MATINÉES DE L’ÊTRE
MATINÉES DE L’ÊTRE
Ô Aube désenluminée, qui déchires sur les flots ton manteau d’éblouissures, encore chargée de nuit. Tes pas fugitifs gravent dans l’onde des signes d’avant-mémoire, et le ciel s’y tend comme une chair en naissance. L’horizon t’appelle d’une voix venue des confins, mêlée de vent et de cendre. Les cimes se dispersent en nuées, l’espace s’ouvre, une plaie de lumière. Un jour non advenu palpite déjà dans la chair du monde, fragile et obstiné, presque offert, comme si la matière elle-même attendait d’être reconnue. Sous la voûte épaisse où la nuit pleure ses encres, la terre inspire l’invisible. Une vie sourde monte des profondeurs, sans visage, sans nom encore, mais déjà traversée de clarté. Tu avances dans cette levée obscure, pèlerin d’une marche intérieure où chaque souffle porte un âge englouti. Entre les bambous, le temps se défait fil à fil. Une respiration retient le monde. Rien de plus. Et ce peu suffit à soutenir l’aube.
Tu franchis la lisière de l’aurore pour entrer dans une immensité salée d’oubli. Les rêves s’y dispersent en poussière claire, et le vent les emporte sans retour. Au loin flottent des voiles sans port d’attache, silhouettes d’attentes jamais comblées. Dans les dunes s’accrochent des souvenirs brisés, débris d’existences que la mer n’a pas rendus. Les voix s’amenuisent à mesure que la lumière devient souffle retenu. Le temps suspend son geste. Un désert de sel s’étend, miroir sans regard où rien ne se fixe durablement. Là gisent les os du Temps, blanchis, non comme une ruine, mais comme une offrande. Car même dans cette nudité, quelque chose veille. Une braise sans flamme. Une attente sans objet. Et cette attente te porte encore.
Et contre toute attente, au cœur même de cette sécheresse, des jardins s’ouvrent. Personne ne les annonce. Ils existent simplement, comme une réponse silencieuse du monde à sa propre fatigue. Chaque pétale y devient départ possible. L’eau murmure une langue antérieure aux hommes et les galets brillent comme des fragments de mémoire arrachés à la nuit première. Les oiseaux tracent dans l’air une écriture brève, aussitôt effacée, mais suffisante pour rappeler qu’aucun effacement n’est total. Dans ces jardins croissent les fleurs du souvenir, mêlant deuil, amour et oubli dans une même sève. Rien n’y triomphe. Rien n’y abdique. Tout y consent. Tu reconnais là une chambre intérieure que le monde n’a pas entamée, un sanctuaire sans murs où persiste une clarté sans source.
Alors des voix se lèvent, nombreuses, sans visage, mêlées comme une rumeur ancienne. Elles portent la trace des peuples passés et la vibration de ceux qui viendront. Des fragments d’humanité traversent l’espace comme des braises encore vives, non pour brûler, mais pour transmettre. Tu inscris dans le livre du monde une syllabe après l’autre. Chaque mot devient passage. Chaque phrase, une tentative de justesse. L’Aurore revient, glissant sur les paupières closes pour y déposer la semence du réveil. Dans le vide d’avant les noms, le monde écoute son propre commencement. Cette écoute est déjà une louange muette. Rien n’est assuré, mais tout recommence, porté par une douceur plus forte que la crainte.
Les mots naissent du silence avec une clarté grave. Ils surgissent non pour saisir, mais pour accompagner. Le langage navigue dans l’obscurité des origines, chargé d’une lumière qu’il ne possède pas. Les mots se multiplient comme des constellations intérieures, traçant des routes invisibles entre les êtres. Ils relient les vivants aux absents, tissent une continuité de souffle que le temps ne dissout pas. Marcheur des grandes dalles du temps, tu portes en toi des voix plus anciennes que ta mémoire. La poésie circule comme une eau souterraine, lente, persistante, maintenant ouvertes les ruines parlantes où le sens respire encore, et dans ces ruines veille une lueur qui ne s’éteint pas.
Et dans cette ronde où chaque être reflète tous les autres, une espérance persiste, mince et rayonnante, presque nue. L’humanité fragile ouvre encore les bras, non pour posséder, mais pour accueillir. Les chœurs se rassemblent sans hiérarchie, mêlant toutes les voix dans une même vibration cosmique. Au loin, la mer murmure des noms que personne ne réclame plus, mais qu’elle continue de porter. La poésie demeure ce feu transmis de main en main, non pour dominer la nuit, mais pour l’éclairer de l’intérieur. Elle avance dans une barque étroite, chargée de rêves, vers des rivages qui n’ont pas encore de nom. Et cela suffit pour que le monde, une fois encore, consente à se lever.
Note d’auteur - Présence comme événement cosmique. L’aube y est moins un moment du temps qu’une structure fondamentale de l’être : le lieu où le monde advient, se reconnaît, et se laisse éprouver dans une clarté toujours recommencée. Il ne s’agit pas de décrire un commencement passé, mais de rejoindre cette dynamique incessante par laquelle le réel se donne, se retire, puis se redonne, dans une respiration plus vaste que toute conscience individuelle. La dimension mystique du texte ne renvoie pas à une transcendance séparée, mais à une immanence lumineuse. Le monde n’est pas clos sur lui-même ; il est traversé. La matière y porte une attente, la mémoire une promesse, le silence une intensité. Déserts, jardins, mers et voix ne désignent pas des lieux symboliques figés, mais des états de relation entre l’humain et le cosmos. L’existence apparaît ainsi comme une traversée, non orientée vers une fin, mais soutenue par une fidélité profonde au surgissement. Le langage, enfin, est compris comme participation. Il ne maîtrise pas l’être, il y prend part. Chaque mot est une tentative d’accord, une manière de s’ajuster à ce qui dépasse toute nomination. Écrire devient alors un acte de confiance cosmique : consentir à ne pas posséder le sens, mais à le servir. La poésie n’éclaire pas le monde de l’extérieur ; elle en prolonge la lumière intérieure. Dans cette fidélité au lever incessant de l’être, se loge une espérance sans emphase, vaste, silencieuse, et pourtant tenace comme l’aube elle-même.
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