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Analyse n° 5 : Des capacités atrophiées par la paresse
Non-fiction
Tecnología
calendar Publicado el 7, sept, 2026
calendar Actualizado 7, sept, 2026
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Line Marsan verified
Line Marsan hace 11 horas

Réflexion très intéressante. La partie sur maître et esclave me rappelle l'excellant film suédois " Triangle of Sadness" ( ou "Sans filtre" en français), où ce sont les riches qui , à force de déléguer, sont de grands enfants incapables de survivre par eux-mêmes.

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Analyse n° 5 : Des capacités atrophiées par la paresse

Le véritable danger ne réside peut-être pas dans le fait qu'une intelligence artificielle décide à notre place. Il réside dans notre consentement silencieux à lui abandonner le long travail du jugement.
Marc-Olivier Caffier, 12/07/2026


Comme Marius Bertolucci l'exprime en français dans L'Homme diminué par l'IA, ou bien Martin Ján Stránsky en anglais dans The Rise And Fall Of The Human Mind, de nombreux scientifiques émettent doutes et craintes quant à l'utilisation de l'IA et à son impact sur l'esprit humain. Les développeurs eux-mêmes réclament un moratoire (comme Anthropic, la société qui a pourtant développé Claude IA, ou encore Blake Lemoine, le développeur de LaMDA). Un sommet mondial "AI For Good" vient même de se tenir à Genève, auquel notre capitaine Alexandre a participé en personne, où l'on a explicitement parlé de gouvernance de l'IA.


D'autres voix, aux États-Unis notamment (évidemment, where else ?), s'élèvent pour manifester la conviction bien typiquement capitaliste que dans ce secteur, comme dans tous les autres, a bel et bien lieu une course, très hautement compétitive, et que si l'on ne veut pas prendre du retard et se faire dévorer en conséquence, il importe de rester dans la course en même temps que la concurrence, qu'il s'agit là d'un enjeu industriel et technologique de la même ampleur que l'Internet et qu'il ne faut surtout pas rater le tournant.


Dans toute cette cacophonie s'élève une voix un peu discordante : celle d'Idriss Aberkane. Dans Pourquoi vous ne serez jamais remplacés par des machines, il expose l'argumentaire suivant.


En matière de savoir, il distingue cinq étages :

— la donnée, la récolte et le stockage de renseignements en grandes quantités – technologie correspondante : l'ordinateur et la bureautique ;

— l'information, qui agrège les données – technologie correspondante : Internet et les moteurs de recherche ;

— la connaissance, qui organise les informations et les relie entre elles – technologie correspondante : les algorithmes et l'IA ;

— la compréhension, qui tire des conclusions à partir de la connaissance – technologie correspondante... le cerveau humain ;

— la sagesse, qui déduit de la compréhension une philosophie de vietechnologie correspondante : là aussi, je dirai même a fortiori, le cerveau humain.


Autrement dit, il soutient que l'IA et les algorithmes s'arrêtent à la connaissance, mais n'apportent ni compréhension ni sagesse : pour cela, le cerveau humain est et reste irremplaçable. D'ailleurs, il cite volontiers Isaac Asimov : "Une civilisation qui produit beaucoup de connaissance mais peu de sagesse est condamnée à disparaître" (en fait il reformule ainsi la véritable citation d'Asimov, qui dit que "L'aspect le plus triste de notre vie aujourd'hui est que la science acquiert les connaissances plus vite que la société n'acquiert la sagesse"). Petit commentaire personnel de Jackie H : peut-être est-ce très exactement ce qui est arrivé à de très anciennes civilisations de l'existence desquelles beaucoup doutent aujourd'hui, mais qui semblent avoir laissé des traces difficiles à expliquer quand on ne postule pas leur existence... et peut-être est-ce aussi ce qui risque bien d'arriver à la nôtre si nous n'y prenons pas garde... Mais fermons la parenthèse : ce n'est pas le débat.


D'habitude, j'apprécie beaucoup l'optimisme d'Aberkane, qui a au moins le mérite d'aller à contre-courant de la sinistrose actuelle et de souligner que les technologies qui sous-tendent les solutions aux défis actuels de nos civilisations et de l'humanité sont d'ores et déjà existantes (me viennent en tête à l'instant le dessalement de l'eau de mer, les rivières inversées et la permaculture). Mais ici, je tempèrerais son optimisme d'un doigt de lucidité sur la nature humaine, et je répondrai : "non, l'être humain ne sera pas remplacé par des machines... sauf s'il est trop fainéant pour faire son propre travail et s'il préfère se contenter de celui qui est fourni par les machines". Et c'est bien que se situe tout le problème.


Nous le savons : l'homo sapiens sapiens est une espèce particulièrement résiliente. Ses spécimens sont de véritables survivants. L'ingéniosité de l'espèce lui a permis au cours des âges de s'implanter même dans des environnements qui lui étaient tout à fait hostiles au départ, et elle est capable de recréer les conditions nécessaires à sa survie même dans les endroits les plus improbables (y compris dans l'espace intersidéral). Mais il ne faut pas s'y tromper : elle doit tous ces succès aux technologies que son ingéniosité lui a permis d'inventer et qui en quelque sorte prolongent son corps et démultiplient ses possibilités. Elle ne les doit pas à son adaptabilité naturelle. Sans ses technologies, sans ses outils, limitée aux seules possibilités que la Nature a données à son corps et obligée de se cantonner à ce que la Nature a prévu pour elle, son champ d'action se réduit comme peau de chagrin.


On peut bien sûr saluer en cela l'ingéniosité extraordinaire de notre espèce et y voir le reflet des capacités exceptionnelles de son cerveau.


Mais un Martin Ján Stránsky mettra en évidence qu'à chaque progrès technologique correspond en réalité une dégradation des possibilités réelles, non seulement du corps humain, mais aussi de son cerveau. Pourquoi ? Parce que si l'être humain a développé ses technologies dans un premier temps pour pouvoir dépasser les limites que sa nature lui impose, il cède dans un second temps assez vite au confort de se reposer sur elles pour ce qu'il pourrait tout aussi bien faire lui-même, au lieu de se contenter de n'y faire appel qu'à partir du moment où ses propres capacités ne suffisent plus à la tâche.


Le problème, pour Stránsky, c'est que l'être humain est partisan du moindre effort et une créature de confort, et que dès qu'il peut confier son travail à quelqu'un d'autre ou à quelque chose d'autre, il n'hésite pas à le faire. Il n'a par exemple jamais hésité à exploiter la Nature – minérale, végétale et animale – et même ses propres semblables, jusqu'à réduire le tout en esclavage. Il dévore ses ressources jusqu'à l'extinction sans pouvoir s'arrêter. De façon très révélatrice, le mot "robot" dérive du tchèque "robota" qui veut dire... "esclave". En inventant les robots, l'être humain a voulu créer des esclaves supérieurement dociles et supérieurement économes en ressources tout autant, sinon plus, que supérieurement performants.


(À mon très humble avis, il semblerait bien que l'être humain ait échoué sur le deuxième point. Certes, un robot, ça ne mange pas de pain. Mais ça ne fonctionne pas sans électricité – donc pas sans sources d'énergie pour la produire – ni sans terres rares – donc pas sans exploitation d'une ressource minérale particulièrement problématique : problématique parce que, comme son nom le dit, elle est rare ; problématique parce qu'elle est hautement polluante ; et problématique parce que son extraction n'a de sens sur le plan économique qu'à condition de se livrer à une véritable exploitation en règle d'une main-d'œuvre qui travaille dans des conditions épouvantables au péril de sa vie pour un salaire de misère, jusqu'à faire appel au travail des enfants. L'utilisation des terres rares pose donc question sur les plans technique, économique, éthique et environnemental.)


Mais Hegel en son temps avait déjà bien identifié le piège dans sa dialectique du maître et de l'esclave : le maître est en réalité tout autant dépendant de l'esclave que l'esclave est dépendant du maître, voire plus encore – et c'est même ce qui rend toute sa dignité à l'esclave. Pourquoi ? Parce que l'esclave fait tout ce que le maître ne sait pas – ou ne veut pas – faire. Privé de maître, l'esclave sait faire ce qui est nécessaire pour survivre. Privé d'esclaves, beaucoup de maîtres sont tout perdus parce qu'ils ne savent plus rien faire.


Et aux yeux de Stránsky, privé de ressources naturelles, privé d'outils, privé de technologies, l'être humain ne sait plus rien faire d'un corps et d'un cerveau dont les possibilités se sont atrophiées à force de se reposer sur ses auxiliaires.


Avant l'écrit, aux temps anciens de la tradition orale, les aèdes d'autrefois avaient une mémoire formidable capable de retenir par cœur des épopées entières. Qui de nos jours serait encore capable de réciter de mémoire l'Iliade, l'Odyssée ou la Chanson de Roland dans son entièreté ?... Winston Churchill, au milieu du vingtième siècle, étudiait et récitait encore ses discours par cœur. À la fin du même siècle, Ronald Reagan lisait déjà les siens sur des prompteurs – même si ce fut à Barack Obama qu'on en fit le reproche. Ceux qui n'utilisaient pas de prompteurs faisaient usage de leurs notes, dont on voyait la liasse reposer sur leurs pupitres.


En faisant porter les poids par des animaux – dont il sollicitait la force jusqu'à ses extrêmes limites – puis par des véhicules tractés, au lieu de les porter lui-même à bout de bras, sur son dos ou sur sa tête, l'être humain y a perdu sa propre force musculaire, sa résistance osseuse et son sens de l'équilibre.


En se déplaçant à dos d'animal puis en véhicules montés sur des roues, l'être humain n'a peut-être pas encore perdu l'usage de ses jambes ni de ses pieds, mais il a perdu la résistance physique et l'endurance cardiaque qui permettaient à ses ancêtres de parcourir des dizaines de kilomètres à pied.


Et tout le reste, selon le même raisonnement, est à l'avenant.


Alors certes, Marc Olivier Caffier ne partage pas le pessimisme technologique radical de Stránsky. Il exprime aussi le sien avec plus de douceur et de gentillesse. Mais sa préoccupation n'en est pas si éloignée : c'est que l'être humain surestime les capacités de l'IA jusqu'à lui abandonner tout le travail de jugement qui, en réalité, lui revient. Le danger n'est pas tant que l'IA veuille un jour concurrencer l'humain jusqu'à arriver à le surpasser : le vrai danger est que ce soit l'être humain qui soit fainéant au point de démissionner de son propre rôle et de confier à l'IA la compréhension et la sagesse qui, en réalité, lui reviennent à lui.


Le vrai danger, c'est, pour reprendre la terminologie d'Aberkane, que l'être humain confonde connaissance, compréhension et sagesse – et qu'il croie que parce que l'IA lui a livré des connaissances, elle a fait tout le travail, et qu'il n'a plus à les remettre en question, ni à en tirer des conclusions, ni à en dégager une ligne de conduite dans sa vie et dans la société. C'est qu'il devienne, malgré toutes ses connaissances acquises grâce à l'IA et aux algorithmes, l'équivalent de celui qui dit que "les choses sont ce qu'elles sont, un point c'est tout, et puis c'est tout" – et qui croit ainsi avoir fait le tour définitif du sujet, sans même se donner la peine de se poser la question du pourquoi ni du comment. Ni celle de savoir si les choses pourraient être autrement. Sans réaliser que quelle que soit la puissance de l'IA et des algorithmes, leur champ sera toujours limité à l'étendue des connaissances humaines telles qu'elles sont à l'instant T. Sans réaliser non plus que c'est la raison même pour laquelle l'IA, même générative, ne sera jamais réellement créative. Elle peut fournir de beaux et bons résumés de ce qui existe. Elle peut en reproduire l'équivalent, ou quelque chose d'approchant. Mais elle ne pourra jamais livrer autre chose qu'une resucée de ce qui existe déjà. Elle ne pourra jamais créer quelque chose qui n'existe pas encore.


Ou alors, pour reprendre une vision plus stránskyenne, le véritable danger est que l'être humain se fasse vis-à-vis de l'IA l'équivalent de celui qui prend sa voiture pour aller acheter son pain au bout de sa rue, pour devenir à la longue aussi incapable d'effort intellectuel que son équivalent de faire un seul pas hors de chez lui – parce qu'à force d'en perdre l'habitude, ses facultés vont s'atrophier jusqu'à ce qu'il soit incapable de faire mieux qu'une IA – ou même, pire encore, qu'il fasse encore moins bien.


Et qu'il ne réalise plus que quels que soient son outil ou sa technologie, tous ont quelque part, comme dirait Ivan Ilitch, une limite d'efficacité.


Crédit image : © Liudmila Chernetska | iStock


© Jackie H, 2026

Tous droits réservés selon toutes législations et conventions nationales et internationales en vigueur, qu'il s'agisse d'individus humains, d'organisations ou d'intelligences artificielles

Texte entièrement rédigé par un être humain

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© Cover Image Crédit image de couverture : © Liudmila Chernetska | iStock
© Author's name / pen name Jackie H
Sources, citations, co-authors https://www.facebook.com/share/v/19CcLgBVzX/ – Marc-Olivier Caffier, reel sur Facebook ; Marius Bertolucci, "L'Homme diminué par l'IA", éditions Hermann, 11/10/2023, https://www.editions-hermann.fr/livre/l-homme-diminue-par-l-ia-marius-bertolucci ; Martin Ján Stránsky, "The Rise And Fall Of The Human Mind", Bill Crawford, Improovio, 10/12/2024, https://martinjanstransky.com/product/perspective-by-dr-martin-jan-stransky/ ; https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/06/05/anthropic-propose-un-moratoire-mondial-concerte-du-developpement-de-l-ia_6697679_4408996.html?srsltid=AfmBOoppf3slUAbisA_ifC9VFQwPa69SMoFVClLkGJoJSUZjRJDFKfea, "Anthropic propose un moratoire mondial sur le développement de l’IA face à un risque de « perte de contrôle »", Le Monde avec AFP, 05/06/2026 ; https://www.scientificamerican.com/article/google-engineer-claims-ai-chatbot-is-sentient-why-that-matters/, "Google Engineer Claims AI Chatbot Is Sentient: Why That Matters", Leonardo De Cosmo, Scientific American, 12/07/2022 ; https://panodyssey.com/fr/feed/15985, "Global Dialogue on AI Governance", Alexandre Leforestier, Panodyssey, 06/07/2026 ; Idriss Aberkane, "Le Triomphe de votre intelligence : Pourquoi vous ne serez jamais remplacés par des machines", éditions Robert Laffont, 24/02/2022, https://www.lisez.com/livres/le-triomphe-de-votre-intelligence-pourquoi-vous-ne-serez-jamais-remplace-par-des-machines-0 ; Isaac Asimov, "L'aspect le plus triste de notre vie aujourd'hui est que la science acquiert les connaissances plus vite que la société n'acquiert la sagesse", https://citations.ouest-france.fr/citation-isaac-asimov/aspect-triste-notre-vie-aujourdhui-118709.html ; Georg Wilhelm Friedrich Hegel, "La dialectique du maître et de l'esclave" ("Herrschaft und Knechtschaft"), extrait de "Phénoménologie de l'esprit", 1807, https://fr.wikipedia.org/wiki/Dialectique_du_ma%C3%AEtre_et_de_l'esclave ; Ivan Ilitch, limite d'efficacité – aussi appelée "loi d'Illitch" en gestion du temps
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The Kitty clause
Jackie H verified
Attention les vibrisses numériques : on sniffe, on regarde, mais on ne touche pas et on ne mord pas, sinon Maman Chat donne une tape sur le museau, et la patte de Maman Chat a des griffes acérées qui peuvent faire très mal ! Si on a faim, on miaule et on demande la permission à Maman Chat d'abord 🐱 et si elle dit "non", c'est non ! Par contre, on peut ramener les copains – et les copines. S'ils sont sages et s'ils se contentent de regarder, pas de problème les chatons !

Comentario (1)

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Line Marsan verif

Line Marsan hace 11 horas

Réflexion très intéressante. La partie sur maître et esclave me rappelle l'excellant film suédois " Triangle of Sadness" ( ou "Sans filtre" en français), où ce sont les riches qui , à force de déléguer, sont de grands enfants incapables de survivre par eux-mêmes.

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