Monsieur Renard
Monsieur Renard
Il avait d'abord cru à une coïncidence, ce dos courbé qui émergeait chaque soir du salon comme si la pièce le recrachait, toujours à la même heure, toujours avec la même lenteur de quelqu'un qui revient de très loin.
L'homme traversait inlassablement le couloir visible depuis la fenêtre et disparaissait dans les profondeurs de l'appartement d'en face. La lumière du salon restait allumée encore un moment avant de s'éteindre. Trois semaines que ce rituel s'accomplissait sans variation, et il avait fini par l'intégrer à sa propre routine, comme on s'habitue au bruit d'un réfrigérateur ou au passage d'un train.
Jusqu'au jour où il ne le vit plus.
Dès le deuxième jour, il commença à compter son absence. Trois jours, puis quatre, puis il se retrouva debout devant sa propre fenêtre à des heures déraisonnables, les bras croisés, les yeux éternellement fixés sur la fenêtre d'en face où la lumière ne s'allumait plus. Il ne savait pas ce qu'il cherchait exactement, ni pourquoi l'absence d'un inconnu l'avait rendu si perméable à cette inquiétude sourde qui lui occupait la poitrine depuis plusieurs jours. Il se disait que c'était normal de s'interroger, que n'importe qui à sa place aurait eu les mêmes pensées, mais la nuit du cinquième jour il rêva du salon sans l'avoir jamais vu de l'intérieur, et il se réveilla avec l'intime conviction obscène de devoir connaître chacun de ses recoins.
La porte de l'immeuble d'en face n'était pas fermée à clé. Il s'en rendit compte à peine, comme si ses mains avaient poussé avant qu'il ait vraiment décidé d'entrer. L'escalier sentait la pierre humide et quelque chose de plus doux en dessous, une odeur qu'il ne parvint pas à situer mais qui lui fit accélérer le pas malgré lui. L'appartement était au deuxième étage, et la porte était entrouverte d'un doigt, juste assez pour laisser filtrer la lumière du palier.
«Monsieur ?»
Sa voix résonna mollement dans le couloir. Il attendit, puis ajouta qu'il était le voisin d'en face, qu'il s'inquiétait, que personne ne l'avait vu depuis plusieurs jours. Personne ne répondit. Il entra quand même.
L'appartement était meublé avec cette précision des intérieurs habités depuis longtemps, les meubles portaient la légère patine des objets qui ont trouvé leur place définitive, un fauteuil usé à l'accoudoir gauche, une bibliothèque dont les livres avaient tous perdu leur éclat, un tapis dont le motif central était presque effacé. Sur la table basse du salon, un livre était ouvert à une page dont le bas était si corné, si épaissi par des années de retour au même endroit, qu'on voyait immédiatement que quelqu'un avait relu cette page des dizaines de fois. Il ne chercha pas le titre.
Il fit le tour des pièces avec la conscience légèrement nauséeuse de celui qui viole quelque chose, ouvrit lentement des portes, regarda sans vraiment regarder, puis revint dans le salon parce que c'était la pièce vers laquelle tout le reste de l'appartement semblait converger. Il s'assit dans le fauteuil et prit sa tête entre ses mains avant de relever le visage.
La fatigue arriva sans prévenir, pesant sur ses épaules. Quelque chose de profond et localisé, comme si chaque articulation prenait soudainement conscience d'elle-même et réclamait du repos avec une insistance nouvelle. Il voulut se lever mais ses genoux résistèrent avec une conviction qui le surprit, une douleur sourde et ancienne qui n'était pas là quelques minutes auparavant. Dans le silence du salon, il lui sembla entendre quelque chose, un craquement peut-être, ou une respiration, quelque chose d'organique qui suivait un rythme trop régulier pour être le bâtiment, et qui s'arrêta net au moment précis où il essaya vraiment de l'écouter.
Ce fut en posant les mains sur les accoudoirs pour se lever qu'il les vit.
Ses mains. Il les connaissait pourtant, ou croyait les connaître, mais il y avait une veine sur le dos de la main droite qui saillait d'une façon qui lui était étrangère, bleue et proéminente et parfaitement immobile, et quand il leva les yeux vers le miroir accroché face au fauteuil il vit son reflet qui le regardait avec un décalage imperceptible, une fraction de seconde pendant laquelle il était certain que le reflet faisait autre chose, quelque chose qu'il ne pouvait pas attraper du regard.
Il se leva trop vite et dut s'appuyer au mur.
«Ah, vous n'êtes pas prêt, Monsieur Renard, on va être en retard il faut y aller.»
La femme était dans l'encadrement de la porte, une cinquantaine d'années, veste claire, ton professionnel et légèrement pressé, elle tenait une pochette sous le bras et le regardait avec la patience de quelqu'un dont c'est le métier d'attendre. Il ouvrit la bouche pour dire que son nom n'était pas «Renard», que ce n'était pas son appartement, et que, mais la femme avait déjà disparu dans le couloir et il l'entendait ranger des choses avec des gestes efficaces et familiers, comme si elle connaissait la place de chaque objet. Près de la porte d'entrée, deux valises étaient posées, prêtes, soigneusement fermées.
Il prit le livre sur la table basse. Il ne sut pas pourquoi, ses mains l'avaient déjà saisi avant que la pensée s'en forme, et il sortit dans le couloir avec ses jambes lentes et son dos qui protestait à chaque pas, suivant la femme sans vraiment choisir de le faire. Dans l'escalier, il croisa un homme qui montait en regardant ses chaussures, et qui leva les yeux une seule fois, pour le sourire. Il reconnut cette façon de regarder.
Dehors, il s'arrêta sur le trottoir, et leva les yeux vers sa propre fenêtre, de l'autre côté de la rue. La lumière était allumée. Il ne se souvenait pas de l'avoir laissée allumée, mais peut-être que si, peut-être qu'il avait oublié, on oublie tant de choses quand on a l'esprit ailleurs depuis plusieurs jours. La femme l'appelait depuis la voiture garée un peu plus loin.
Il traversa la rue sans se retourner.

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Ce texte est né du défi #PanodysseySpark de la semaine :
"Un homme au dos cassé émerge du salon, toute la douleur du monde sur le visage..."
Photo : cottonbro sur Pexels.
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