Relire un poème de jeunesse après plus de trente ans
Relire un poème ancien, est-ce juger l’auteur que l’on était, ou dialoguer avec lui ?
Introduction — Une genèse estudiantine
Novembre 1994. Je viens d’entamer ma cinquième année à l’UFR de lettres de l’université de Bourgogne. Mon mémoire de DEA porte sur la poésie française du XVIe siècle, et s’intitule précisément « Le langage des fleurs dans la poésie amoureuse de Ronsard ». Je suis heureux et fier d’avoir pu dénicher un sujet novateur sur mon auteur de prédilection, qui a déjà fait l’objet de tant de recherches et d’analyses depuis sa juste réhabilitation littéraire (merci Sainte-Beuve !).
Après deux ans à me spécialiser dans l’art poétique, je sais tout du destin du Prince des poètes, et j’ai lu tous ses vers, même les plus rares, les plus insoupçonnés. Je voue une admiration aveugle au chantre de Cassandre Salviati, à tel point que, enivré par les subtiles fragrances de son talent, je m’essaie secrètement à l’écriture de poèmes à l’inspiration toute ronsardienne.
C’est ainsi que, dans l’intimité de mon logement d’étudiant que j’occupe seul, je termine la rédaction d’un sonnet sur le temps qui s’enfuit, sur l’urgence de profiter de la vie. On y retrouve le thème récurrent du Carpe Diem, du « cueillez, cueillez votre jeunesse »1… J’intitule ce poème inédit Fugit irreparabile tempus2.
*
Je souhaiterais aujourd’hui soumettre ces vers de jeunesse à l’adulte de 2026 que je suis. Non, il ne s’agit pas de commenter simplement un ancien poème, et je n’ai nullement l’intention de proposer à votre jugement une analyse scolaire du texte. Ce serait ennuyeux et trop convenu. Je voudrais plutôt essayer d’organiser une rencontre entre deux auteurs : le poète encore inexpérimenté de 1994, et celui que je suis devenu au fil des années. Je préfère, en effet, mettre en avant le récit émotionnel d’une relecture tardive et authentique. Ainsi, pour ce poème précisément, la question véritable est bien la suivante : « Que découvre-t-on lorsque le temps, dont parlait le jeune poète, a réellement passé ? »
1. Une voix retrouvée
Tout d’abord, je dois avouer que j’éprouve un réel plaisir à exhumer cette relique ! Quelle joie et quelle bonne initiative d’avoir gardé ces vers de jeunesse dans mes archives poétiques ! Peu à peu, je ressens l’étrangeté de la situation, à quel point il est surprenant et insolite de se relire près de trente-deux ans après la rédaction.
La rencontre entre l’étudiant de 1994 et l’auteur d’aujourd’hui me procure un sentiment confus mêlé de curiosité, d’étonnement et de nostalgie. Je me revois encore attablé à mon bureau, brouillonnant des vers, une petite lampe à ma droite pour bien éclairer les lignes de ma senestre malhabile. Pas d’ordinateur ni de traitement de texte, en ce temps-là. Mieux valait tourner vingt fois dans sa tête la moindre phrase sous peine d’user inutilement encre et papier. Ô combien de vers griffonnés et de poèmes perdus j’ai pu amonceler dans ma corbeille !
Ainsi, cette voix retrouvée est aussi celle du regret : jamais je ne pourrai relire tous ces textes que j’ai négligemment oubliés ou impulsivement détruits au cours des dernières décennies. Inconscient iconoclaste, vandale de l’esprit, immonde briseur de rêves, pourquoi ?
2. Un jeune homme face au temps
Les souvenirs m’envahissent, l’émotion m’étreint. Je me rappelle exactement les circonstances de l’écriture de ce sonnet.
Obnubilé tant par le talent de Pierre de Ronsard que par son prestige, je cherchais à travers lui — grâce à lui — à maîtriser autant que possible la poésie classique et ses règles si délicates. J’étais ainsi fortement animé du désir d’apprendre par l’imitation, comme mon modèle, en son temps, s’était volontairement inspiré des auteurs anciens, tels que Virgile, Ovide ou Pindare. Je m’efforçais donc d’imiter Ronsard, sans jamais toutefois sombrer dans le plagiat ou le vil emprunt irrespectueux.
Bien que la gent féminine et les déboires du cœur me préoccupassent, quoi de plus normal pour un étudiant de mon âge, mon quotidien ne s’était point encore enrichi des joies de la vie de couple. Pas de Cassandre à flatter, pas de Marie à pleurer, pas d’Hélène à blâmer. Alors, pour me rapprocher au plus près de mon idole, je me suis tourné vers l’autre thème majeur de Ronsard, celui qui, comme un miroir cruel, se reflète incessamment dans sa poésie amoureuse : l’exhortation à profiter de la jeunesse, le Carpe Diem. « Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame / Las ! le temps non, mais nous nous en allons… » 3
Malgré mon jeune âge4, je me suis ainsi retrouvé à écrire sur la vieillesse inéluctable et la fuite inexorable du temps. Ce choix d’apprentissage, cette contrainte noble et volontaire procurent à mon poème, me semble-t-il aujourd’hui, une aura presque insoupçonnée, intemporelle voire prophétique, que l’on peut déceler notamment dans le vers 8 du sonnet : « Infortunés mortels, pourquoi faut-il vieillir ? »5
3. Un poème devenu contemporain de son auteur
En 1994, la vieillesse m’était donc un sujet littéraire encore abstrait. Incapable de la comprendre à travers le prisme de l’expérience, je ne pouvais que l’imaginer, m’en remettant à mes lectures et à mes suppositions. Près de trente-deux ans plus tard, le texte semble avoir attendu son auteur. Précisément parce qu’il aborde des thèmes universels qui résistent à l’épreuve des ans.
Cependant, le passage du temps ne résonne pas en moi d’un écho plus ténébreux. Je dois avouer, en toute honnêteté, que ce sujet ne m’habite pas fatalement davantage à présent. En effet, malgré mes cinquante-cinq printemps, avec une vie conjugale épanouissante et deux enfants déjà bien grands, l’inéluctabilité du temps et la nécessité de profiter des jours qu’il me reste ne sont pas la préoccupation majeure de mon quotidien. Je ne ressens pas cette urgence cruciale à jouir de l’instant. L’étudiant en lettres qui s’écriait « Dépêchons-nous de vivre, insensés que nous sommes ! »6, demeure assez étranger à mon cœur. Mon épouse merveilleuse, et nos garçons à nos côtés, contribuent certainement à cette plénitude éprouvée. Je dirais, en quelque sorte, que j’ai vieilli vers mon propre poème sans rejoindre pour autant l’inquiétude qui l’animait.
C’est plutôt bon signe. Sans doute suis-je encore trop jeune pour me diriger totalement dans la voie quelque peu funèbre du jour à cueillir sans attendre ! Pourtant, dans un peu plus d’un lustre, j’atteindrai l’âge auquel le poète légendaire nous a quittés.
4. Une permanence inattendue
Je me rends compte désormais que le poème révèle une maturité surprenante et inattendue. Peu de lecteurs, me semble-t-il, peuvent vraiment soupçonner que ces vers empreints de majesté péremptoire — voire de grandiloquence — sont l’œuvre d’un auteur de 23 ans. Qui pourrait penser que c’est un étudiant qui affirme regretter « Ces instants merveilleux surgis de notre enfance / Dont le souvenir est la seule survivance »7 ?
Je m’étonne également de l’habileté technique dont je pouvais faire preuve à l’époque. Je n’avais pas encore écrit beaucoup de poèmes classiques, et pourtant, tout était déjà là, contenu, dompté, sous contrôle :
- L’agencement formel du sonnet avec ses quatrains et ses tercets ;
- La construction de l’alexandrin avec ses deux hémistiches et sa césure ;
- La richesse de la rime renforcée par sa consonne d’appui (« avance », « jouvence », « enfance », « survivance », « créature », « nature »…) ;
- Le décompte des syllabes et le traitement du E muet (« Révoltée, insoumise, ô faible créature ! ») ;
- Et surtout, la chute du sonnet, ce vers ultime qui sonne si froidement, comme un avertissement fatal et une injonction à vivre pleinement l’instant présent.
Soit dit en passant : je ne crie pas au génie, je ne m’extasie pas devant ces vers. Je note tout de même la maturité et la maîtrise technique dont ils témoignaient déjà.
Le jury de l’Académie des poètes classiques de France semble aussi l’avoir constaté, puisqu’en 1996, il me décerne, à ma grande surprise, la médaille d’argent du sonnet8. J’ai présenté Fugit irreparabile tempus au prestigieux concours annuel de l’Académie, après deux ans d’hésitation, d’atermoiements infinis, à ne pas oser soumettre mon poème aux yeux experts de mes glorieux confrères, de peur de me ridiculiser, d’être refoulé, raillé…
Pour revenir sur le dernier vers du sonnet, si important dans cette forme fixe, c’est là que réside mon véritable hommage — non dissimulé — à Pierre de Ronsard. En effet, j’y adapte les vers du Vendômois qui, dans un sonnet adressé à son ami Olivier de Magny, déplorait que « (…) les heures s’en vont, et des hommes ne reste, / Apres nostre trespas, que la cendre et l’oubly »9. Le thème et l’idée se laissent bien voir, la référence est notée, précisée, assumée. Il ne s’agit donc pas d’un pillage ou d’un plagiat, mais de l’imitation d’un modèle, et de l’aveu d’un héritage intemporel envers un poète éternel au talent infini.
5. Un regard critique renouvelé
Si je dois exercer actuellement mon œil critique sur ce poème plus que trentenaire, que puis-je dire ?
Ce qui frappe, en premier lieu, c’est le caractère convenu du thème abordé. Le temps qui s’enfuit inexorablement, l’évocation des souvenirs heureux et l’incitation à jouir sans tarder du jour présent… Ces motifs constituaient déjà des lieux communs de la tradition lyrique bien avant 1994. On peut donc reprocher à mes vers un manque évident d’originalité. Certes. Mais le véritable intérêt de ce poème ne se trouve-t-il pas précisément dans la reprise consciente d’un cliché ancien dans le cadre d’un apprentissage par l’imitation ?
D’un point de vue strictement formel, on note que le jeune poète, indéniablement, maîtrise sa versification. Néanmoins, l’usage archaïque de l’adverbe « encor », au vers 5, s’avère assez maladroit. Si je devais faire partie d’un jury de concours, je dirais qu’il s’apparente à une licence poétique et n’a pas lieu de figurer ici. En outre, la rime masculine des quatrains (en — « llir ») emploie quatre verbes à l’infinitif. Aujourd’hui, j’essaierais de modifier ce fait, quitte à choisir une autre homophonie, pour proposer à la rime des mots inattendus et de nature différente.
Ainsi, les quatrains me semblent moins achevés que les tercets. Mais rien de dramatique dans la mesure où la réussite de cette forme fixe se trouve dans ses derniers vers, qui doivent être non seulement l’aboutissement logique du discours, mais aussi une chute mémorable, un point d’orgue émotionnel. Et cet objectif, selon moi, est effectivement atteint.
Je ne suis pas certain que, si j’avais à récrire ce poème, je ferais mieux maintenant. Je ferais autrement, certes : une nouvelle rime, des métaphores inédites… Mais je conserverais, à coup sûr, au moins les trois derniers vers du sonnet.
6. Entre correction et conservation
Alors oui, la tentation de reprendre certains vers m’assaille parfois ! Mais je refuse désormais de modifier mes anciens poèmes, peu importe leur qualité, et qu’ils apparaissent convenus ou trop originaux à mes yeux. Ce qui est accompli reste en l’état.
Un poème achevé, c’est aussi un témoin. Un témoin naïf, sincère, de confiance et qui ne ment pas. Il atteste de son époque, de la personnalité de l’auteur, de son état d’esprit, de son savoir-faire à un instant précis… En cela, tout poème a une valeur inestimable, et doit trôner fièrement au fronton de notre salle d’honneur. Ne le touchons pas ! Gardons-nous de le corriger ! La différence demeure fort ténue entre vouloir améliorer une œuvre et effacer la trace de son évolution, son témoignage émotionnel.
Plusieurs fois, dans mes primes années de poète, j’ai cru légitime de supprimer des pièces de vers parce que, pensais-je, elles ne correspondaient pas à mes exigences de plus en plus marquées, à mes critères de qualité du moment. Quelle grossière erreur ! Que de regrets ont découlé de cette décision irrévocable ! J’en ai honte aujourd’hui.
Cependant, conserver un texte ne signifie pas nécessairement le publier, ni même le tenir pour réussi. Je possède une grande quantité de vers, de plus ou moins bonne qualité, que je garde pour moi. Certains reposeront à jamais au chevet de mon cœur, d’autres, comètes éphémères, n’ont brillé que le temps d’un hommage fugace ou d’un amour oublié…
Conclusion — Un dialogue par-delà les années
Ainsi, le jeune poète de 1994 ne m’est ni tout à fait étranger, ni tout à fait semblable. Certes, je reconnais dans ses vers mes exigences formelles, mes inspirations littéraires et cette volonté affirmée de soumettre l’émotion aux règles de la poésie classique. Mais j’y découvre aussi une certaine gravité que l’homme que je suis devenu ne partage pas encore en tous points. J’ai vieilli vers mon propre poème sans rejoindre pleinement l’inquiétude qui l’animait.
Relire un texte lointain, selon moi, ce n’est pas en dresser le bilan, distribuer les satisfecit ou les blâmes. C’est accepter avant tout un dialogue avec celui que l’on a été, sans lui imposer rétrospectivement tout ce que l’on sait, ce que l’on pense, ce que l’on a retenu et tout ce que l’on exige aujourd’hui. L’imperfection probable d’une œuvre ancienne ne constitue pas une indignité : elle témoigne d’un apprentissage, d’une sensibilité et d’un moment qui ne reviendront plus.
Voilà peut-être ce que cette expérience peut enseigner à qui cherche à révéler le poète en lui. Il faut savoir conserver ses textes, observer son cheminement, mesurer ses transformations et regarder ses premières tentatives avec autant de rigueur que de bienveillance. Que nos compositions aient été publiées ou qu’elles restent dans le secret de nos archives, toutes nous apprennent quelque chose de l’auteur que nous étions, et de celui que nous devenons.
Le temps a passé, comme l’annonçait l’étudiant de 23 ans. Son poème, lui, demeure. Et c’est peut-être dans cette permanence fragile que réside aujourd’hui sa réponse à la fuite irréparable du temps.
Pontarlier, le 24 septembre 2026
***
1 « Mignonne, allons voir… », Pierre de Ronsard, recueil des Odes, 1550.
2 Mon sonnet marotique Fugit irreparabile tempus est publié en intégralité dans la creative room Panodyssey intitulée « Poésie, mon jardin secret ». On peut y accéder à l’adresse suivante : https://panodyssey.com/fr/article/poesie-et-chanson/fugit-irreparabile-tempus-2rfvv26srv96
3 « Sonnet à Marie », Pierre de Ronsard, Continuation des Amours, 1555, vers 9 et 10.
4 J’avais 23 ans quand j’écrivis Fugit irreparabile tempus. Ronsard était âgé de 26 ans quand il publia sa fameuse ode « Mignonne allons voir… ».
5 « Fugit irreparabile tempus » dans le recueil Mon jardin secret, page 31, vers 8, éditions Les Poètes Français, Paris, 2025.
6 « Fugit irreparabile tempus » dans le recueil Mon jardin secret, page 31, vers 12, éditions Les Poètes Français, Paris, 2025.
7 « Fugit irreparabile tempus » dans le recueil Mon jardin secret, page 31, vers 6 et 7, éditions Les Poètes Français, Paris, 2025.
8 Voir L’Albatros N° 71, la revue trimestrielle de l’Académie des poètes classiques de France, dont les pages 12 à 28 reprennent le palmarès du concours de 1996. Mon sonnet figure à la page 17.
9 Pièce XXXVII de la section « Sonnets à diverses personnes », vers 13 et 14, page 511 des Œuvres complètes de Ronsard volume II, collection NRF Bibliothèque de la Pléiade, édition de 1993.
Qui me rendrait visite avec soif ou dédain :
Pitié, ne rendez pas ma Muse furieuse
En vous appropriant les fruits de mon jardin !
Venez vous imprégner d’une douce atmosphère,
Goûtez sans retenue à mon émotion,
Mais sachez que jamais je ne laisserai faire
Si vous vous en prenez à ma création !
Ne me dérobez rien, soyez sincère, honnête
En respectant toujours le travail du poète.
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