Cheveyo
Rien n'avait été épargné. Ni les bâtiments, ni les habitants, ni même les bêtes. Tout n'était que désolation et mort. Et ce silence. Tout juste troublé par les cris des aigles tournoyant au-dessus de sa tête. On l'avait prévenu. On lui avait dit que quelque chose n'allait pas. Qu'ils ne s'étaient pas présentés comme ils le font toutes les semaines au fort. Il n'y avait pas cru. N'avait pas voulu y croire. Il avait fermé les yeux, s'était persuadé que tout irait bien et que personne, personne ne pouvait être aussi cruel. Et ce n'est que cinq jours plus tard qu'il avait finalement pris la route pour le campement accompagné de quelques hommes, ceux en qui il avait une totale confiance et à qui il aurait pu confier sa vie les yeux fermés. Il le connaissait bien. Personne d'autre que lui n'avait fréquenté aussi étroitement ces autochtones. Il avait appris leur dialecte, leurs coutumes, leurs croyances et s'était coulé dans cette nouvelle identité sans grande difficulté. On l'avait même intronisé parmi eux, faisant de lui un frère d'armes et de sang lors d'une cérémonie à laquelle il n'avait pas compris un traître mot. On lui avait donné un nom dans leur langue. Une famille presque, des amis tout du moins, respectueux et respectés. Et plus rien. Disparus, en une fraction de seconde. Mutilés. Éventrés. Égorgés. Volontairement exécutés.
«Ils ont dû donner l'assaut à l'aube, Monsieur. Un quart d'heure après, tout était vraisemblablement fini». Le capitaine fit un léger signe de tête, à peine perceptible pour le profane. Ils dormaient tous, certains que rien ne pouvait leur arriver. Leurs ennemis avaient été vaincus lors de la bataille de 79. Ils étaient en paix avec l'homme blanc, tout du moins la plupart du temps, leurs ventres pleins et leurs esprits apaisés. Il arpenta le campement en prenant soin de ne rien écraser. Les tipis ne tenaient plus debout. Les toiles étaient laminées et avaient été violemment jetées à terre, les poutres brisées en une multitude de morceaux. Plus loin, le cimetière des chevaux. On les a rassemblés là avant de les exterminer, un par un. Certains avaient été privés de leurs oreilles, quand d'autres avaient été énuclées. Les muscles et les tendons de quelques spécimens se trouvaient même délestés de leur peau à peine recouverte par la fine pellicule de poils. Plus de la moitié des équidés avaient leurs membres inférieurs noircis par le feu. De sublimes bêtes qui auraient pu être vendues à prix d'or au marché local. Ou qu'on aurait pu relâcher dans les vastes plaines de l'ouest si le profit n'avait pas régi la vie humaine. On en avait décidé autrement. Rien ne devait rester. «Delenda Carthago» marmonna l'homme pour lui-même.
Ses hommes s'occupèrent de rassembler les dépouilles humaines. On les installa sur une pente douce, protégée des rayons ardents du soleil qui, en cette période de grandes chaleurs, brûlaient tout ce qui se trouvait sur leur passage. Il les passa en revue et n'eut aucune difficulté à en reconnaître certains, malgré leurs nombreuses blessures. Armée des morts, armées des ombres, armée de l'au-delà. Il ordonna sèchement qu'on couvre la partie inférieure du corps de certaines femmes arrachée à la pudeur. Sa propre veste fournit une protection de fortune au cadavre d'une jeune fille qui ne devait pas avoir plus de seize ans. Tous les corps avaient été délibérément meurtris. Tous, sans exception. Hommes et femmes. Certains étaient devenus méconnaissables. Assassinée, le commanditaire s'était ensuite acharné sur sa malheureuse victime. Il n'avait pas hésité à lui enfoncer la lame de son couteau de la poitrine jusqu'au bas-ventre et d'en extraire ses viscères pour les laisser sécher à l'air libre et les offrir ainsi aux charognards et aux insectes qui pullulaient dans ce coin du pays. Sa folie meurtrière, l'avait alors conduit à défigurer son ennemi. Les faces étaient tuméfiées, ensanglantées, enfoncées par le solide talon d'une botte militaire, couvertes de larges plaies. La plupart des crânes n'avaient plus leur scalp. Coutume indienne mais méthode blanche. Cette pratique requiert une dextérité et un savoir-faire particuliers que l'on enseigne aux enfants dès leur plus jeune âge. Ici, rien n'était précis, pensé, préparé. Certains crânes portaient la marque de l'hésitation quand on avait dû s'y prendre à plusieurs reprises sur d'autres pour retirer le cuir chevelu. Simple trophée. Minable renversement de suprématie et de domination dont les assassins n'avaient pourtant jamais eu besoin. Les scalps ne se vendaient plus. Ils ne rapportaient plus. On s'était lassé de ces bouts de peau de l'Autre et de ce folklore archaïque. Place à l'éducation. A la modernité. Et à la civilisation.
«Où sont les enfants ?» hurla un soldat, à quelques centaines de mètres du reste du groupe. On haussa les épaules ou on chercha encore parmi les vestiges. S'étaient-ils enfuis ? Avaient-ils été sauvés de l'enfer ? Le capitaine s'éloigna, mué par il ne savait quelle force. Sa funeste marche le conduisit près du ruisseau, là où les enfants apprenaient à nager, barbotaient ou s'amusaient à se lancer des défis sous l'étroite surveillance de leurs mères. Là où les femmes entonnaient leurs chants ancestraux pour battre le linge et nettoyer les écuelles tout en bavassant à l'envie. Plus de femmes. Plus d'enfants. Et plus de chants. Des corps, des petits corps, parfois minuscules, allongés les uns à côté des autres. Comme s'ils avaient voulu se réchauffer, partager un peu de leur angoisse et se rassurer entre eux en glissant leurs mains dans celles de leurs petits camarades. Les plus âgés avaient le côté rougi ou la gorge tranchée. Les petits avaient subi un autre sort. La peau de leur cou, bleuie en de nombreux endroits, indiquait qu'on n'avait pas hésité à se servir de ses propres mains pour confisquer la vie à ces nouveau-nés. Deux méthodes distinctes pour envoyer ces frêles âmes auprès de leurs ancêtres. Le capitaine ne se mit pas à genoux. Ne s'effondra pas. Ne pleura pas. Il n'eut aucune réaction, aucun geste de compassion. La guerre l'avait anesthésié depuis longtemps. La mort, il la connaissait par cœur. Elle cheminait à ses côtés. Elle faisait partie de sa vie. C'était sa vie. La convoquer. La donner. La semer. C'était sa tâche, son travail. Ce pourquoi on le payait, assurément mal mais on le payait. Vingt-cinq ans de service. Ses camarades, tombés les uns après les autres. Morts au combat. Morts pour la Patrie. Morts pour rien ou pour la cupidité d'une poignée d'imbéciles.
«Capitaine...Vous devriez venir voir». Il rebroussa chemin, sans même un regard vers le charnier. Il retrouva ses hommes, penchés au dessus d'un peau-rouge. «Il respire encore !». Il posa sa main sur sa chemise raidie par le sang coagulé. Un tressaillement. Faible mais présent. L'homme, un vieillard, tenta d'articuler quelques mots et essaya de tendre son index, le seul doigt qui restait accroché à sa main brunit et fripée. Le capitaine l'en empêcha et posa le revers de sa main sur son front où quelques résidus de peinture sacrée s'étaient mêlés aux coulées de sueur. Il se releva et s'éloigna. Il retira son chapeau décoloré en de nombreux endroits par la sueur pour s'éponger le front et se gratta la tête qu'il avait recouverte d'une tignasse courte mais épaisse. «Ramenons-le au fort» proposa un tout jeune soldat, les yeux encore brillants d'humanité. Le capitaine observa ce dernier îlot de tendresse qui, il ne le savait que trop, serait bientôt recouvert par les flots rugissants de l'amertume et de l'inimitié. Au loin, derrière le garçon, le soleil commençait à décliner. Le ciel se parait de couleurs flamboyantes et les nuages se dissipaient enfin. Une magnifique soirée s'annonçait. La nuit serait douce, d'autant plus qu'une légère brise venait de se lever. Elle viendrait rafraîchir les corps et les terres au grand soulagement de tous. Il ferait bon dormir à la belle étoile pour échapper à la fournaise des pavillons étriqués et aux ronflements insupportables de son binôme de chambre. Le capitaine pouvait déjà sentir l'odeur rassurante du ragoût qui mijotait sur le brasier de fortune. Il mangerait à la cantine, comme tous les soirs puis se retirerait dans un coin, à l'abri des regards. Là, il pourrait troquer son uniforme étouffant contre son costume secret, lire quelques vers d'Homère qu'il affectionnait tant depuis sa plus tendre enfance et goûter à ce si rare repos. Il s'endormirait à même le sol, son chapeau sur la tête. Le lendemain, à l'aube, il se rendrait au bureau du chef de section. Après l'avoir salué et s'être, avec sa permission, assis dans le fauteuil qui faisait face au bureau, il indiquerait au Général qu'il en avait fini avec l'armée. Qu'il aspirait désormais à un peu de tranquillité, de calme et d'apaisement. Qu'après tout, il avait rempli toutes ses missions. Qu'il avait failli perdre une jambe, sauvée de justesse par un médecin au tout début de sa carrière. D'ailleurs, il en conservait une douleur persistante qui s'accentuait avec l'humidité. Qu'il avait mené ses hommes là où on lui avait ordonné d'aller. Qu'il avait parcouru le pays et tué les ennemis de la Nation. Qu'il avait fait son devoir. Il mettait déjà sa main à couper qu'on tenterait par tous les moyens de le retenir, juste encore un peu. On l'appâterait avec une solde gonflée, une nouvelle monture, des missions étoffées. Rien ne trouverait grâce à ses yeux. Il avait perdu le goût du sang et de la gloire.
«Il ne survivra pas. Achevez-le». Ce fut son dernier ordre. Il remonta sur son cheval, remit son chapeau en place et éperonna la bête. Il disparut au loin, avalé par l'horizon.
Colaborar
Puedes apoyar a tus escritores favoritos


Comentario (0)