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Le sujet

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Publicado el 8, mar, 2026 Actualizado 9, mar, 2026 Horror
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Elle n'aurait pas su dire ce qui l'avait arrêtée sur cette photo en particulier.


Sinon peut-être cette façon qu'avait l'homme de tenir son dos, une courbure légèrement excessive pour quelqu'un qui marchait simplement dans une rue passante, comme si quelque chose dans sa colonne vertébrale cherchait à se rapprocher du sol. Il était en arrière-plan, flou, à peine discernable derrière les deux femmes qui constituaient le sujet réel de la photo, et elle l'aurait ignoré si la douleur sur son visage n'avait pas été si lisible malgré la distance et la mise au point approximative. Elle posa la photo sur son bureau et continua de travailler.


Trois jours plus tard, en développant une nouvelle pellicule prise lors d'une séance complètement différente, elle le retrouva.


La même courbure, le même visage, mais cette fois un peu moins flou, un peu plus à gauche du cadre, comme si la distance entre lui et l'objectif s'était imperceptiblement réduite. Elle chercha une explication raisonnable, se dit que certaines personnes visitaient parfois plusieurs quartiers, et que les mêmes visages réapparaissaient souvent dans une ville sans que cela signifie quoi que ce soit. Elle posa cette photo à côté de la première et les examina ensemble un long moment, puis alla se coucher.


C'est la quatrième pellicule qui la fit vraiment s'arrêter.


Il y était trois fois, sur trois photos différentes prises à vingt minutes d'intervalle, et sur la troisième il était assez net pour qu'elle voie ses mains, les veines saillantes sur le dos, les doigts légèrement recroquevillés comme ceux de quelqu'un qui retient quelque chose. Il n'était plus tout à fait en arrière-plan. Il n'était pas encore au centre. Il progressait à travers ses pellicules avec la patience de quelqu'un qui a tout son temps, et sa courbure, elle le remarqua en sortant les trois photos côte à côte, était très légèrement moins prononcée que sur les premières.


Elle fouilla ses archives.


Il fallut plusieurs heures et toute la collection de l'année passée pour comprendre l'étendue de ce qu'elle regardait. Il était là depuis au moins neuf mois, toujours en périphérie, toujours flou, toujours avec ce dos qui semblait porter quelque chose d'invisible et d'épuisant. Sur les plus anciennes photos il était à peine une silhouette, presque absorbé par le fond, et la douleur sur son visage était si intense qu'elle dut poser les clichés et s'éloigner de son bureau quelques minutes. Elle ne se souvenait d'aucun de ces moments, d'aucune de ces rues, et certaines des photos avaient été prises dans des villes où elle n'était pas allée depuis des années.


Les jours suivants, elle continua de photographier parce qu'elle ne savait pas quoi faire d'autre.

Les semaines suivantes, il avança.


Pas à chaque pellicule, pas de façon régulière, mais avec une progression qui devenait de plus en plus difficile à ignorer. Il quittait les marges, délaissait les arrière-plans, et sa mise au point s'améliorait indépendamment de l'endroit où elle dirigeait son objectif, comme si l'argentique le reconnaissait désormais et lui accordait une attention qu'elle n'avait pas choisie de lui donner. Sur une pellicule de novembre, il était à égalité avec ses sujets habituels, aussi net qu'eux, aussi présent, et son dos s'était redressé d'une façon qu'elle ne parvint pas à expliquer précisément mais qui était indéniable quand elle comparait avec les mois précédents. La douleur sur son visage s'était atténuée aussi, juste légèrement, juste assez pour être perceptible.


Elle acheta un carnet et commença à noter les dates, les positions dans le cadre, l'angle de sa colonne vertébrale, le degré apparent de sa souffrance. C'était absurde et elle le savait, mais l'alternative était de cesser de développer ses pellicules et elle ne pouvait pas s'y résoudre, comme si interrompre le processus à mi-chemin était plus dangereux que de le laisser aller à son terme. Elle ne dormait plus très bien. Elle ne sortait plus beaucoup.


La dernière pellicule, elle la développa un soir de janvier.


Il était au centre de chaque photo, parfaitement net, parfaitement droit, et il regardait l'objectif. Pas vers l'objectif, pas dans sa direction approximative, il regardait l'objectif avec la précision de quelqu'un qui sait exactement où il se trouve et qui a attendu patiemment que le moment arrive. Son dos était droit. Son visage était reposé. Sur la dernière photo de la pellicule, il souriait très légèrement, et ce sourire était la chose la plus insupportable qu'elle ait jamais vue sur un visage humain. Cette satisfaction tranquille, le sourire de quelqu'un qui vient de terminer quelque chose de long et d'éprouvant.


Elle resta longtemps assise devant les photos étalées sur son bureau, les mains posées à plat sur la surface froide, et ce fut en relevant les yeux vers la fenêtre qu'elle le vit dans le reflet du miroir accroché derrière elle, debout au centre de la pièce, parfaitement droit, qui la regardait.







On retrouva son appartement dans un état ordinaire, trois semaines plus tard, quand son amie signala qu'elle n'avait plus répondu à ses messages depuis trop longtemps. Rien ne manquait, rien n'avait été déplacé avec violence, et les enquêteurs notèrent surtout l'absence de la locataire elle-même, sans explication visible ni signe de départ volontaire.


Sur son bureau, une série de photos développées était disposée en ordre apparent, et l'un des enquêteurs les examina rapidement pour le dossier. Elles représentaient toutes la même pièce, le même bureau, la même lampe allumée, et sur la première photo une femme était debout au centre du cadre, nette, regardant l'objectif. Sur chacune des photos suivantes, elle était un peu plus loin, un peu plus floue, un peu plus absorbée par l'arrière-plan, sa silhouette progressivement indistincte des ombres et des murs derrière elle, jusqu'à la dernière où la pièce était vide et parfaitement immobile, comme si personne n'y avait jamais tenu d'appareil photo, comme si personne n'y avait jamais été.


L'enquêteur posa les photos, sortit son propre appareil pour documenter la scène, et appuya sur le déclencheur.







Ce texte est né du défi #PanodysseySpark de la semaine :


"Un homme au dos cassé émerge du salon, toute la douleur du monde sur le visage..."


Photo : Pixabay sur Pexels.

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Comentario (9)

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Line Marsan verif

Line Marsan hace 3 horas

Ah ! J'aime bien l'effet de ces derniers paragraphes sous ton logo. Très sympa... Et le mystère de l'homme au dos cassé reste entier!...

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E C Wallas verif

E C Wallas hace 7 minutos

Ravi que l'ajout ne gâche pas l'expérience de lecture ! Autant je voulais garder plus de mystère, autant avoir retiré ces bouts me donnaient une impression viscérale d'avoir oublié quelque chose. Comme quoi !

Line Marsan verif

Line Marsan hace 18 horas

Moi, j'avoue que j'aurais aimé les 2-3 paragraphes supplémentaires que tu as écris 🫣😉

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E C Wallas verif

E C Wallas hace 9 horas

Je vais voir pour vous l'envoyer par "Messagerie" ici. ☺️

Jackie H verif

Jackie H hace 19 horas

Je vois ce personnage apparaissant de plus en plus net, de plus en plus sain de plus en plus serein comme la personnification de l'Animus de cette femme, de son estime de soi... et, quelque part, de sa guérison.

Très belle progression dans le récit 👍🏻

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E C Wallas verif

E C Wallas hace 18 horas

Intéressant cette vision de l'animus !

Au départ j'avais préparé 2-3 paragraphes de plus qui apportaient plus de réponse, mais j'ai décidé de couper net juste avant de poster, et vu votre lecture je suis ravi de l'avoir fait.

E C Wallas verif

E C Wallas hace 4 horas

Bon, j'ai fini par ajouter ces fameux paragraphes manquant après coup, après mon petit logo, comme une sorte de scène post-générique qu'on voit beaucoup dans les films récents.

Jackie H verif

Jackie H hace 3 horas

En fait ces deux ou trois paragraphes ajoutent une dimension supplémentaire au récit : au fur et à mesure que l'Animus apparaît, l'Anima disparaît...

... ou bien de façon plus optimiste, au fur et à mesure qu'elle retrouve son estime de soi, son ancien moi disparaît..

E C Wallas verif

E C Wallas hace 4 minutos

J'aime beaucoup ce complément d'analyse. C'est toujours très intéressant de voir les différentes lectures d'un texte, surtout quand on a notre explication en tête.

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