L’odeur de la pluie sur la pierre
J’avais loué cet appartement parce que je n’arrivais plus à faire autrement.
J’avais tout laissé sur place, les meubles, les livres, la tasse ébréchée que j’aurais dû jeter depuis des années et que je n’avais jamais jetée, et j’étais parti avec quatre cartons et le manuscrit d’un roman dont le personnage principal était mort au chapitre trois depuis huit mois et que je n’arrivais pas à ressusciter, convaincu que changer d’air suffirait, que le silence ferait ce que je n’arrivais plus à faire seul.
L’appartement était au quatrième étage d’un immeuble sans caractère, deux pièces et une cuisine étroite qui donnait sur une cour intérieure où personne ne semblait jamais descendre, et une chambre supplémentaire au fond du couloir dont le propriétaire n’avait pas mentionné l’existence pendant la visite, ou peut-être l’avait-il mentionnée, il avait dit quelque chose sur un locataire récent, ou peut-être sur deux, je n’avais pas retenu, je n’écoutais plus très bien à cette époque. J’installai mon bureau face à la fenêtre de ma chambre, ouvris le manuscrit à la page du chapitre trois, et regardai longtemps le nom de cet homme mort sans savoir quoi en faire.
La première semaine, je n’écrivis rien. Mais je dormis, ce qui était déjà quelque chose.
Ce que je remarquai en premier n’était pas visuel. C’était le matin, je traversais le couloir en allant vers la cuisine, et je m’arrêtai sans comprendre pourquoi, avec cette certitude physique que quelque chose avait changé dans l’air, une odeur très légère que je ne sus pas identifier immédiatement, boisée et légèrement minérale, comme de la pierre humide après la pluie, ou comme ces vieilles bibliothèques où les livres ont eu le temps de s’imprégner les uns des autres. Pas désagréable. Pas la mienne non plus.
Je vérifiai les fenêtres, qui étaient closes. J’ouvris les placards, qui ne contenaient que mes affaires. L’odeur se dissipa avant que j’aie pu la localiser, et je me dis que c’était l’immeuble, les vieux immeubles ont leurs propres mémoires olfactives, et je préparai mon café et m’assis à mon bureau et écrivis trois phrases que je n’effaçai pas le soir, ce qui était mieux que rien.
Le soir même, sans que j’aie décidé de le faire, mon personnage du chapitre trois se releva.
Je ne saurais pas expliquer comment, je n’avais pas de plan, pas d’idée particulière, mes doigts s’étaient mis à bouger sur le clavier et quand je relus ce que j’avais écrit je vis que l’homme était debout dans une pièce que je ne lui avais jamais donnée au fond d’un couloir, et qu’il regardait par une fenêtre qui donnait sur une cour intérieure où personne ne descendait jamais. Je gardai tout sans chercher à comprendre d’où ça venait, parce que les bonnes phrases ne se discutent pas.
L’odeur revint le surlendemain, puis trois jours plus tard, puis avec une régularité qui n’était plus tout à fait aléatoire, toujours le matin, toujours dans le couloir, toujours cette même présence boisée et minérale qui disparaissait dès que j’essayais de la suivre vers sa source. Je commençai à l’attendre sans me l’avouer, à traverser le couloir plus lentement, à rester immobile quelques secondes avant d’entrer dans la cuisine, comme on reste immobile avant d’allumer la lumière pour ne pas effrayer ce qu’on espère trouver dans le noir.
Mon roman avançait. Il avançait.
C’est vers la fin du premier mois que je remarquai la porte. Elle était là depuis le début au fond du couloir, légèrement en retrait dans l’angle que faisait le mur, et je l’avais classée mentalement comme un débarras sans jamais vérifier. Mais ce soir-là, en passant devant pour aller me coucher, l’odeur était là, plus nette qu’elle ne l’avait jamais été, concentrée devant cette porte comme si elle en venait directement, pierre humide et vieux bois et quelque chose d’indéfinissable en dessous, une présence dans l’odeur elle-même, si c’est possible. Je posai la main sur la poignée et m’arrêtai.
Je ne l’ouvris pas. Je ne saurais pas dire pourquoi, peut-être parce que j’avais peur de trouver quelque chose, ou peut-être, et c’est ce qui me dérange davantage en y repensant, parce que j’avais peur de ne rien trouver du tout. Je restai là une longue minute avec la poignée dans la main, sentant l’odeur se déposer sur moi comme une main posée sur l’épaule, puis je lâchai et allai me coucher et dormis d’un sommeil sans rêves dont je me réveillai reposé pour la première fois depuis des mois.
Je ne rappelai pas le propriétaire. Je ne frappai pas à cette porte. Je laissai les choses être ce qu’elles étaient, et mon personnage du chapitre trois fit de même dans sa pièce au fond de son couloir, il attendit lui aussi, et cette patience que je lui avais donnée sans le vouloir était la meilleure chose que j’avais écrite depuis longtemps.
Les semaines qui suivirent furent les plus productives que j’aie connues depuis le début de ce roman, peut-être depuis le début de tous mes romans, et je cessai de m’en demander la raison parce que questionner ce qui fonctionne a toujours été ma façon de le détruire. L’odeur venait chaque matin, certains soirs aussi, et j’avais appris à la recevoir sans bouger, à la laisser traverser le couloir et s’installer quelques minutes avant de repartir, comme les matins d’hiver qui s’installent sans qu’on leur ait rien demandé.
Je crois que je lui parlais, parfois. Pas à voix haute. Mais en écrivant, il m’arrivait de formuler des phrases qui n’étaient pas destinées au roman, des observations sur la lumière de l’après-midi ou sur le silence particulier de cet immeuble le dimanche matin, adressées à quelqu’un qui partageait ce que je voyais sans que j’aie à l’expliquer. Mon personnage du chapitre trois faisait la même chose dans ses pages, il murmurait vers une présence qu’il ne voyait pas, et je me demandai un soir lequel de nous deux avait commencé.
L’odeur disparut un matin de janvier sans prévenir. Je traversai le couloir et il n’y avait rien, juste l’air neutre et légèrement froid d’un appartement où quelqu’un vit seul. J’attendis le lendemain, et le surlendemain, debout dans le couloir chaque matin quelques secondes de trop, et rien ne vint. L’appartement était redevenu entièrement à moi, et je me surpris à en vouloir à ce silence qui était pourtant celui que j’étais venu chercher.
Mon roman s’acheva le même jour.
Je le relus un soir de février pour comprendre ce que j’avais décidé de raconter. Vers le milieu du deuxième chapitre je tombai sur un passage qui me fit ralentir, deux pages dans lesquelles mon personnage du chapitre trois décrivait son appartement depuis l’intérieur d’une chambre fermée, la façon dont la lumière changeait selon les heures, la façon dont quelqu’un traversait le couloir chaque matin avec cette lenteur particulière des gens qui cherchent quelque chose sans savoir quoi, et comment cette présence avait rendu l’espace vivable sans jamais le savoir. La prose était différente de la mienne, plus directe, moins soucieuse de l’effet, et il y avait dans chaque phrase une attention au détail qui ressemblait à de la tendresse.
La dernière ligne du roman disait que l’odeur de la pluie sur la pierre avait été sa façon de rester le plus longtemps possible.
Je restai longtemps sans bouger, le manuscrit ouvert sur mes genoux, satisfait par tout ce que je venais de lire.
Dehors la nuit était complète et le couloir derrière moi silencieux, et je pensai à cette poignée sous ma main ce soir de novembre, à cette minute où j’aurais pu ouvrir et où je n’avais pas ouvert.
Ce que je ressentais n’avait pas de nom exact, ce n’était pas tout à fait du manque et pas tout à fait de la honte, mais cela venait de là, de cette porte close, de cette minute perdue, et de la certitude douce et terrible que je n’avais pas été seul dans cet appartement, que quelqu’un avait attendu que j’aille mieux. Quelqu’un m’avait aidé et que je n’avais même pas eu la présence d’esprit de le remercier avant qu’il ne parte.

Photo : Elina Sazonova @ Pexels.
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Comentario (1)
Pascaln hace 6 minutos
Non mais là... Wallas, je me demande, si, au-delà de tes talents d'auteur évidents, tu ne possèdes pas des talents de médium !?
Pourquoi ?
À la lecture de cette nouvelle, je révis un épisode " charnière " de mon parcours personnel. Louer un appartement " refuge " avec fenêtre sur cour et tout quitter pour tenter de s'y reconstruire par obligation et nécessité, je l'ai vécu au printemps 2021, et... j'ai alors posé les premiers mots de mes maux sur papier, pas encore sur écran... Dans un étrange voyage intérieur en compagnie ou collocation de... moi-même 🙄
Tu comprends donc aisément que je sois troublé par cette nouvelle, autant que j'ai aimé la lire. D'autant que dans cette semaine de dédicace tu me cites à nouveau... " Bizarre, vous avez dit bizarre... Tiens, tiens comme c'est bizarre" 🫣🙃. En tout cas, merci beaucoup pour ce moment réussi.