Hiver ou la venue du doute à soi
C’est, disons, dans un hiver de glace et de frimas. Tout est poudré de blanc et ne sortent des chaumières que les filets gris des fumées que le ciel efface de sa lame translucide. Y a-t-il quelqu’un sur Terre dans l’immense désolation qui court d’un bout à l’autre des étendues polaires ? Y a-t-il au moins l’étincelle d’une pensée qui se lève dans la nuit des corps ? Il fait si sombre dans l’univers engourdi des consciences ! Si sombre et tout pourrait aussi bien retourner dans l’œil aveugle d’un puits originel que nul n’en serait alerté. Si difficile d’exister sous cette chape de plomb, dans la venue du doute à soi, cette dague plantée dans l’âme, qui travaille les chairs et mutile l’outre glorieuse de la peau.
Douter, c’est cela, se vider de son sang et perdre cette belle pulsation intérieure par laquelle on se sent immergé dans le vaste courant du monde. On devient blanc, infiniment, transparent telle une baudruche et on flotte sans but au milieu des caprices et des turbulences de l’air, autant dire au hasard, autant dire crucifiés par le destin. Soudain tout espoir est perdu de naître définitivement à soi. Faute à l’hiver, cette métaphore du temps immobile, faute au gel, cette image de la volonté cernée de mâles fureurs. Le froid est partout qui farde les tempes, métamorphose la langue en congère, soude le plexus, étrécit les alvéoles, bride l’amande du sexe, ligature les boulets des genoux, entoure les chevilles des chaînes de l’aliénation. Plus rien ne fait signe que cette immobilité éternelle, ce silence qui plane à la façon d’un mortel oiseau de proie. Du fond de la froidure nous sommes démunis car nous n’apercevons même pas cela qui pourrait exister et assurer notre propre présence d’un reflet en miroir.
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