L'âme mécanique - Chapitre 12 - Incompétence et jus de torchons.
Incompétence et jus de torchons.
La constitution du jury avait débuté au tribunal d’Ajaccio. Le « meurtre » ayant été perpétré en Corse, à Porticcio, le tribunal d’Ajaccio était le seul compétent pour juger l’affaire… "à huis clos" !
À chaque comparution, je tentais de m’enfermer dans ma bulle, répondant aux questions de la cour lorsque c’était nécessaire ou lorsque mes avocats désiraient éclaircir un point précis.
C’était sans compter sur ces foutus journalistes ou prétendus tels, des fouille-merdes, prêts à tout pour le scoop de l’année.
C’était surtout sans miser sur la connerie de certains intervenants sur la scène de crime qui, pour quelques billets, avaient laissé filer des informations confidentielles : la population effarée venait d’apprendre que la morte était en réalité un robot humanoïde qu’une certaine presse avait directement assimilé à un sexbot.
Le procès fut vite qualifié de mauvaise blague, d’escroquerie à oublier au plus vite. Si j’étais accusé de meurtre, n’importe quel enfant pourrait finir en prison pour avoir cassé sa poupée parlante.
L’opinion publique, écartée par le débat à huis clos, ne put que fantasmer et dérouler cette affaire personnelle dans tous les sens.
Toutefois, la famille de Julia ne prit pas la nouvelle à la légère. Sa mère et sa frangine apprirent de but en blanc qu’une expérience avait été menée sur leur fille et sœur.
Le traumatisme : une copie de celle-ci vivait à mes côtés depuis de longs mois sans qu’elles en soient averties, et d’autant plus que j’avais tué une seconde fois leur Julia même si celle-ci était synthétique. Elles résidaient en Allemagne et « Julia bis » ayant été créée à Berlin, ignorant l’implication chinoise, elles ouvrirent une instruction à charge de Yakoub et de moi-même à Berlin.
Dès lors, elles obtinrent un accès à la dépouille, en réponse à une commission rogatoire internationale requise par leur avocat. Ce fut un choc, elles ne purent s’imaginer ni déceler qu’il s’agissait d’un robot.
Elles exigèrent donc la restitution du corps pour une inhumation chrétienne dans les règles.
Toute cette affaire se compliquait dans la durée : quatre mois que Gemella était morte, et que mon seul crime était d’avoir mis fin au fonctionnement d’une machine.
Mes avocats m’apprirent une nouvelle qui allait également changer la donne. Shui et le consortium avaient introduit une demande discrète de rétrocession du corps à titre de créateurs et gestionnaires de la machine. Argumentant sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’une personne, mais bien d’une fabrication humaine appartenant au concepteur, ils désiraient récupérer le système entier sur base des brevets et secrets professionnels engagés dans le projet.
Le tribunal d’Ajaccio fut interloqué de la requête. Surpris et sans doute effrayé de l’ampleur de la tâche d’un procès qui allait devenir hors norme et dont, sans conteste, les motivations du jugement évolueraient en cas d’école et tiendraient lieu de jurisprudence. La cour se désigna incompétente afin de transférer à Aix-en-Provence une affaire qui dépassait de loin un acte délictueux clair : la mise hors tension d’une machine ou l’assassinat d’un être fait de chair et de « bielles ».
La propriété matérielle d’un robot qui s’oppose à la reconnaissance d’un corps composé de cellules de nature humaine, quand bien même elles ont été prélevées illégalement selon la loi allemande. Ces cellules restent vivantes.
Ajouté à cela la complexité d’un procès à dimension internationale, représentant des législations intra – et extraeuropéennes et parfois même, simplement territoriales. Enfin, le clivage de plus en plus écrasant de la population et de la presse, les magistrats ne désiraient plus de cette patate trop chaude.
J’appris par mes avocats que Yakoub avait été entendu et mis en garde à vue par la justice allemande. Son laboratoire avait été perquisitionné et ses employés auditionnés, à l’exception d’Alpha qui avait quitté le territoire au moyen d’un passeport diplomatique chinois. Elle était repartie pour Shanghai avant la tempête. Je suppose, en emportant tout ce qui aurait pu engager le gouvernement chinois.
Ce mois d’août 2050 est aussi chaud en rebondissements que ne fut celui de décembre 2045 en sidération, lorsque je compris l’ampleur de ce qu’avaient conçu AHB et Yakoub sans en avertir les personnes les plus concernées : moi tout d’abord, Adelina, la maman de Julia et Karin, sa sœur.

Illustration : Montse Posada @https://www.pexels.com/fr-fr/@montse-posada-2149996450/

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