Pourquoi écrire encore en poésie classique ?
Les carnets de l'atelier, I.
Pourquoi écrire encore en poésie classique ?
Une question devenue légitime
Après la révolution littéraire commencée dès le XIXe siècle ; après l’avènement de poètes tels que Rimbaud, Prévert, Éluard, René Char ou Saint-John Perse ; à l’ère de l’IA, de l’explosion des réseaux sociaux et de la multiplicité des supports de communication, la question me semble plus que légitime.
Alors que le vers classique est remis en cause depuis presque deux cents ans ; alors que le vers libéré, le vers libre, le verset et la prose poétique ont acquis sans contestation leurs lettres de noblesse ; alors que la poésie classique est devenue minoritaire chez les auteurs contemporains, la question me semble plus que légitime.
Puisque nous vivons à une époque où la liberté formelle paraît aller de soi ; puisque les contraintes dogmatiques qui régissaient la littérature paraissent désormais obsolètes ; puisque nous avons traversé mai 68, Woodstock, l’émancipation des mœurs et la libération sexuelle, la question me semble plus que légitime.
Non, je ne mélange pas tout. Je ne fais que constater que l’Homme, au fil des siècles, semble vouloir s’affranchir des normes établies qui, à chaque période, prétendent gouverner sa vie et sa pensée. Pourquoi la poésie aurait-elle échappé à cette volonté farouche de souveraineté, à cette soif inextinguible d’indépendance ?
Tout converge donc vers cette question : pourquoi embrasser la poésie classique, à une époque où elle va à l’encontre de l’inclination naturelle du genre humain ? Dit autrement : pourquoi encore enfermer ses idées dans des règles d’un temps révolu ?
Une affaire d’émotion et d’héritage
À cette interrogation, je ne peux donner qu’une réponse personnelle, subjective et non universelle. Car adopter une poésie qui nous convient, c’est avant tout un choix propre et une affaire de goût. Jupe ou robe droite ? Barbe ou moustache ? Slip ou caleçon ? Poésie classique ou vers libre ? Toutes ces options relèvent de notre caractère, de notre éducation, de notre histoire, de nos habitudes façonnées par des influences familiales, artistiques, politiques et culturelles.
Bien sûr, je ne cherche pas à opposer poésie classique et vers libre, dans une espèce de querelle des Anciens et des Modernes qui n’aurait pas sa place ici… Quoi de plus antipoétique que cet affrontement doctrinaire aussi poussiéreux qu’inutile ? Il ne s’agit pas de « choisir son camp » ! Telle poésie n’est pas plus expressive ou plus noble que telle autre.
Car après tout, quel est le but de la poésie, de toute poésie ? Pourquoi cette personne prend-elle du plaisir à lire Ronsard, Racine ou Hugo, et celle-là Lautréamont, Apollinaire ou Aimé Césaire ? Pourquoi tel auteur s’efforce-t-il de composer des vers libres, et tel autre de respecter scrupuleusement la versification ?
Toutes les réponses, selon moi, se cachent dans la recherche de l’émotion. Créer de l’émotion, susciter de l’émotion et, surtout, partager de l’émotion : telle doit être, à mes yeux, la vocation première de la poésie. Quels que soient sa forme, son aspect, ses normes, la poésie doit devenir le vecteur des sensations humaines. Ainsi, à travers toutes les réactions qu’elle engendre — peur, dégoût, admiration, joie, tristesse, excitation, colère… —, l’émotion demeure, pour moi, la règle inflexible qui guide la plume du poète.
Choisir sa poésie en connaissance de cause
À titre personnel, c’est la poésie classique, depuis toujours, qui m’émeut le plus. Dans sa lecture, dans sa création, dans sa pensée, dans sa structure. Mon arrière-grand-mère était une poétesse classique reconnue. Mes parents m’ont initié très tôt aux vers traditionnels d’un Victor Hugo ou d’un Lamartine. Il s’agit donc avant tout, en ce qui me concerne, d’un héritage éducatif et familial. Pour autant, les autres poésies ne me laissent pas indifférent. Toutes peuvent être remarquables, toutes peuvent faire siffler harmonieusement notre lyre !
Mais pour savoir quel type de poésie me correspondait le mieux, j’ai pu varier mes lectures, étudier les vers, m’imprégner de différents poètes français. Rimbaud, Valéry, Anna de Noailles, Baudelaire, Gautier, Ackermann et tant d’autres… Avant de se situer, il nous est nécessaire de connaître et côtoyer toutes les muses ; il nous faut entendre tous leurs chants pour déterminer, sans remords ni regret, lequel nous émeut le plus.
Je me permets, en guise de conclusion, de vous poser quelques questions :
-Quels poèmes vous ont donné envie d’écrire ?
-Vous souvenez-vous de cette émotion poétique qu’ils ont engendrée ?
-Quelle musique du vers vous touche le plus ?
-Et avez-vous réellement expérimenté plusieurs formes avant de choisir la vôtre ?
Je ne peux que vous inciter à faire comme moi : variez vos lectures, maîtrisez la poésie classique, ouvrez votre âme à tous les vers, et choisissez en connaissance de cause.
***
Dans les prochains Carnets, j’entrerai plus avant dans l’atelier. Nous verrons en effet comment les règles, loin d’étouffer votre inspiration, peuvent aussi la provoquer, la guider, l’affiner et nous émouvoir.
Qui me rendrait visite avec soif ou dédain :
Pitié, ne rendez pas ma Muse furieuse
En vous appropriant les fruits de mon jardin !
Venez vous imprégner d’une douce atmosphère,
Goûtez sans retenue à mon émotion,
Mais sachez que jamais je ne laisserai faire
Si vous vous en prenez à ma création !
Ne me dérobez rien, soyez sincère, honnête
En respectant toujours le travail du poète.
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