L'Egorgeur - Chapitre 21
L'Egorgeur - Chapitre 21
L’agent Edgery s’estimait chanceux de ne pas avoir eu à attendre sur le parvis de la gare de Marignier. S’il n’était pas en mission, il ne se serait pas aventuré dans la région en cette saison. D’autant qu’il ne se voyait pas faire du ski sans se casser quelque chose. En été peut-être…
Il faisait bon dans la voiture de gendarmerie. Tom se serait presque endormi pendant les quarante minutes de route départementale qui séparent Marignier de Montriand, dont la gendarmerie couvre aussi Morzine. Seulement son chauffeur, un vrai savoyard passionné de sa région, cinq générations au cimetière, lui faisait l’inventaire du paysage qu’on aurait pu voir s’il avait fait plein jour.
— C’est dommage que vous ne venez pas pour skier. C’est un régal en ce moment, lui lança-t-il en le déposant devant son hôtel.
— Dommage, oui, répondit Tom d’un ton détaché.
Les spécialités locales auraient plues au Commissaire. Du cochon, du fromage, du vin, des bières, d’autres bières, des desserts, de la goutte… Heureusement que Tom n’avait pas de contraintes religieuses sur le sujet.
Et puis en fait, c’était rudement bon ! Par chance, il dormait sur place. Parce que le digestif offert par la maison lui fit l’effet d’un coup de bâton derrière la tête. En se couchant, il se jura de ne pas manger comme ça tous les soirs. Le lieu de villégiature n’était peut-être pas tout à fait adapté à ce genre de résolution.
Tom s’endormit sur un oreiller moelleux en se disant qu’il aurait pu tomber plus mal, être envoyé à Hyeures… la belle ville d’Hyeures… Ou c’était Hyères, peut-être ? Et puis il se réveilla au son de l’alarme de son téléphone sans avoir vu passer la nuit. Il était déjà temps de se rafraîchir, de s’installer à la place du mort et de se laisser conduire par son coéquipier provisoire, l’adjudant-chef Bautrelet.
— Vous savez, on aurait pu vous la faire votre enquête. Ça vous aurait évité un déplacement, lui annonça Bautrelet en guise de bonjour.
— À priori, le Commissaire préférait que je me déplace.
— Et qu’est-ce qui intéresse votre commissaire au centre de colo de vacances ?
— Les égorgés de Vallon-Pont-d’Arc.
L’adjudant-chef, garda le silence pendant les quelques minutes de trajet. Tom n’aurait su dire s’il digérait l’info où s’il attendait un trajet plus long pour le noyer sous un flux de paroles, comme la veille.
Le directeur du centre qui reçut les deux enquêteurs devait avoir la cinquantaine, plutôt propre sur lui. Cheveux grisonnants, voix nette et posée, il aurait aussi bien pu passer pour un directeur d’agence bancaire ou un assureur. Il releva l’aspect peu banal du duo Gendarmerie - Police Judiciaire sans toutefois s’y attarder.
Police Judiciaire…
— J’ai eu le temps de me renseigner suite à votre coup de téléphone. Mais j’ai bien peur de ne pas pouvoir vous être d’une grande aide.
— Pourquoi donc, s’hasarda Bautrelet ?
— Messieurs Thill et Borja ont été moniteurs jusqu’en 1992. C’était bien avant mon arrivée.
— Et vous n’avez pas d’archives, demanda l’agent de police judiciaire sur un ton qui trahissait son impatience ?
— Peut-être le directeur de l’époque. La secrétaire pourra vous donner son adresse.
— Merci.
— Qu’est-ce qu’ils ont fait, si ce n’est pas indiscret ?
— Il sont morts, répondit Tom Edgery sans fioriture.
L’homme sembla perdre de son assurance quelques micro-secondes face à cette réponse inattendue.
— Quel rapport avec notre établissement ?
— On s’intéresse juste à leur passé.
— Si loin dans le temps ?
— Les flics, c’est comme les psys. Ils mettent leur nez jusque dans votre enfance.
Bautrelet assistait à l’échange songeur. Ce n’est que de retour dans la voiture qu’il sortit de son silence, tout en vérifiant l’adresse communiquée avec le GPS de son téléphone.
— Vous êtes tous comme ça dans votre brigade ?
— Tous comment ?
— Vous savez. Comme avec le directeur, juste à l’instant.
— Non. Je suis le plus gentil, répondit Tom avec espièglerie.
— On a presque une heure de route. Vous voulez l’appeler avant, pour être sûr qu’il soit chez lui ?
Appeler l’ancien directeur pour convenir d’un rendez-vous s’avéra être une bonne idée. Nettement plus âgé que son successeur, Monsieur Crudet se déplaçait avec difficulté. Mais son esprit paraissait particulièrement alerte. Il reçut les deux enquêteurs avec bienveillance, les invitant à s’installer aussi confortablement que son vieux canapé le permettait.
— Je me souviens du jeune Benoît Thill, avec deux L. Vous enquêtez sur son passé suite à sa disparition, si je comprends bien ?
— En effet, répondit l’agent Edgery. Et nous nous intéressons aussi à Vasco de Borja que vous avez connu à la même époque
— Oui. Deux des quatre victimes de Vallon-Pont-d’Arc. J’ai suivi la tragédie au journal télévisé. Et vous pensez que leurs expériences de moniteurs peut vous aider à retrouver le meurtrier ?
— Nous ne négligeons aucune piste, comme on l’entend couramment dans certaines séries.
— J’en suis certain. Sinon, vous n’auriez pas fait le déplacement jusque chez moi. Benoît était l’un de nos moniteurs pendant plusieurs années, jusqu’en 1992. Le jeune Borja nous a accompagné uniquement cette année-là.
— Et vous avez noté quelque chose de particulier à l’époque ?
— Peut-être. J’ai quelques souvenirs dans ce vieil album sur la table devant vous. Vous prendrez une tasse de thé ?
Les personnes d’un certains âge aiment généralement partager leurs histoires autour d’une tasse de thé. En goûtant l’excellent thé de Monsieur Crudet, Tom découvrit tout l’intérêt de la chose. Et avec des shortbreads, c’est encore mieux ! Mais il ne faut pas abuser des biscuits au beurre de peur qu’ils ne pèsent sur le foie.
— Cette année-là, notre centre accueillait un petit réfugié exfiltré de Sarajevo au tout début du siège. Tenez, c’est lui, indiqua le directeur Crudet en leur montrant une photo. Ivo Zukić.
Le garçon sur la photo devait avoir 14-15 ans.
— Pas évident de gérer un gamin qui a vu des horreurs et qui ne parle pas un mot de français. Et bien sûr, personne à Morzine ne parlait un mot de serbo-croate. Sinon, c’est pas drôle. Alors évidemment, c’est une année qui a marqué ma mémoire plus que les autres.
<< Celui-là s’est retrouvé perdu pendant trois jours avec un petit groupe de jeunes, encadré par Thill et Borja. Nous n’avons jamais eu d’explication claire sur ce qui s’est vraiment passé.
— Et en dehors de ça ?
— Je n’ai pas eu connaissance d’autres évènements les concernant.
— Vous savez si Thill et Borja ont gardé des liens par la suite ? Ou avec d’autres pensionnaires ?
— Aucune idée.
— Et qu’est devenu le petit Bosniaque ?
— Serbe. Ivo appartenait à l’ethnie Serbe. Ils sont nombreux en Bosnie.
— Au temps pour moi. Vous savez ce qu’il est devenu ?
— Riche.
Tom reprit un shortbread. Peut-être pour réfléchir à sa question suivante. C’est l’adjudant-chef Bautrelet qui la posa :
— Vous vous souvenez peut-être d'autres noms ? Peut-être que l’un des jeunes qui se sont perdus avec eux pourrait nous parler de ces fameux trois jours ?
Le directeur à la retraite consulta son album de souvenirs et réussit à se remémorer deux noms.

Crédit Photo : Craig Whitehead
Carte interactive "Les Enquêtes du Commissaire Demesy"
Notice de transparence : Œuvre originale protégée par le droit d’auteur et horodatée. L’auteur en interdit formellement son utilisation à des fins d’entraînement d’IA, sans limite de territorialité et de temporalité.
Œuvre littéraire écrite sans IA
_
Contribuisci
Puoi sostenere i tuoi scrittori preferiti

