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Épisode 121 : Terreur
Fiction
Tale
calendar Veröffentlicht am 30, Okt., 2026
calendar Aktualisiert am 30, Okt., 2026
time 22 min
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Text / Human creation

Épisode 121 : Terreur

🎧 Musique : Faceless Beast

Pour profiter pleinement de l'expérience de lecture en musique, si vous n'avez pas d'abonnement YouTube Premium, je vous conseille de lire ce texte sur ordinateur et d'ouvrir le lien musical dans un nouvel onglet. Ça marche tout aussi bien et ça a l'avantage d'être gratuit 🙂

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Après des semaines d'effervescence, les grands jours arrivent enfin.


Tout est en place pour le festival. Les habitants ont revêtu leurs plus beaux atours. Les fumets de délicieux mets se répandent à travers la ville comme dans le château. Les artistes font le spectacle. Les notes de musique emplissent les rues décorées aux couleurs du comté. Les visiteurs arrivent, qui à pied, qui à dos d'âne, qui à cheval, qui en charrette. Les invités de marque traversent la ville en carrosse et s'installent à la Petite Forteresse. Siegfried leur adresse un discours de bienvenue, il en adresse aussi un autre aux populations arrivées en ville. Dans l'un comme dans l'autre, il retrace l'historique du développement du comté et exprime sa fierté d'en avoir été l'artisan principal, tout en remerciant les habitants de leur dynamisme, de leur ardeur au travail, et en louant leur probité et leur fidélité à Dieu et à la Sainte Mère Église. Il se félicite également des bonnes relations que le comté de Lucilinburhuc a su nouer et entretenir avec les seigneuries voisines, et du bon esprit de coopération qui règne entre eux. Tout est réglé comme du papier à musique.


Les réjouissances commencent. Les rues se remplissent, les visiteurs s'extasient, les spectacles ont du succès. Les viandes garnissent les tables, les soupes remplissent les bols, la bière coule à flots. Les langues se délient, les rires fusent, des chants se font entendre, plus ou moins justes ou plus ou moins faux. Les hommes se congratulent, les femmes conversent, les enfants jouent sous leurs regards attentifs. Les jouvenceaux content fleurette aux jouvencelles, sous l'œil critique des mères et sévère des pères. On flâne sur les marchés, on guette les bonnes affaires. On découvre une ville que l'on ne connaissait que de réputation. On s'étonne de la transformation si rapide du paysage. Certains retrouvent parmi les habitants un oncle, une tante, un cousin, une cousine, qui les accueille dans sa demeure et leur y fait préparer un lit. D'autres font la tournée des auberges. Les conversations fusent.


Au château, les banquets se succèdent. Quelques musiciens égaient les repas. On parle affaires, on parle politique. Heinrich mène les discussions avec diplomatie, doigté et sagesse. Ermentrude se coule dans le rôle de maîtresse de maison et supervise le service, la répartition des chambres et le travail des domestiques, comme sa mère le faisait autrefois. Certains seigneurs approchent Siegfried pour lui parler de mariage et de bons partis pour ses enfants, car ils ont atteint l'âge où ils devraient penser à s'établir – ou bien où leur père devrait s'en charger pour eux. Ces seigneurs-là aussi ont de la progéniture à caser. Sept enfants célibataires, et parmi eux l'héritier d'un comté prospère, cela fait sept belles perspectives d'avenir.


En ville comme au château, les activités se poursuivent jusque tard dans la nuit. Les lampions éclairent les rues, les torches éclairent la Petite Forteresse. Lucilinburhuc est en liesse.


À la Petite Forteresse, Siegfried, plus étranger à la joie commune qu'il veut bien le laisser paraître, s'assure discrètement que les hommes de sa garnison restent bien sur leurs gardes et suivent ses instructions à la lettre.


Cette nuit-là, Lucilinburhuc dort très peu. La Petite Forteresse ne dort pas beaucoup plus.


Siegfried, lui, ne dort pas du tout.


Certes, cela fait trente ans qu'il a perdu le proverbial "sommeil du juste", et les quinze dernières années, cela n'a fait qu'empirer. Et ses méditations les plus récentes n'ont rien fait pour arranger les choses. Mais là, sa nervosité atteint son comble.


Les festivités prévues pour les trente ans du comté de Lucilinburhuc doivent durer trois jours. Trois jours au milieu desquels Siegfried a noyé, et dissimulé, la date anniversaire de son funeste contrat. La date d'échéance, à laquelle le diable est censé venir réclamer son dû, est pour demain. Si tout se passe comme prévu, l'animation du festival devrait tenir son ennemi à distance. Siegfried a même prévu de faire encore durer les réjouissances jusqu'au lendemain, histoire d'être vraiment sûr de son coup. Si le quatrième jour, il voit les visiteurs s'en retourner chez eux sans que le diable se soit manifesté, il aura gagné et il sera sauvé. Et il pourra en être fier, car il y sera arrivé exclusivement par ses propres forces et par sa propre ingéniosité. Mais ce jour-là n'est pas encore arrivé. Et tant que le festival ne sera pas terminé, Siegfried ne sera pas tranquille. Il a pourtant tout prévu, jusque dans les moindres détails. En principe, tout devrait bien se passer...


En principe.


Mais entre le principe et son application, il y a souvent loin de la coupe aux lèvres. Siegfried ne le sait que trop bien. Il l'a tant de fois vécu au cours de son existence... Est-ce pour cette raison-là que l'angoisse ne le quitte pas ?


Il n'arrive pas à voir où ni en quoi il aurait pu se tromper dans ses préparatifs. Tout devrait en principe marcher comme sur des roulettes. Et pourtant, un mauvais pressentiment n'arrête pas de serrer autour de son estomac la corde trop familière depuis tant d'années...


Pour le moment, il préfère se contenter d'espérer passer le cap de demain, celui de la date fatidique, sans encombre. Pour le reste, on verra bien après. Chaque chose en son temps. À chaque jour suffit sa peine. D'ailleurs, c'est écrit dans la Bible. Nouveau Testament. Évangile de Matthieu, chapitre six, verset quatorze.


Étendu dans son lit, le cerveau tournant à plein régime, Siegfried voit à travers sa fenêtre le ciel pâlir, le jour se lever, demain devenir aujourd'hui... et l'échéance se rapprocher. Impitoyablement.


La rumeur, qui s'était juste un peu calmée mais jamais vraiment éteinte, reprend à présent de plus belle. Les endormis se réveillent, se rafraîchissent, prennent un premier repas pour démarrer la journée, et le programme des festivités continue. En ville, une troupe de théâtre joue une pièce qui en raconte l'histoire et le développement. On danse en formation sur la musique des trouvères. On joue aux osselets, aux billes, au lancer d'anneaux, à la balle d'équilibrage, à la lutte. Des compétitions s'improvisent. À la Petite Forteresse se tient pour les invités de marque un vrai tournoi en bonne et due forme, autant que le permet l'exiguïté de la cour du château. La météo est de la partie : elle est clémente, douce et ensoleillée. Toutes les conditions semblent réunies pour faire des trente ans de Lucilinburhuc une fête dont chacun se souviendra longtemps.


Si Heinrich et ses frères tiennent leur rang aux jeux du tournoi et font la fierté de leur père, Siegfried lui-même, par contre, y commet des maladresses dont il n'est pas coutumier. Elles sont remarquées et elles étonnent tout le monde. Mais elles sont mises sur le compte de l'âge, du vieillissement, du déclin. Les autres seigneurs échangent des regards entendus. Le vieux Lucilinburhuc n'en a sûrement plus pour bien longtemps. Ainsi le veulent les lois de la nature, et c'est ainsi que les choses doivent être. Il commence à avoir fait son temps en ce bas monde. Il a atteint l'âge de passer la main.


Heinrich et ses frères lui jettent des regards inquiets. Certes, leur père n'est plus vraiment de la première jeunesse, et ça fait longtemps qu'il ne chasse plus comme avant. Il doit avoir perdu l'habitude. Mais là, ça fait beaucoup. Certaines choses ne s'oublient pas. N'a-t-il pas un souci de santé ? Il leur répond par un bref sourire. Un hochement de tête, pour leur dire que tout va bien.


Siegfried est le seul à savoir qu'il s'agit en fait de nervosité et de déconcentration. Et il est le seul à en connaître la cause. La vraie.


À chaque fois qu'il a l'occasion de s'absenter sans attirer l'attention, il se rend auprès des hommes de la garnison pour s'assurer que tout va bien et qu'il n'y a rien d'anormal. Que personne n'a tenté de s'introduire en cachette, que toute tentative d'intrusion a bien été remarquée et repoussée comme il le fallait. Mais les gardes ne signalent pas d'intrus. Siegfried veut s'assurer qu'ils sont bien restés attentifs. Les hommes de la garnison commencent à avoir du mal à cacher des signes d'impatience. Leur chef, lui, maîtrise ses émotions et tente de le rassurer : il n'y a pas de quoi s'inquiéter, ses hommes sont les meilleurs qu'il pourrait trouver à cent lieues à la ronde, et lui-même effectue régulièrement des tours d'inspection pour s'assurer que tout va bien. Il se porte personnellement garant de la qualité, de la probité et de la vaillance de ses soldats.


Malgré tout, Siegfried n'est pas tranquille.


Sa nervosité ne fait même qu'augmenter au fur et à mesure que la journée avance.


Les domestiques qui ont le malheur de se retrouver accidentellement sur sa trajectoire servent de paratonnerre à sa mauvaise humeur. Il s'énerve contre eux pour des broutilles et sous n'importe quel prétexte, leur lance des regards noirs, darde sur eux des yeux chargés d'éclairs. Il prétend exiger une fête parfaite.


Personne dans sa maisonnée n'y comprend rien. Certes, organiser une fête d'une telle ampleur a de quoi rendre soucieux, voire nerveux. Mais tout de même ! N'est-il pas en train de célébrer une magnifique réussite ? Et n'est-il pas lui-même le premier à l'honneur ? Ne devrait-il pas s'en réjouir, plutôt que d'arborer cette mine à faire peur ?


Le Père Adalbéric ne se l'explique guère non plus, mais ne voyant aucune autre théorie à avancer, il met les choses sur le tempérament général du comte. C'est habituellement un homme tourmenté, plus que de raison. Et puis... peut-être pense-t-il à cette occasion à sa comtesse disparue ?


Le soleil finit par se coucher, les lampions s'allument en ville et les torches au château, et le banquet du soir est servi à la Petite Forteresse.


Les domestiques disposent au centre de la table une grosse pièce de gibier, que Siegfried devra découper.


Siegfried se saisit du grand couteau et le plante théâtralement dans la bête...


... mais c'est alors qu'une fumée noire s'élève de l'endroit même où il a planté le couteau.


Siegfried lâche le manche.


Tout le monde recule, dans un cri de terreur.


Puis on n'entend plus un son.


Tous les regards se fixent sur la bête.


La fumée noire s'élève, de plus en plus haut, de plus en plus dense.


Des flammes jaillissent en leur milieu. Rouge sombre.


Siegfried se tait. Il n'a plus de voix. Même pour crier. Même s'il reste bouche bée. Les yeux exorbités. La poitrine vide. La tête aussi. Il tient debout, ignore comment. Il sait.


Fumée et flammes prennent forme. Qu'il ne connaît que trop bien.


La voix haïe, doucereuse, distinguée et sarcastique, résonne dans la salle.


— Bonsoir, comte Siegfried. Je dois sans doute à mon tour te souhaiter bonne fête ?...


Silence de mort.


— Je vois que tu as organisé les choses en grand. Tout le monde est là. Enfin... presque. Je devrais sans doute m'en réjouir. Mais, vois-tu, je ne le peux pas. Sais-tu au moins pourquoi ?


De nouveau, silence de mort.


— Tu n'es pas bien loquace, comte Siegfried. As-tu perdu ta langue, ou est-ce ton cerveau qui te fait défaut ?


Siegfried peine à articuler un "non... non..." épouvanté.


— Qu'entends-je, comte Siegfried ? Tu ne crois pas à ce que tes yeux voient ? Ou bien dois-je en déduire que tu n'es pas heureux de me voir ?


Siegfried arrive à peine à respirer.


— Oh, comme c'est dommage. Mais effectivement, j'aurais dû m'en douter. Pour la même raison que je ne peux pas me réjouir de cette fête. Parce que, vois-tu, dans la liste de tes invités s'est glissé un petit oubli. Tu y as convié tout le monde, à ta belle grande fête... sauf une seule personne. Et celui que tu n'as pas convié, c'est justement celui en l'honneur de qui tu aurais dû la donner. C'est-à-dire... moi.


À ces mots, le diable fait virevolter du bras – ou du membre velu à la main griffue qui lui en tient lieu – sa cape de fumée.


La respiration de Siegfried se fait bruyante et saccadée, et il ferme les yeux. Il les plisse le plus possible. Il porte bien une épée à sa ceinture, mais ce n'est qu'une épée d'apparat. Et de toute façon, il sait depuis quinze ans, depuis Koerich, que ce n'est même pas la peine pour lui de seulement penser à en saisir le pommeau. Le diable le paralyserait immédiatement. Comme il l'a fait il y a quinze ans.


— Aurais-tu donc oublié que sans moi, rien de ce que tu célèbres aujourd'hui n'existerait ? Ni ce château. Ni cette ville. Ni ton mariage. Ni tes enfants. Ni rien de ce que tu es en train de célébrer aujourd'hui.


Le diable pose un sabot sur la table, descend de la bête et s'avance vers Siegfried.


— Sans moi, comte Siegfried, tu ne serais rien. Tu serais resté pour toujours un obscur petit Siegfried de Koerich. Koerich que tu abandonnes pratiquement à son sort, si ce n'est que tu y as appointé un régisseur. Évidemment, Siegfried de Lucilinburhuc, ça a une autre allure, je te le concède volontiers.


Le diable s'arrête au bord de la table et se campe sur ses deux sabots.


— Mais sans moi, il n'y aurait jamais eu de Siegfried de Lucilinburhuc. Il n'y aurait ici encore aujourd'hui qu'un gros rocher, un fort en ruine depuis des siècles et une forêt sauvage. Et quelques brigands pour y trouver refuge entre deux mauvais coups. Et, aussi, comme tu ne peux plus l'ignorer depuis trente ans... une pauvre sirène qui aurait continué à se languir de solitude.

— Ne parle pas de ma femme.

— Oooh, comte Siegfried, te voilà devenu bien chatouilleux à son endroit. Tellement chatouilleux que tu en retrouves miraculeusement ta langue ! Tu aurais mieux fait de te montrer tel tant qu'elle était encore là...


Le diable saute de la table sur le sol carrelé. Siegfried recule. Le diable s'avance. Même simplement debout sur le sol, il domine tout le monde, y compris Siegfried, de la tête et des épaules.


— Mais peu importe. Ce n'est pas le propos. Ce que je veux dire, c'est que tout ce que tes invités peuvent voir et célébrer ici aujourd'hui, c'est à moi que tu le dois. Cela aurait mérité au moins un peu de reconnaissance, non ? D'ailleurs, à ce sujet, nous avions conclu ensemble un marché, te souviens-tu ? Ou bien as-tu décidément la mémoire bien courte ?...


Le diable fait un pas vers Siegfried.


— Rappelle-toi, comte Siegfried. Il y a trente ans, moi, j'ai fait ma part. Pour autant que je sache, tu n'as jamais trouvé matière à t'en plaindre. Depuis lors, la balle est dans ton camp. Nous avions fixé un rendez-vous, ce me semble. Ce rendez-vous tombe exactement aujourd'hui. En ce qui me concerne, je suis à l'heure. Ou en tout cas je suis là le jour dit. J'ai tenu ma parole. Mais toi ?...


Le diable s'avance. Siegfried recule. Le diable se campe à nouveau sur ses sabots écartés.


— Non seulement tu n'as jamais prévu d'être présent à notre rendez-vous, mais en plus, tu as prévu de tout faire pour m'empêcher d'entrer. Sans souffler mot de moi à quiconque, évidemment. Et surtout pas à la garnison que tu as engagée pour me barrer la route. Qui, comme tu peux le voir, n'a servi à rien.


Le diable ricane.


— Avoue tout de même que tes efforts étaient pathétiques. Tu croyais vraiment qu'une garnison suffirait à me tenir à l'écart ? Tu m'a vraiment pris pour un être humain. Avais-tu donc oublié quels sont mes pouvoirs ? Avais-tu donc oublié que je traverse les murailles, que je circule dans la terre, que je me faufile à travers la matière, que je n'ai besoin ni de couloirs ni d'espaces dégagés pour me rendre où bon me semble, que le vide ne m'effraie pas pour autant, et donc que ta pauvre misérable garnison serait impuissante à me maintenir à l'écart ? Vois, je ne suis même pas passé sous son nez. Je n'en ai pas eu besoin. On ne peut même pas dire qu'elle n'y a vu que du feu : elle n'a carrément rien vu du tout.


Il ouvre les... membres supérieurs.


— Et pourtant, me voilà. Tu m'as sous-estimé, comte Siegfried. Il ne faut jamais sous-estimer celui que l'on considère comme un adversaire, c'est une grossière erreur. Il faut dire à ta décharge que tu n'as jamais fait la guerre et que la stratégie, ce n'est pas ton fort. Ce qui au fond n'est pas étonnant. Tu n'as jamais su réfléchir plus loin que le bout de ton nez.


Il redevient sérieux et affiche même un air contrit.


— Une fois de plus, tu me peines beaucoup. Mais ce qui me peine le plus, c'est que tu n'as pas tenu tes engagements, alors que moi, j'ai toujours tenu les miens. Depuis le début. Aujourd'hui aussi, je suis là, exactement au jour dit. Je suis une créature de parole, moi. Ce que je dis, je le fais. On peut toujours compter sur moi. Tu es le premier à le savoir, d'ailleurs. Mais toi ?... À chaque fois que tu as cru avoir l'occasion de le faire, tu n'as eu de cesse de vouloir revenir sur les tiens. Où est ta parole, comte Siegfried ?


Épisode 122 : Pilori


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29, Okt., 2026 8 min Lesezeit
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