Contre-jour
À mon retour c'est l'hiver, le climat contraste avec celui que j’ai connu pendant mes vacances, le froid s'est installé. Je reprends le travail avec bonne humeur.
Le soleil est couché depuis longtemps quand je rentre de ma garde.
Sur la route sinueuse, les gyrophares éclairent la nuit, un accident vient d'avoir lieu. La circulation est ralentie. Un motard vient de perdre la vie. Comme une sensation étrange, j’assiste sans le voir au spectacle d’une âme qui monte au ciel.
Je rentre touchée par ce drame qui vient de se produire sur une route familière.
Les jours suivants, l’accident alimente les conversations, le jeune homme était de la région.
Les fêtes de Noël approchent. La route est plus joyeuse, les guirlandes illuminent les villages et les maisons. Par endroit, des Père-Noël montent à une cheminée ou à un balcon.
Ce soir, en terminant ma journée de garde, je suis informée que la femme du motard, veuve et enceinte, est admise en hospitalisation, cela me fait un pincement au cœur en passant sur le lieu du drame.
Le lendemain, des paillettes et des brillants dans les cheveux, je prends ma garde de jour.
Je travaille avec une collègue infirmière vacataire. J’accompagne deux patientes, dont la jeune veuve.
Celle-ci est entourée, accompagnée par sa famille, soutenue dans cette ultime épreuve d'accoucher d'un enfant qui sera orphelin à la naissance. L'ambiance n'est pas triste, plutôt une sorte d'attente muette, de l'étrangeté d'un heureux évènement qui succède à un drame.
La famille fait la conversation le plus naturellement possible, la mère a les traits fatigués d'avoir beaucoup pleuré. Chacun fait preuve de courage pour partager cette épreuve. À tour de rôle, différentes personnes se relaient auprès de la patiente ; la cousine, la tante, la sœur, la mère. Le médecin passe faire sa visite du matin, tout se passe bien, les patientes se mettent en travail tranquillement.
Le repas du midi est plutôt festif, avec des mets de fêtes, des toasts de saumon, de la viande séchée.
L'après-midi se poursuit, le travail des deux patientes se déroule normalement, mais plutôt lentement pour chacune. Étonnamment, comme si un lien existait, la progression semble se faire à l'unisson.
Ma garde se termine à dix-neuf heures, je fais une dernière fois les examens de contrôle. La dilatation du col des patientes est de quatre centimètres. Je note les informations dans les dossiers, je mets les papiers en ordre pour la relève. Le médecin passera dans la soirée.
Je poursuis ma surveillance en informant les deux patientes de la fin de ma garde et de l'arrivée de la relève.
De retour dans le bureau, les aides-soignantes préparent la distribution des repas, je fais ma tournée de médicaments du soir, juste quelques antalgiques à distribuer, quand la sonnette d'urgence retentit.
La jeune veuve ressent de fortes contractions, je l'examine et en effet le travail s'accélère, l'accouchement est maintenant imminent. Ma collègue m'aide à l’installer.
Je vais appeler le médecin quand la seconde patiente fait aussi retentir sa sonnette. Je passe la voir, la situation est identique, les deux accouchements vont avoir lieu. Je me presse au bureau téléphoner au médecin, celui-ci ne répond pas, je confie la mission de le joindre à ma collègue.
Je pars préparer le second accouchement.
Je ne peux m'empêcher de penser que cette accélération est due à l'annonce de mon départ. La psychologie des femmes encore mal connue me laisse penser qu'elles veulent accoucher avec moi, bon je rentrerais en retard, comme d'habitude ma famille attendra.
Ne pouvant me dédoubler, je passe d'une pièce à l'autre pour vérifier que tout va bien.
Le médecin n'arrive pas, ma collègue m'a confirmé son appel, je commence à m'inquiéter. Je le rappelle et lui laisse un nouveau message.
La seconde patiente s'agite, la douleur devient plus intense, ce n'est pas encore le moment de l'expulsion mais la dilation est quasiment complète. Ma collègue reste avec elle.
La jeune veuve a déjà envie de pousser, c'est le moment d'accoucher, sa sœur l'encourage, la tête descend dans le bassin, les bruits du cœur deviennent moins perceptibles.
Pas possible d'attendre le médecin, je vais faire l'accouchement. Elle ne peut plus se retenir de pousser, la tête s’engage dans le bassin et je ne perçois plus les bruits du cœur.
Puis subitement, au moment où il est nécessaire de pousser pour l'expulsion du nouveau-né, la mère s'interrompt. Elle ne peut plus pousser ; comme anesthésiée, elle ne ressent plus les contractions, le temps est suspendu, rien ne semble possible. Nous l'encourageons, mais ses efforts sont sans effet, elle n’a plus une once d’énergie.
La sage-femme de nuit passe, je l’expédie vers l'autre patiente où elle arrive pour recueillir l'enfant, nous l'entendons pleurer.
Le silence pesant autour de nous contraste avec les voix de la salle adjacente.
La mère est à bout de force, tout effort semble vain. Je prépare le matériel, il faut l’aider.
Où est le médecin ?
Il n'arrive pas, l'anesthésiste qui nous a rejoints fait les cent pas devant la porte.
Enfin, celle-ci s'ouvre, le médecin comprend immédiatement la situation, tout est prêt. Il pose l’instrument sur la tête de l'enfant et pratique l’expulsion. L ‘enfant ne respire pas, nous commençons la réanimation, le pédiatre arrive rapidement. Il pratique avec habileté les gestes pour l'intubation, la perfusion et les injections.
La sage-femme de réserve, appelée en renfort, vient me remplacer.
L’interminable attente, combien de minutes sont passées ?
Je reprends l'enregistrement. Le temps noté sur le papier, le temps que je me remémore, l'attente si longue et le temps qui s'accélère dans l’urgence des gestes à pratiquer.
Je rédige les papiers, le pédiatre organise le transfert du nouveau-né vers le service de réanimation. La soirée est longue et pénible.
Dans la nuit, l'ambulance vient chercher l'enfant.
Je revois les aiguilles de la pendule marquer chaque minute et je refais l'histoire...
Était-il possible de faire autrement ? Et cette fatigue inattendue de la patiente que je n'ai pas vu venir. Je suis épuisée. L'histoire tourne en boucle dans ma tête. Je rentre pour dormir un peu, la nuit est courte je reprends à sept heures.
Le lendemain, je revois la mère, son bébé est toujours en réanimation. J’organise son transfert en ambulance pour qu’elle puisse aller le voir.
Je contrôle son état de santé, elle est tranquille, je ne sais pas si elle réalise la gravité de la situation. Elle ne pose pas de questions. Elle est pressée de partir, l'ambulancier vient la chercher, son départ a lieu en fin de matinée.
Le pédiatre passe dans l’après-midi, il m’informe de la décision de l’équipe médicale d’interrompre la réanimation du nouveau-né. La souffrance fœtale a entraîné trop de séquelles visibles au scanner.
Ainsi, cette année lumineuse de voyages, de découvertes et de partage se termine de manière sombre. Le décès d'un bébé.
Pourquoi cette nouvelle situation simultanée de deuil et de naissance se termine-t-elle ainsi ?
Une injustice de la vie ? Une fatalité ? Un concours de circonstances ? Une faute ?
En reprenant la route, les virages s'enchaînent jusqu'au lieu où le père a perdu la vie.
Comment ai-je pu être sur le chemin de ces deux âmes parties au ciel ?
Je ne sais pas pourquoi, mais ma colère s'estompe, il ne reste que de la tristesse.
Ainsi passe la vie, parfois si courte, je suis le témoin involontaire d'une mise en équilibre curieuse. Ces parents ont déjà un enfant, l'un est près de sa mère et l'autre près de son père, le destin ? En tous cas, je n'ai rien pu empêcher et le sentiment de mon impuissance est grand.
Le quotidien reprend, les gardes s’enchaînent, les accouchements se succèdent.
De temps en temps, la même heure, les mêmes lumières, la même ambiance et mon cœur palpite en s’accélérant, comme pris de panique. Cela me ramène au jour fatal où tout m'a semblé si long et où tout est allé si vite.
Je respire, je respire, je respire, pour que mon cœur se calme et reprenne son rythme normal.
Les fêtes de Noël sont là, les jours s’allongent, le printemps revient.
Un jour d'avril, je reçois un appel du responsable des services médicaux. Il m'informe que la cliente porte plainte. Il m'oriente vers un avocat, me transmet ses coordonnées pour le rencontrer.
Le courrier arrive par la poste, c'est une sorte de mise en accusation bien tournée, celui-ci déclenche mes premiers pas devant la justice.
Comme un robot, je téléphone, une secrétaire me fixe un rendez-vous, l'avocat est déjà au courant.
La semaine suivante, je me rends dans la ville voisine. J’entre dans un grand immeuble bourgeois.
Un monsieur d’un certain âge m'attend avec sa secrétaire, il est bien habillé et porte une moustache qui le rend sympathique. Il me fait entrer dans son bureau, celui-ci est encombré de piles de dossiers. Il prend un carnet et m'accompagne dans une salle de réunion.
Il introduit la séance en se présentant et en me parlant de lui.
Il a interrompu sa carrière quelque temps, la perte de sens de son travail en est à l'origine. Il m'explique son évolution personnelle, il revient avec un nouvel état d'esprit et beaucoup d'humanité. Dieu sait à quel point j'en ai besoin !
Depuis l'évènement, je n'ai pas beaucoup parlé. Un débriefing rapide le lendemain avec les sages-femmes qui ont pris le relai. Je n’ai pas revu le médecin gynécologue, je n'ai aucune explication sur son retard.
Personne n'ose me parler franchement, personne n'exprime d'avis devant moi et cette fois je vis le silence, le "comme si de rien n'était."
Reparler de cette histoire me bouleverse, les larmes ne sont pas loin, l’avocat et son humanité font que je réussis à lui raconter ma version des faits. Ne connaissant pas les pratiques, il pose des questions pertinentes sur l'enchaînement de mes actions et leur lien avec mes compétences. Il va demander conseil et solliciter un avis médical.
Il m'informe que je serais auditionnée par un juge. Les délais sont longs, chaque information et chaque avancée administrative prennent des mois.
L'été s'installe, le jour de l'audition arrive.
C'est une femme qui m'interroge. Les locaux et le bureau sont simples, rien ne crée du stress.
À sa demande, je commence à expliquer le déroulement des évènements, assez calmement, puis l'émotion augmente au fur et à mesure de l'enchaînement des actions.
Ses questions orientées essaient d'analyser mes décisions, sa manière de les poser présume de ma responsabilité, cela me désarme.
Me remémorer la situation et répondre aux questions me demande beaucoup d'énergie. Je me contiens et cela m'épuise ; puis les larmes se mettent à couler pour finir en sanglots, cela met la juge mal à l'aise, est-ce un signe de ma culpabilité ? En tout cas, je n'arrive pas à me retenir. Malgré mes larmes nous terminons l’interrogatoire et je réussis à répondre à toutes ses questions. C'est pénible, je n'arrête plus de pleurer.
Mon avocat m'informe quelques jours plus tard par téléphone que la défense du médecin est de m’accuser de faute.
Ce procès me fragilise et à part ma famille, je me sens très seule.
Mon père me pose la question :
"Penses-tu avoir fait une erreur ?"
Et il complète :
"Cela peut arriver, il faut l'assumer."
Non, je ne pense pas, j'ai agi selon mes convictions, sans avoir perdu mon sang-froid.
Les questions se bousculent dans ma tête et je n’ai pas de réponse : Pourquoi le médecin se retourne-t-il contre moi ?
Nous avons travaillé ensemble dans un esprit d’équipe et de confiance pendant plusieurs années, je me sens trahie.
Nouvelle perspective
Mon ciel s’est obscurci. Je n'arrive plus à me projeter dans l'avenir. Je travaille en mode automatique, j'ai perdu quelque chose dans cette histoire, de la confiance, de la sécurité, et tous les grigris du monde ne peuvent me rassurer.
Pourtant, les étoiles décident de s’aligner de manière inattendue.
La crise des hôpitaux s’accentue, des maternités ferment, difficile pour chacun de trouver sa place et de respecter ses valeurs. Le personnel tourne, change, bouge et cette conjoncture me devient favorable.
La cadre du service de la maternité part, elle quitte le milieu hospitalier, son poste est vacant. Personne ne postule, et plusieurs me suggèrent de prendre le poste. Ma candidature ne connaît pas d'opposant, mon travail est reconnu ; mes qualités de médiatrice et mon esprit d'équipe font le reste. Ainsi, soutenue par une majorité, j'accède au poste de cadre.
Mes horaires en journée changent mon rythme de travail ; présente au quotidien, mes jours de récupération pour partir en voyage diminuent drastiquement.
Mon quotidien se compose d’appels téléphoniques incessants avec des bips dans les poches pour pouvoir répondre à trois postes différents, de réunions avec les cadres des autres services, de projets de certification qualité, un planning du personnel à modifier perpétuellement pour faire tourner le service.
Je deviens capitaine de navire, la mer est parfois tranquille, souvent le ciel est tourmenté par le vent des paroles et des conflits d’équipe.
Dans les mois qui suivent ma prise de poste, tous les cadres de la clinique sont déjà formés, je suis donc la suivante sur la liste pour la formation.
Ainsi, mon nouveau poste doublé d'une formation me permet de prendre du recul et de progresser professionnellement.
Cette situation crée un clivage en moi, d'un côté je suis une accusée et de l'autre, l’opportunité d'avancer et de progresser se présente.
Je ne sais ni à qui, ni comment exprimer cela, mais je ressens un malaise intérieur, il me faut régler ce conflit de loyauté personnelle.
Finalement, je demande un entretien au Directeur de l'Établissement.
Celui-ci me reçoit rapidement et librement, sans à priori. Curieusement, c’est très simple.
Les mains un peu moites, je lui parle de l'opportunité qui se présente à moi et de l'affaire en cours. Il ne voit aucune objection à la poursuite de ma formation, ceci avec tant de calme et de conviction que je sors sans ne plus douter de rien.
Je me lance donc avec intérêt dans ma spécialisation de cadre. Celle-ci a lieu une semaine par mois dans un centre dédié à la formation. Il se situe près d'un lac, le cadre est reposant, propice à la libération de nos esprits, pour rendre nos cerveaux disponibles à l'apprentissage.
Il me faut parcourir près de cent kilomètres. J’occupe mon trajet à réfléchir au son de la musique. J’écoute en boucle Mickey 3D et sa chanson : "Il faut que tu respires…".
Poursuivant mon rôle de capitaine de navire, cette alternance sur le terrain et en formation crée un espace libérateur qui me permet de souffler, cela me fait un bien fou.
Cette formation devient un espace de réflexion et d'échanges, de partages et d'apprentissages stimulants. Je suis à la proue du bateau et le vent dans mes cheveux est vivifiant.
Cet été, je pars avec Sidonie en vacances en camping près de chez Calypso, ma colocataire de l’île des Saintes.
Nous nous retrouvons avec plaisir, mais sa gaieté a terni, sa vie quotidienne est moins plaisante, sa bonne humeur moins présente que lors de nos vacances. Son père souffre d'une dépression, ce n'est pas facile à vivre, elle semble aussi déprimée.
Nous allons à la plage, nous profitons des bars musicaux à ciel ouvert en soirée. Calypso travaille en journée, nous visitons la campagne alentour couverte de vignes avec les restes des châteaux cathares, usés, démolis, ils ne sont plus que des traces de l'histoire.
Comme eux, je me sens vieillie des épreuves de la vie. Leur histoire entre la mer et la montagne, les fait flotter dans les airs, d’autres combats sont achevés et presque oubliés, les tours en ruines, les pierres parfois en équilibre précaire, semblent fragiles.
Comme eux j’oscille, entre les événements passés qui envahissent mon présent et me rendent fragile mais je ressens aussi le mérite d’être encore debout.
Notre séjour au camping se passe bien, grâce aux connaissances de Calypso, nous avons un bel emplacement pour notre tente deux places. Nous mangeons de délicieux melons, du jambon cru de pays. Le cuisinier d'un camion de fast-food, près de la plage, nous concocte de fameux sandwichs de poulet au curry.
Étendues sur nos serviettes à bavarder, notre accent intrigue une bande de jeunes étudiants ingénieurs, ils reconnaissent nos origines.
Ils étudient à Belfort et ils passent leur séjour dans le camping voisin. Nous poursuivons le reste des vacances ensemble, entre la plage et les sorties à rire et oublier le quotidien.
Je reprends le travail, mes voyages sont moins fréquents et c'est en partageant les parcours de mes collègues que je m'évade.
Ainsi, je prends beaucoup de plaisir à échanger avec les professionnels qui m'entourent. Chaque parcours est intéressant, parfois original, et toujours unique. Les temps de pause, les transferts de lits au bloc opératoire, le partage et les échanges sur les valeurs du service, communes ou pas, sont stimulants.
Jenny est roumaine, elle a connu la famine, les épreuves, elle vit séparée de son mari, temporairement, à cause de leurs emplois respectifs et sa fille fait des études loin d’elle. Elle relativise toutes les situations du quotidien, les préoccupations matérielles des clientes lui semblent bien futiles, ainsi que les plaintes de ses collègues. Dans le même temps, elle fait preuve d'une grande sensibilité. Elle me raconte ses expéditions de nuit en Roumanie sous le régime de Ceausescu, pour trouver de la nourriture la peur au ventre. Elle est jolie, fine et féminine, mais son esprit combattant s’éveille au fur et à mesure de son récit. Ses yeux noirs revivent les situations intensément. Elle est seule, elle vit dans un petit appartement où elle n’invite personne. Elle raconte des évènements du passé, mais reste très discrète sur son présent.
Laurette, la cinquantaine, vient de quitter l'hôpital où elle exerçait un poste à responsabilité, l’hôpital a fermé. Les politiques de rentabilité ont eu raison de son établissement. Elle est obligée de reprendre son statut d’infirmière en équipe, avec du travail de jour et de nuit. Son expérience et ses connaissances en gestion sont grandes, mais inexploitées. Ces changements, ces adaptations, ne sont pas sans conséquences, un cancer du sein s’est développé, les arrêts maladie se succèdent. Mon impuissance à ne pas pouvoir mettre en valeur ses compétences est frustrante. Je ne fais que partager ses souvenirs professionnels, le temps des repas ou en marchant dans le parc pendant notre demi-heure de pause.
Sacha est juive, elle ne travaille que certains jours de la semaine en respectant ses principes religieux. Elle fait des gardes ponctuelles, se déplace en train. Célibataire à quarante ans, personne n'ignore qu'elle fréquente le médecin juif du service. Malheureusement, il ne l'épousera pas, ils n'appartiennent pas au même courant religieux. Entretenir cette relation sans avenir la place dans une situation inconfortable, elle essaye de prendre les choses avec détachement mais personne n'est dupe.
Marilyne est Allemande, de Berlin, elle n’aime que faire la fête. Toujours enjouée, toujours maquillée, elle pousse les lits avec vigueur dans le couloir, elle me dépasse d'une tête, son sourire et son accent ne la quittent pas. J’aime son énergie positive.
Dina est musulmane, nous avons déjà travaillé ensemble certaines nuits, quelques années plus tôt. Elle avait un mode de vie moderne, elle était gaie et passionnée. Faire la nuit avec elle était épique. Elle percevait les âmes, s'interrogeait sur les fantômes, ressentait des présences. L'orientation de sa chaise, les rideaux ouverts ou baissés, tout prenait de l'importance avec la tombée de la nuit. Ses croyances m’amusaient beaucoup. Je l'ai perdue de vue, elle a quitté la maternité. Aujourd’hui, elle réintègre le service, son attitude a changé. Me rappelant nos souvenirs de gardes joyeuses, je lui pose des questions personnelles, mais elle a perdu sa spontanéité et sa gaieté ; après m’avoir informée de son mariage et de la naissance de ses enfants, elle se ferme et ne partage plus de conversation. Elle recouvre ses cheveux d'un foulard noir en sortant du travail, sa foi qu'elle vit de manière stricte ne l'épanouit pas. La jeune fille enjouée que j'ai connue a disparu.
Mon célibat se poursuit. Les opportunités de rencontres ne sont pas nombreuses. Occupée par le quotidien, mes soucis de justice et les responsabilités, l'espace pour une rencontre est mince.
Les phrases caricaturales sont source de plaisanteries :
"On ne se jette pas sur le premier venu."
"On pratique une sélection trop sévère."
"Seuls les hommes d’occasion ou les cas sociaux restent sur le marché."
Mon célibat ne me dérange pas.
J’ai fêté Sainte Catherine avec un chapeau sur la tête, couvert de rubans jaunes et verts.
Avec nos deux cousines célibataires, Sidonie et moi avons alors l'idée de nommer nos week-ends de filles des "Courses aux maris".
La première a été lancée un week-end de mai. Nous nous sommes réunies et nous avons pris place dans ma voiture.
Trois jours au soleil, direction le sud avec l’odeur des pins et de la lavande. Des balades, des découvertes de villages typiques nous attendent.
Aucune rencontre n’ayant lieu et devant l’inefficacité de nos recherches, nos "courses aux maris" deviennent un rendez-vous annuel incontournable. Ces week-ends incluent le plus souvent la visite de lieux touristiques et sont agrémentés de randonnées.
Nous changeons de lieu pour varier nos rencontres, mais la nature semble trop vaste pour se prêter à des rapprochements significatifs. Même le sentier Martel, dans les gorges du Verdon, rempli de touristes marchant sur un même chemin, dans la même direction, ne suffit pas.
Nous nous sommes donc fait la promesse de revenir fêter la première rencontre de l’une d’entre nous à Moustiers-Sainte-Marie.
L'étoile au-dessus de nos têtes allait bien nous mener quelque part.
Quand ce n'est pas le moment, ce n'est pas le moment !
Plus de sept éditions ont lieu.
À défaut de trouver un mari, nos liens de cousines se sont resserrés.
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