la cinquième langue
Ce texte est d’abord écrit en géorgien, puis traduit en russe et en français. La photo est une image que j’ai prise.
—
le silence
est l’oxygène des forts
là où les autres s’asphyxient de mots
tu leur fais
ingurgiter l’absence.
j’ai poussé comme le moisi qui dessine ses propres cartes sur le béton —
froid, lent, clandestin.
les langues mûrissaient sans lumière.
pas de maîtres, pas de bouquins.
on me gavait de vide à la petite cuillère,
et je l’ai dévoré jusqu’à ce qu’il se tasse en blocs de plomb dans mon ventre.
c’est là que j’ai compris : le silence est le dialecte le plus lourd à porter.
maintenant, l’interprète en moi est devenu un boucher des réponses.
j’ai tout entendu :
le soupir cynique des toubibs épuisés,
le jargon des administrations froides,
les rumeurs qui s'embourbent dans mon dos,
le surin qu'on affûte entre criminels,
le râle des ivrognes, les ongles qui grattent les murs des asiles,
le chuchotement des exilés, le séisme dans les os des toxicos,
et même la mort qui bâille, lasse de ramasser les restes.
sur ces ruines, j'ai bâti mon ashram.
avec du sang géorgien, le gel russe,
la mélancolie française et la rigueur anglaise,
j’ai soudé un pont qui ne touche aucun rivage.
quatre langues, quatre types différents logés dans mes côtes,
et la cinquième
le néant lui-même
qui fait la soudure.
je suis devenu le dictateur d’un seul côté.
dense comme une étoile éteinte.
leur monde est une poignée de poussière dans mes poumons.
et si jamais ce vide prend corps,
s’il se met à respirer,
qu’il rampe, qu’il apprenne, qu’il supplie,
jusqu’à comprendre que son salut n’est qu’une hémotransfusion de mon absence.
une béance si pesante qu'elle n'a plus de trace ;
ni ombre, ni verbe, ni nom.
juste une cloche rouillée au fond de la fosse océanique,
qui ne sonnera que si je le décide.
j'écris cela pour ceux qui ont la gueule dans la boue.
un conseil gratuit :
il n’y a qu’un seul remède contre le silence —
devenir soi-même l’abîme
et dévorer tous les temps du mutisme.
— Dato
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