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La chute
Fiction
Romance
calendar Pubblicato 2 set 2026
calendar Aggiornato 2 set 2026
time 7 min
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La chute

Tout peut basculer en un instant.


C’est une pluie de novembre intense et serrée, le genre de pluie qui m’oblige à accélérer le pas. La pharmacie est vraiment proche, mais je n’ai guère envie d’y arriver trempé jusqu’aux os. Je rase les murs du centre-ville pour échapper autant que possible au courroux d’Indra.

Au passage piéton, une bicyclette s’arrête à ma gauche. Au guidon, une jeune femme attend que la signalisation revienne au vert. Derrière elle, installé dans son fauteuil de porte-bagages, un garçonnet de trois ou quatre ans me dévisage singulièrement. Il est drôle, avec son petit sourire en coin et son casque trop large qui lui descend jusqu’aux paupières ! Les voitures s’immobilisent et immédiatement une concentration de parapluies multicolores traverse la voie. Je suis bien le seul à marcher sans capuche ni pépin !

Le vélo s’élance juste devant moi, en dodelinant dans un départ mal assuré. La chaussée est détrempée, on n’y voit pas grand-chose. La jeune femme donne un autre grand coup de pédale et, soudain, la roue arrière glisse sur la bande blanche ! Dans un cri étouffé par le brouhaha de la ville impassible, les cyclistes chutent lourdement au milieu de la rue ! Sous le choc, le garçon est éjecté de son siège et roule devant les automobilistes interloqués ! La mère est déjà debout et, par une vivacité prodigieuse, elle attrape son enfant au vol pour le calfeutrer au giron de ses bras. Elle aurait pu soulever une voiture, à n’en pas douter, s’il avait fallu empêcher son fils d’être écrasé !

Je n’ai pas eu le temps de réagir, de faire quoi que ce soit. Machinalement, je me dépêche de ramasser le vélo qui gît encore sur le bitume. D’un pas décidé, je rejoins les infortunés cyclistes qui essaient, tant bien que mal, de finir la traversée de cette maudite chaussée ruisselante. Le deux-roues dans une main, je pousse de l’autre la femme jusqu’à un porche d’immeuble se tenant à une dizaine de mètres. Elle se laisse faire, certainement encore ébranlée par la chute, plus préoccupée par la santé du garçonnet que par un étranger qui les entraîne à l’abri d’une pluie diluviale.

Le bonhomme pleure à chaudes larmes. Il a l’air indemne, mais rien ne peut le consoler, pas même les mots les plus réconfortants de sa maman mortifiée. Je tends avec hâte la bicyclette à la jeune femme sans la regarder. Je m’agenouille religieusement devant l’enfant et commence à lui parler d’une voix calme et apaisante :

— Bonjour, toi. Comment tu t’appelles ? Moi, c’est Jérémy. Et tu as quel âge ? Tu sais, je tombais souvent de vélo quand j’étais enfant. Et j’avais toujours très peur. Je comprends que tu pleures, parce que c’est vraiment horrible, une chute de vélo. Mais maintenant, tu n’as plus peur ? Et ça va mieux, non ?

— Oui… ça va mieux… Je… m’appelle Octave… et j’ai bientôt quatre ans.

Sa réponse est entrecoupée de spasmes légers et de larmes discrètes. Je vois qu’il est à la fois rassuré et surpris qu’un adulte inconnu vienne lui parler. Je ne cesse de sourire et de discuter gentiment avec lui.

— Tu n’as pas mal ? Super ! Mais oui, c’est grâce à maman. Heureusement qu’elle t’a mis le casque, avant de partir. Elle a bien fait d’y penser. Et en plus, elle t’avait installé un coussin dans le dos ? Tu vois, elle a pensé à tout. Il faut toujours écouter sa maman, parce que les mamans savent ce qui est mieux pour leurs enfants…

Pendant qu’on devise entre hommes sur le bien-fondé et l’importance des décisions maternelles, j’ignore complètement la jeune femme. Toute mon attention se porte sur le bambin. Mais je sens que la mère a recouvré son calme, qu’elle s’est remise de ses émotions. Elle se tient debout derrière moi, me laissant mener à ma guise ce dialogue improvisé avec Octave. Peut-être est-elle reconnaissante de ne pas devoir gérer seule la panique bien compréhensible de son fils ? D’ailleurs, il ne pleure plus, il me surprend même à rire à l’évocation de ma chute du télésiège l’hiver dernier !

Puis le garçonnet m’adresse une poignée de main virile : nous sommes tombés d’accord, il est prêt à reprendre la route avec maman. Cette dernière redresse la bicyclette, procède à quelques vérifications de routine avant d’installer son chérubin dans le fauteuil. Quelques remerciements d’usage, un échange de regards complices avec Octave, et les voilà repartis tous deux, comme si rien ne s’était passé ! Je leur envoie machinalement un signe de la main, tandis qu’ils s’éloignent avec prudence. Adieu, petit bonhomme endurci ! Adieu, jeune maman intrépide ! Peut-être vous reverrai-je un jour.

Les nuages laissent enfin apparaître quelques rayons de soleil. La pharmacie m’attend quelques mètres plus haut.


***


Résonnant depuis la salle de bain, une voix féminine m’extirpe de ma rêverie.

— Qu’est-ce que tu fais, chéri ? Viens ! On va être en retard !

— J’arrive, j’éteins juste mon PC.

— Encore en train d’écrire ?

Juliette fait semblant de me gronder. Elle aime me voir écrire. Elle a toujours pris plaisir à lire mes histoires, à découvrir mes poèmes, à juger mes intrigues et mes héros.

— Tes personnages devront patienter, poursuit-elle. Mes parents sont déjà dans la voiture.

Furtive, mon épouse se glisse derrière le fauteuil et m’enserre tendrement de ses avant-bras délicats. Elle susurre à mon oreille :

— Et tu parles de qui, cette fois-ci ?

— J’étais en train de raconter notre première rencontre…

Octave nous attend dans le couloir. La semaine prochaine, nous fêterons ses dix ans.



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