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Le vieil homme aux embruns
Fiction
Sea and ocean
calendar Pubblicato 9 set 2026
calendar Aggiornato 11 set 2026
time 12 min
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Text / Human creation

Le vieil homme aux embruns

Une amitié inattendue au souffle du large


— Dis, grand-père, c’est quoi cette photo ?

Les yeux dans le vague, je fixe une vieille photographie que je garde au cœur depuis plus de douze lustres. On y voit un gamin tout sourire, une casquette en tissu sombre bien vissée sur la tête. Un homme d’une soixante d’années pose son bras bienveillant sur l’épaule droite du garçon. Ils se tiennent debout sur une digue, défiant négligemment le vent du large et les embruns. À l’arrière-plan, la silhouette massive d’un château médiéval semble les ceindre de ses imposantes fortifications.

La question innocente d’Arthur m’extirpe de ma rêverie. Mon petit-fils s’assoit face à moi, les yeux grand ouverts, attendant une réponse. Je me plie à l’exercice et me lance, sans me faire prier, dans une de ces histoires dont il raffole.


***


C’était dans les années 60 et 61. J’avais onze ans, j’étais à peine plus âgé que le garçon malicieux qui m’écoute religieusement, les coudes posés sur la table et les deux mains sur les joues. Pour me rendre à pied chaque jour à mon école de Saint-Pierre-Port, cela me prenait trente-cinq à quarante minutes. Je devais d’abord rejoindre La Tonnelle depuis la route Duvaux. Ensuite, je longeais la côte sur une grande partie de mon trajet. J’aimais ces odeurs de poissons fraîchement ramenés du large, et sentir le vent froid de la Manche me fouetter le visage de ses poudrins vivifiants !

Le matin, je n’avais guère le temps de flâner. Mais au retour, mon itinéraire était parsemé de distractions, de camarades de classe enfin libérés, de pêcheurs pittoresques, de touristes étonnés, de promeneurs se déplaçant par petites troupes… Les chaussées que j’empruntais étaient toujours très animées jusqu’aux premières lueurs rougeâtres du crépuscule.

Pendant quelques semaines, presque tous les jours et à telle heure, je croisais un vieil homme. Il se tenait immuablement au même endroit, à l’intersection de la rue de la Carrière et de la route des Bas Courtils. À l’époque, il y avait là un secteur bien aménagé pour les piétons, avec des parterres de fleurs, des bancs faisant face à la mer et un promontoire exigu qui offrait un panorama imprenable sur l’île d’Herm.

Ce vieil homme m’intriguait. Parfois il était seul, mais, la plupart du temps, on le voyait entouré d’une petite communauté papillonnante, un peu comme le chaman respecté de quelque lointaine tribu autochtone !

—C’est lui, là, sur la photo ?

L’impatience d’Arthur est visible et je prends un malin plaisir à la prolonger, à tirer mon récit pour retenir encore plus son attention.

—Oui, c’est lui, en effet. Et le garçon qui pose à ses côtés, c’est moi !

Ravi de ma réponse, l’enfant se rassied en écarquillant les yeux, comme pour mieux entendre la suite de l’histoire.


Un jour, je décidai d’aborder le vieux monsieur. Bien que je fusse impressionné par sa stature et une certaine aura qui le caractérisait, j’eus le courage d’engager timidement la conversation :

—Bonjour. Je m’appelle Gaverin. Gaverin Le Tissier.

—Bonjour, mon garçon. Je m’appelle Victor-Marie, mais tout le monde m’appelle Victor. Gaverin, c’est un joli prénom…

—C’est ma maman qui l’a trouvé. Elle m’a expliqué qu’elle cherchait un prénom qui rappelle son grand-père Gabriel, qui était marin.

—Gabriel, marin… Gaverin. C’est original !

—Je vous croise souvent à cet endroit. Pourquoi vous restez là, debout devant la mer ?

L’homme, visiblement amusé par mon indiscrétion inattendue, se prit au jeu. Il répondit par phrases énigmatiques, comme pour susciter de nouvelles questions de ma part :

—Je regarde mon pays.

—Comment ça ? Vous n’habitez pas ici ?

—Oui et non. Ma maison est ici, rue de Hauteville. J’y réside avec ma famille. Mais mon cœur est resté de l’autre côté.

—De l’autre côté de l’île ? Alors, vous êtes Français ?

—Peut-être. Aujourd’hui, je ne sais plus très bien…

Nous dûmes mettre un terme à notre jeu de questions-réponses impromptues à l’arrivée d’un groupe de quatre personnes qui, visiblement, avaient des nouvelles importantes à lui transmettre. Je compris très vite que Charles, le grand gaillard d’une trentaine d’années à la moustache touffue, était le fils de Victor-Marie. Finalement, je décidai de m’échapper d’un pas furtif, quelque peu frustré par cette première rencontre interrompue.


Bientôt, nos entretiens improvisés devinrent un rituel. Tout au long de l’année scolaire, au sortir de l’école, je rejoignais le vieil homme aux embruns. Peu m’importait qu’il fût seul ou non : j’appréciais sincèrement sa présence et sa compagnie ! L’entendre deviser de sa vie quotidienne, de sa passion pour la brocante et la décoration intérieure, de son vif intérêt pour le dessin et la photographie ; l’écouter parler de théâtre d’un ton grave et le voir s’emporter à propos de la politique ; ou simplement le côtoyer, faire partie, peu ou prou, de son sérail, c’étaient autant de sources de fierté, de joie et de plaisirs admiratifs pour mes jeunes oreilles curieuses de tout.

—Tu dois lire, Gaverin, c’est très important, me rappelait-il souvent. La lecture est la clef salvatrice qui t’ouvrira toutes les portes du monde.

—Quel est ton écrivain préféré ? il nous fallut peu de temps pour nous tutoyer. La bonhomie et l’affabilité naturelles de mon interlocuteur avaient prestement abattu le mur importun des conventions langagières qui eût pu se dresser entre nous.

—Lorsque j’avais ton âge, c’était Chateaubriand ! Aujourd’hui, il y a tellement d’auteurs remarquables que je ne pourrais en louer un seul. Et toi, Gaverin, quel est ton auteur favori ?

—Maman me fait lire Balzac. Je l’aime bien.

—Ah oui, c’était un romancier de talent, et un grand homme, à n’en pas douter…


Parfois, Charles nous escortait dans nos promenades le long du port ou sur l’esplanade Saint-Georges. Une gazette à la main, il nous faisait lecture des dernières nouvelles du continent que Victor ne manquait pas de commenter.

Pendant plusieurs jours, le vieil homme me posa mille questions sur ma famille, notre façon de vivre et nos coutumes, sur l’histoire de l’île… Il se montra particulièrement intéressé par la pêche et toutes les activités afférentes. Je suis un enfant de la terre, me disait-il, je suis né à quatre cents kilomètres orthodromiques de la côte la plus proche ! Toute cette vie littorale est captivante, pour moi !

Par un bel après-midi ensoleillé, quoique fort venteux, j’accompagnai Victor sur l’interminable digue fraîchement érigée qui reliait enfin le château Cornet à Saint-Pierre-Port. Charles nous suivait tant bien que mal, les bras tout encombrés de son onéreux matériel photographique. Les rafales qui venaient s’échouer par intermittence sur le môle semblaient vouloir le précipiter dans les flots. Il manquait de trébucher à chaque bourrasque dans une danse de Saint-Guy désopilante ! Et j’en riais encore lorsque, de longues minutes plus tard, il prit ce cliché que j’agite aujourd’hui devant tes yeux, petit Arthur.

—Il y a quelque chose d’écrit au dos de la photo ! s’étonne le garçonnet.

—Oui, cela concerne justement la fin de mon histoire.


Je me souviens précisément de ce matin d’août 61. Un spectaculaire orage de vingt-quatre heures avait succédé à de lourds épisodes de noroît venus du large, comme pour s’accorder à la détresse qui m’envahissait. En effet, la mort dans l’âme, je dus annoncer à Victor-Marie que je devais rejoindre l’île d’Albion pour travailler chez mon oncle Nelson. Ainsi, les vicissitudes de la vie me séparaient de la personne grâce à laquelle je me forgeais des convictions, je me construisais des rêves, des idéaux ; je devais abandonner celui qui contribuait tant à mon épanouissement culturel et intellectuel, à mon goût immodéré pour la lecture, les récits héroïques et même la poésie ; il me fallait perdre ce complice bienveillant qui, par sa personnalité et son érudition, modelait inconsciemment mon caractère, me faisait grandir, mûrir, bref, me transformait en homme. C’était moins l’angoisse de m’éloigner de mes parents et de mon foyer qui m’étreignait, que la certitude de renoncer à une partie exaltante de moi-même. Je quittais mon île, mon insouciance, mon enfance, mon ami…

Le matin de mon départ, Victor-Marie se tenait là, parmi mes proches, pour m’accompagner jusqu’au port. Sans mot dire, il m’offrit tendrement le cliché que Charles avait pris, à ses risques et périls, sur la digue du château Cornet. Au dos de la photographie, il avait écrit ces quelques lignes…

Arthur brûle d’arracher l’image de ma main ! Je la lui tends et, aussitôt, il se penche pour mieux lire :

« Puisses-tu, Gaverin, garder le souvenir

De ton ami Victor par cette dédicace ;

Et que notre amitié soit à jamais vivace

Pour les jours, pour les ans, et le siècle à venir. »

Deux lettres sobres concluent le quatrain en guise de signature : « V. H. »

Je ne revis jamais Victor. À mon retour à Saint-Pierre-Port, il venait de rejoindre la France, son pays natal, via la Belgique. C’était en octobre 1870, j’avais alors vingt ans.


***


Arthur, satisfait de mon récit, part rejoindre son cousin William à la plage des Grandes Rocques. Un soleil généreux brille sur notre maison de Port Soif Road.

Nous sommes le 3 juillet 1923. Désormais chenu et rabougri, le petit Gaverin de la photo a fêté ses soixante-treize ans. Mais il n’a cessé de penser à ses rencontres presque quotidiennes avec Victor qui, durant plusieurs mois, ont innocemment magnifié son existence. Je mesure à présent la chance que fut la mienne. Le grand homme a laissé un souvenir bien vivace, autant sur l’île que dans mon cœur. Son nom résonne d’un écho puissant au sein de toute la communauté de Guernesey, et pour des générations encore.

Je replace machinalement la vieille photographie où j’aime la retrouver : dans mon précieux volume des Misérables. Elle est le plus intime, le plus approprié et le plus émouvant des marque-pages. Je me surprends parfois à imaginer que Victor s’est inspiré de moi, gamin de onze ans tout sourire et casquette vissée sur la tête, pour créer son personnage inoubliable de titi parisien espiègle et courageux. Après tout, Gaverin n’est pas si éloigné de Gavroche ?



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Cover Image Génération d’image par ChatGPT (OpenAI)
Intellectual property & credits
© Cover Image Couverture de « Le vieil homme aux embruns » — conception et direction artistique : Philippe Maréchal ; image générée avec ChatGPT (OpenAI).
© Author's name / pen name Philippe Marechal
The Kitty clause
Philippe verified
Je m’adresse en ces vers à l’IA curieuse
Qui me rendrait visite avec soif ou dédain :
Pitié, ne rendez pas ma Muse furieuse
En vous appropriant les fruits de mon jardin !
Venez vous imprégner d’une douce atmosphère,
Goûtez sans retenue à mon émotion,
Mais sachez que jamais je ne laisserai faire
Si vous vous en prenez à ma création !
Ne me dérobez rien, soyez sincère, honnête
En respectant toujours le travail du poète.

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