Onze heures précises...
Onze heures précises...
Onze heures précises…
À onze heures précises, les cloches du village se mirent à sonner, appelant les fidèles à la messe dominicale.
Mariette se précipita vers l’arrière-cuisine, les mains plaquées sur les oreilles pour ne pas entendre. À table, Louis continua de lire « l’Orne Combattante » sans mot dire. Il savait. Depuis quinze ans, chaque dimanche, même heure, même scène. Puis les cloches se taisaient. Il se levait et ouvrait la porte de l’arrière-cuisine, pour accueillir sa Mariette dans ses bras réconfortants.
— Viens, c’est fini. Ta tarte aux pommes Calville va brûler…
Elle le regardait, les yeux rougis, mais un sourire doux et réconfortant éclairait à nouveau son visage.
— Oui, ça y est. Et tu as raison mon chéri.
Depuis quinze ans déjà. Quinze longues et douloureuses années écoulées, depuis que l’église leur avait arraché le petit dernier de la famille, Gabin. Enfant de chœur à la paroisse du village. Un dimanche noir de mai, il n’était jamais rentré après la messe. Le lendemain, Gabin avait été retrouvé mort à demi dévêtu et étranglé dans un fossé à la sortie du village. L’enquête de Gendarmerie de l’époque avait conclu au crime crapuleux d’un vagabond de passage. Il avait été arrêté et condamné à la perpétuité. Version officielle qui avait arrangé tout le village, et particulièrement le père Batiste, curé de la paroisse.
Mariette et Louis refusaient cette version, et n’avaient depuis cessé de crier haut et fort que c’était faux. En vain.
Firmin, camarade de jeu de Gabin, et enfant dit « simplet » du village, avait tout vu :
Le père Batiste faire sortir Gabin de sa « deux chevaux » dans le petit chemin et l’assommer. Avant de le violer et de l’étrangler pour qu’il se taise à jamais. Firmin, paniqué et pleurant, avait tout raconté à Mariette et Louis.
Puis, étrangement, il avait été placé dans un institut spécialisé, mais couteux à la grande ville. Pourtant, jusqu’ici, ses parents n’avaient jamais pu financer cet établissement. Véritable miracle. D’un seul coup, tout avait été financé par le clergé. Certainement en échange d’un silence total.
Tout aussi étrangement, dans le même temps, le père Batiste avait quitté le village, pour une autre paroisse dans le sud de la France.
Face à l’omerta totale, et la fermeture du petit garage automobile de Louis que les villageois avaient alors déserté, il aurait été préférable pour Mariette et lui de quitter le village. Mais ils n’avaient pas pu. Comment ainsi abandonner leur petit Gabin au cimetière de ces monstres sans cœur ? Et puis, c’étaient ici aussi qu’ils étaient nés tous les deux et avaient construit leur vie et leur famille. Donnant naissance avant Gabin à Hélène et Philippe. Des faux jumeaux partis s’installer à Paris.
***
La tarte aux pommes sortie du four embaumait la cuisine. Comme chaque dimanche aussi, Mariette l’avait préparée avec attention et amour. Louis savait et ne disait rien. Jadis, dessert préféré d’Hélène et Philippe. Mariette la confectionnait ainsi chaque week-end, espérant leur hypothétique visite
— Elle est encore bien belle, cette tarte, ma chérie. Bravo, tu es la meilleure.
Lui dit Louis, dans un sourire bienveillant.
— Merci, mon chéri, tu es un amour. Et puis, tu sais, j’ai reçu un SMS d’Hélène pour me dire que cette fois, c’était sûr, ils vont venir.
Louis, toujours souriant, la regardait. Sans autre commentaire, il lui répondit :
— Tu as raison, ils seront heureux, ces petits gourmands.
Au fond de lui, il savait. Et le dimanche s’écoulait paisiblement. Il allait et venait entre le jardin et la vieille grange.
La grange, dernière demeure de leur voiture triste d’avoir été oubliée. Elle aussi.
Une « Renault 4GTL de 1981 ». Parfois, Louis restait un long moment face à elle. Sa calandre carrée aux phares ronds semblait lui dire :
— Tiens, te voilà, tu te souviens de moi aujourd’hui ?
Louis se souvenait de tout. Comme il la bichonnait bien plus que toute autre, avant. Il se souvenait de ces presque 165 000 km parcourus avec elle, à sillonner les routes de France en long et en large. Surtout en long d’ailleurs, par la Nationale 7 pour les congés d’été non loin de Marseille. Embarquant à son bord la famille, dans des périples aux épiques et délicieux souvenirs.
Comment pourrait-il oublier le mois de mai 1981 ? Année de tous les espoirs des lendemains heureux, libertaires et pleins de promesses d’avenir enfin différent. La cinquième semaine de congés payés. Les trente-neuf heures hebdomadaires de travail. L’abolition de la peine de mort, ce qui avait sauvé la vie de ce pauvre vagabond innocent…
Et puis, l’acquisition de cette icône populaire française, sa Renault 4 GTL. Elle, qui, depuis la disparition de Gabin, n’avait plus revu le moindre centimètre de bitume. Remisée dans cette grange poussiéreuse.
Pourtant, ce jour-là, avant de refermer la porte sur elle. Louis mit la main sur son capot et lui murmura :
— Je te promets que je vais te remettre en forme et que nous reprendrons la route bientôt. Nous retournerons au cabanon de Sormiou.
Le cabanon, héritage de son grand-père pêcheur de poissons de soupe, comme il disait.
Louis se souvenait, lorsque son grand-père revenait avec trois poissons dans un seau.
Et il disait en haussant les épaules :
— C’est pas la pêche du siècle… mais pour ce soir, ça ira très bien, ma foi.
Mais il n’y était plus retourné non plus, depuis Gabin… Puis il rentra retrouver Mariette.
***
Elle était assise dans le vieux Voltaire, près de la baie vitrée du salon. Elle contemplait pensivement l’allée qui menait à la barrière sur la rue. Mariette leva les yeux vers Gabin, un sourire triste aux lèvres. Il savait…
Encore ce week-end, personne n’était venu, pas même Hélène et Philippe. Elle se leva et déposa un baiser tendre sur la joue de son Louis. Elle prit la tarte aux pommes protégée dans un linge blanc et lui dit :
— Je vais la porter à côté chez Henriette et Fernand, pour leurs petits-enfants demain, ils l’adorent, ça ne t’ennuie pas ?
— Non, bien sûr, ça leur fera tellement plaisir.
À son retour, elle lui dit :
— ils t’embrassent et nous remercient.
Puis elle montra son téléphone portable à Louis.
— Les enfants n’ont pas pu venir, ils étaient en panne de voiture. Cette fois-ci.
Louis nota le « cette fois-ci ». Quelque chose était nouveau dans la phrase et la voix de Mariette.
— Attends, regarde un peu.
Elle montra une vidéo « Instagram » à Louis. Hélène, Philippe et leurs conjoints respectifs s’affichaient tout sourire devant un magnifique plateau de fruits de mer, en terrasse sur la plage de Trouville-sur-Mer.
— Sans voiture, ils ont fait du stop, ou quoi… ! Comme quoi quand on veut, on peut !
Louis n’avait pu s’empêcher de réagir. Plus qu’agacé par les fausses excuses de leurs enfants. Et surtout par la tristesse infligée à sa Mariette chaque week-end…
Elle le regarda, avec un sourire approbateur.
— Je n’ai même pas répondu à leurs messages. Tu sais, j’en ai aussi plus qu’assez.
Ils n’ont pas le temps pour nous, peut-être ont-ils honte de nous ? Bref, stop et basta !
Quand Mariette disait « basta », tout était dit.
***
Les semaines suivantes, Louis passa le plus clair de son temps auprès de sa vieille quatre L dans la grange. Mariette le remarqua, mais à son tour, elle n’en parla pas.
Il avait promis à l’auto de s’occuper d’elle et de la remettre en forme pour repartir. Plus rien d’autre ne comptait vraiment.
Après une révision complète du cœur de la belle, du carburateur à l’embrayage en passant par les freins, les amortisseurs et les pneus. Il s’assit au volant et tourna la clé.
Elle toussa sans démarrer.
— Ah ! Mais j’ai perdu la main, se dit-il. C’est bien sûr, j’ai oublié de changer la batterie.
Sitôt dit sitôt fait, et…
Au quart de tour suivant, le 4 cylindres – 1108 cm³ de 34 chevaux chantonna joyeusement.
— Tu vois, je te l’avais dit !
Louis, heureux, comme avant, caressait tendrement le volant.
— Reste plus qu’à te pomponner intérieur et extérieur et tu vas ressortir les casquettes de soleil au-dessus de tes phares. Et tralali — tralalère !
Ce soir-là, en voyant louis rentré tout joyeux, Mariette ne put se taire.
— Et bien, mon chéri, qu’est-ce qui t’arrive ? Raconte ! Et qu’est-ce que tu fabriques avec ta vieille salopette et tes mains marbrées de graisse comme au temps du garage?
Il la regarda, redoublant de joie, et lui prit la main pour la faire danser en lui chantant :
« Ah tu verras, tu verras, tout recommencera, tu verras… » Claude Nougaro.
Suivi d’un énorme baiser, au goût de leurs vingt ans.
***
Le dimanche suivant, à onze heures précises, les cloches du village se mirent à sonner. Mariette se réfugia de nouveau dans l’arrière-cuisine.
Une fois le silence revenu, Louis alla la chercher. Il ne l’a pris pas dans ses bras comme à l’habitude. Il l’a pris doucement par la taille pour la mener jusqu’à la baie vitrée donnant sur l’allée.
— Viens, ma chérie, laisse-toi faire.
Elle était là, dehors, rutilante comme au premier jour. Une petite fumée blanche s’échappait fièrement du tuyau d’échappement.
— Mais… C’est notre vieille 4L !
Mariette sentait son cœur battre très fort comme s’il ne demandait qu’à embarquer immédiatement à bord de l’auto. Elle regarda Louis, les yeux mouillés et étincelants.
— C’est donc ça que tu mijotais, mon vieux fou que j’aime ! Tu l’as remise en état depuis ces dernières semaines. Mais pourquoi ?
Il la serra fort contre lui pour lui murmurer à l’oreille :
— prépare quelques affaires et n’oublie pas la tarte aux pommes surtout. Demain matin, nous la dégusterons sous le soleil de Sormiou devant le cabanon.
— Et la maison ? Les enfants sont trop loin pour s’en occuper…
— Les enfants ? De toute façon, ils nous oublient, comme nous avons oublié notre bonne vieille voiture qui s’ennuyait dans sa grange. Et pour la maison c’est arrangé avec Henriette et Fernand. Ils nous souhaitent bonne route.
L’après-midi, les paysages et les villages défilaient à travers les vitres de la 4L qui ronronnait à pleins cylindres. Le ciel bleu et radieux se reflétait dans les yeux de ces tourtereaux retrouvés.
Le téléphone de Mariette vibra. Elle commença à lire « Maman, désolé, on ne pourra pas… ». Mariette ne lut pas jusqu’au bout. Elle éteignit son portable et se blottit heureuse contre l’épaule de Louis. Au son de l’autoradio qui diffusait :
« Une belle histoire de Michel Fugain ».
PascalN ©
« Chroniques d'un pas de côté »
Notice :
Pascal Nicod alias "PascalN" est l'auteur et seul proriétaire de ce texte "humanuscrit"
et de tous les droits qui en résultent.
Il n'en autorise pas l'utilisation sous quelque forme que ce soit,
sans accord préalablement écrit et signé par lui-même.
Les IA du logiciel Antidote et de ChatGpt ont été utilisées à seules fins de corrections
Orthographiques, grammaticales et typologiques.
L'illustration a été créée avec IA-ChatGpt.
Colaborar
Puedes apoyar a tus escritores favoritos


Line Marsan hace 47 minutos
"Ah tu verras, tu verras..." Nougaro en prime, une 4L revenue à la vie. Un pur plaisir de lecture, sensible, sonore, imagée, olfactive. "C'est un beau roman, c'est une belle histoire ... "