait toujours resté un marché de dupes, parce que même tout cela mis ensemble n'aurait pas suffi à valoir son âme.
Siegfried aurait reçu en échange des possessions en surnombre dont il n'aurait même pas su quoi faire ni comment le faire – mais le jour de sa mort, au moment de se présenter à Dieu dans l'au-delà, qu'aurait-il pu dire, qu'aurait-il pu faire ? Qu'aurait-il eu à présenter pour sa défense le jour où il aurait fallu décider de son destin pour l'éternité ? Même l'univers entier compilé tout ensemble n'aurait jamais suffi à le sauver et à lui acheter une place au paradis. Tout cela n'aurait même pas suffi à lui éviter l'enfer. Pas même en se contentant de siècles de purgatoire.
D'ailleurs, à qui appartient l'univers entier, sinon à Dieu ?... Pas au diable. Ni à Siegfried. Ni à quiconque. Seulement à Dieu.
Trafic de biens volés. Ou de fausses propriétés. Escroquerie. Marché de dupes. Monnaie de singe. Rien d'autre. Rien de plus.
Donc, au moment de se présenter devant Dieu, Siegfried arrivera les mains vides. Même sa Petite Forteresse ne lui appartient pas. Le reste encore moins. Et il n'aura plus d'âme. Il l'a promise au diable, et le diable viendra le chercher pour l'amener direct en enfer. Il ne le laissera même pas se présenter à Dieu. De toute façon, ce ne sera pas la peine. Dieu ne fera rien pour S'interposer. Et même si Siegfried avait une chance de se présenter devant Lui, Dieu ne voudrait même pas de lui et le renverrait à son odieux marché.
"Va au dieu que tu t'es choisi. Adresse-lui tes prières maintenant. Demande-lui de t'aider. Demande-lui de te sortir de là. C'est à lui de t'exaucer à présent. S'il est capable de le faire. Et s'il le juge approprié."
Et maintenant, arrivé presqu'au terme de son temps, il n'a toujours pas de solution pour récupérer son âme et avoir une chance d'échapper à l'enfer.
Oui mais, se demande alors Siegfried, c'est bien beau tout cela, mais une trentaine d'années auparavant, qu'aurait-il pu faire d'autre ?...
Comment aurait-il pu faire si personne ne l'aidait ?...
"Nous ne demandons la charité à personne."
"Nous nous débrouillons malgré toutes les difficultés pour nous en sortir tout seuls et pour n'avoir besoin de personne."
Oui, certes. Beau programme.
Mais comment faire quand, justement, les moyens qu'on a ne suffisent pas à la tâche et qu'on ne sait plus se débrouiller tout seul ?
Siegfried aurait-il dû renoncer ?...
Épisode 112 : Reproches
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