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Épisode 119 : Mise en balance
Fiction
Tale
calendar Veröffentlicht am 28, Okt., 2026
calendar Aktualisiert am 29, Okt., 2026
time 21 min
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Épisode 119 : Mise en balance

🎧 Musique : Sidewalk Prophets – Impossible (Official Music Video)

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Siegfried n'est désormais plus guère visible en ville. Cela fait pratiquement deux ans qu'il partage son temps entre la forêt et le château, et même dans la forêt, il n'y va plus guère. Bourgeois et domestiques le remarquent, s'en étonnent même au début, mais tous finissent bien vite par mettre la réduction de son activité sur le compte de la fatigue due à l'âge et de la santé qui décline, mentalement et aussi physiquement. Après tout, il n'y a rien d'invraisemblable à cela. Personne ne rajeunit en ce bas monde, tout le monde perd ses forces en vieillissant, rien de plus normal, et après tout, Heinrich, le jeune héritier, s'occupe d'ores et déjà de la plupart des affaires du comté. Et apparemment, il s'en tire très bien. Aussi efficacement que son père, si ce n'est mieux.


Et tout le monde trouve qu'il est temps. Le Père Adalbéric, le vieux prieur, qui a toujours plus ou moins discrètement assisté le comte dans sa gestion, se fait vieux lui aussi, plus encore que Siegfried qui a tant appris de lui. Il commence tout doucement à être temps que la jeune génération prenne la relève. Heinrich a largement l'âge de reprendre les rênes. La dernière chose qu'il lui manque encore est de convoler en justes noces et de procréer une descendance légitime. Qu'il fasse encore cela, et plus rien ne s'opposera à ce qu'il prenne la succession de son père.


L'avenir de Lucilinburhuc sera garanti. Celui de Koerich aussi, d'ailleurs. Siegfried a même assez de fils pour pouvoir en mettre un à la tête de chaque comté et partager son héritage. Il serait d'ailleurs bien avisé de penser à établir ses enfants s'ils ne prennent pas l'initiative de le faire eux-mêmes. Tous commencent à penser qu'il tarde bien à le faire. Après tout, nul n'est éternel. À cinquante-cinq ans, l'essentiel de sa vie est derrière et pas devant, et c'est l'heure de préparer l'avenir des générations futures et de penser à l'héritage qu'on va laisser derrière soi plutôt que d'assurer durablement son propre présent.


Mais si Siegfried se fait rare en ville et sort de moins en moins de son château, ce n'est pas – ou pas uniquement, et à vrai dire même pas principalement – parce qu'il avance en âge et que ses forces déclinent. Certes, ce sont des raisons qui interviennent pour expliquer son retrait progressif de la vie du comté. Et il est bien content de pouvoir s'en servir de paravent pour le justifier. Il est bien content que de telles raisons paraissent acceptables et normales à tous sans donner à quiconque l'idée de se poser d'autres questions. Mais en réalité, il le sait très bien au fond de lui-même : l'essentiel est ailleurs.


S'il ne sort plus guère de son château, à part pour inspecter l'avancement des travaux des remparts et pour une promenade en forêt de plus en plus rare, que ce soit à pied ou à cheval, c'est parce qu'à l'intérieur de la Petite Forteresse, il se sent à l'abri.


À l'abri du regard des autres.


Dans la Petite Forteresse, il a de nombreuses possibilités de s'isoler, même en tenant compte de la présence de ses enfants et de toute sa domesticité.


Il ne supporte plus le regard des autres.


Même son propre reflet dans le miroir lui fait horreur.


Il se sent de moins en moins capable de soutenir le regard de ses hommes, avec lesquels il parcourait encore naguère les rues de Lucilinburhuc en faisant sans vergogne la leçon à tout le monde en matière de morale et de religion, et il se sent tout aussi peu capable de soutenir celui de ses manants.


Depuis qu'il est revenu de la maison du père d'Éric – depuis que ce jour-là, le choc de sa visite l'a obligé à méditer sur sa propre conduite d'une façon dont il ne l'avait jamais fait jusqu'alors – Siegfried a honte devant tout le monde.


Il évitait déjà avant cette visite de croiser à nouveau le chemin de Seppi. Cela fait deux ans maintenant qu'il l'évite. Il ignore comment le vieil ouvrier interprète son attitude, et il préfère ne pas le savoir. Il a honte de ce qu'il a tout un temps supposé de lui. Il a bien tenté de dissimuler une action de réparation à son égard sous une action de bienfaisance de portée beaucoup plus large, mais son initiative n'a reçu au sein de la population qu'un accueil très mitigé. Et puis voilà que six mois plus tard, en surprenant Éric le petit braconnier et en essayant de faire à son endroit preuve de mansuétude eu égard à la pauvreté de sa famille, il reçoit de son père une leçon de dignité qui claque comme une gifle morale qui vibre encore douloureusement au fond de lui.


Un an et demi déjà...


Un an et demi depuis qu'il a pris conscience que lui, Siegfried, un noble, un seigneur, un comte, a fait preuve dans sa vie de moins de dignité et de moins de noblesse que le dernier de ses manants.


C'est sûr, il n'en est pas fier. Il n'a pas de quoi l'être non plus.


Maintenant, les trente ans dans lesquels il avait cru voir un sursis et qui lui paraissaient si longs quand il n'en avait que vingt-cinq arrivent à leur terme, et voici qu'approche l'anniversaire du jour où sur l'ordre du diable, il a badigeonné de son sang une pierre peu visible de la Petite Forteresse.


Et à ce jour, il a eu beau chercher pendant tous ces trente ans, il n'a toujours pas trouvé de solution à son problème.


À présent, le souci qui occupe toutes les pensées du comte Siegfried, c'est de trouver, à la dernière minute, un moyen d'annuler ce funeste contrat.


Sans pour autant remettre en question tout ce qui a été acquis. Sans renvoyer les bourgeois de Lucilinburhuc là d'où ils sont venus. Sans réduire à néant la Petite Forteresse. Sans éveiller les questions des uns et des autres, y compris de ses enfants. Sans encourir encore en plus la malédiction de tous.


Dieu tiendra-t-Il finalement compte de sa tentative de récupérer son âme quinze ans auparavant à Koerich ? Même si elle s'est soldée par un lamentable échec ?


Tiendra-t-Il compte des sacrifices de la vie de pénitent qu'il a menée pendant des années ?


Tiendra-t-Il compte de son repentir de s'être uni à une sirène ?


Tiendra-t-Il compte en la matière de son innocence, de sa crédulité, de la sincérité de ses sentiments et de sa fidélité conjugale ?


Tiendra-t-Il compte du soutien financier qu'il n'a cessé d'apporter aux œuvres de l'Église malgré son âme vendue ?


Tiendra-t-Il compte du souci qu'il a toujours eu de l'éducation spirituelle, religieuse et morale de son petit peuple ?


Tiendra-t-Il compte des efforts qu'il a menés personnellement pour les Lui rendre tous agréables ?


Tiendra-t-Il compte de la compassion dont il a tenu à faire preuve ces dernières années pour les plus pauvres et les plus faibles de son comté de Lucilinburhuc ?


Tiendra-t-Il compte de ses prières incessantes ?


Dieu tiendra-t-Il compte de toutes ces choses ?


Ou bien y verra-t-Il certes un témoignage de sa bonne volonté, mais les trouvera-t-Il malgré cela encore insuffisantes ?


Ou bien quoi que Siegfried puisse faire ou avoir fait, tout cela restera-t-il quand même nul et non avenu ?


Et aurait-il fait tout cela pendant toutes ces années pour rien ?


Siegfried n'a rien d'autre à présenter à Dieu pour sa défense, à mettre dans le bon plateau de la balance. L'innocence de sa jeunesse. Son ignorance de l'époque. Son inconscience. Ses regrets. Ses remords. Son repentir. Ses sacrifices de trente ans. Ses prières incessantes. La sincérité de ses sentiments. Sa bonne volonté.


Une longue liste en tant que telle, certes. Mais de peu de valeur.


D'une part, des circonstances qui atténuent certes sa responsabilité personnelle, donc sa culpabilité, mais qui ne s'en sont pas moins révélées impuissantes à empêcher le mal à la source. Des circonstances certes étrangères à toute mauvaise volonté de sa part, qu'elle ait été active (dans le désir actif de nuire) ou passive (dans le refus de tout effort pour s'y opposer) – mais qui n'en ont pas moins attiré le mal et favorisé son développement. Donc au final : des choses dont il n'a aucune raison de se vanter. Ni de se prévaloir pour se justifier. Rien que de mauvaises excuses pour s'être laissé tenter.


D'autre part, toute une série d'actions certes bonnes, louables et méritoires, toutes autant qu'elles étaient, qu'elles sont encore et qu'elles seront jusqu'à son dernier jour. Mais toutes bonnes, louables et méritoires qu'elles soient, qu'elles aient pu être ou qu'elles soient encore appelées à être, elles partagent avec les regrets et les remords un défaut essentiel : celui de venir trop tard. De venir après coup. De ne plus rien pouvoir empêcher. De n'être là qu'à titre de rattrapage.


Et le pire de tout, c'est qu'elles ne rattrapent rien du tout.


Ce n'est pas qu'en elles-mêmes, elles soient faibles ou mièvres. Il n'y a rien de faible ni de mièvre à s'autosupplicier. Surtout au point où il l'a fait pendant tant d'années. Mais elles sont inefficaces. Elles ne servent à rien. Elles ne réparent rien. Elles ne défont rien. Elles ne changent rien.


Elles n'ont même rien à voir avec les péchés qu'il a commis. Pas de manière directe en tout cas. À tel point que Dieu serait parfaitement en droit de lui demander quel est le rapport entre ses bonnes actions et ses péchés les plus graves. Quel rapport entre les unes et les autres ferait des premières des actes expiatoires des seconds.


Il n'y en a aucun.


Le seul mérite de toutes ces bonnes actions réside dans leur nombre. Dans leur quantité. Dans leur accumulation. Dans le poids qu'elles sont appelées à peser sur leur plateau de la balance.


En elles-mêmes, elles sont plutôt appelées à prouver de quel côté il se trouve réellement. À montrer son attachement au bien et à Dieu.


Et surtout son désir d'être sauvé.


En fait, les bonnes actions sont là pour faire écran aux mauvaises.


Pour les cacher. Pour les dissimuler.


Dans cette mesure-là, en fait, elles sont surtout des prétextes.


Dans quelle mesure le sort des pauvres, des faibles, des déshérités, les métayers de Koerich, les bourgeois de Lucilinburhuc, l'éducation spirituelle des gens ou les œuvres de l'Église lui ont-ils véritablement importé en tant que tels ?


Tout ce que tout cela représentait à ses yeux, c'était des occasions de rachat personnel. En dehors de ce que tout cela pouvait lui rapporter pour lui-même, il n'en avait cure.


Ce n'est pas glorieux à réaliser. Ce n'est pas agréable à son estime de soi. Mais au fond, c'est la vérité.


Tout ce qui a jamais importé à ses yeux, c'était chasser dans ses forêts. Et être tranquille.


Tout le reste, au fond, c'était une corvée.


Même tenir Mélusine dans ses bras ne lui importait pas autant, finalement. Pas autant qu'il le croyait.


La meilleure preuve en est qu'il a beau lui avoir répété encore et encore, pendant les quinze premières années de leur mariage, qu'elle était tout pour lui et que s'il la perdait, il perdait tout – il n'a quand même pas hésité à la sacrifier le jour où il a cru que cela pouvait lui permettre de regagner son paradis. Sans même se préoccuper de savoir si elle était d'accord, ni ce qu'elle en pensait. Pas même si elle allait en souffrir. Il a fallu qu'elle le rejette et qu'elle l'ignore pour qu'il réalise qu'elle aussi était une créature sensible qui avait des sentiments et qui pouvait souffrir de la façon dont il la traitait.


Ce reproche qu'il a si longtemps refoulé à son endroit, qui la rendait à ses yeux responsable de sa chute, était-il déjà à l'œuvre sans même qu'il en ait conscience ?...


Et encore : à ce moment-là, il ignorait toujours sa vraie nature !


En face, dans le mauvais plateau : son contrat avec le diable... et l'abomination de son union avec une sirène.


Et qu'a-t-il gagné de ses péchés les plus graves ?


Sept enfants, certes. Dont trois fils. L'un d'entre eux étant son héritier.


Un château. Plus petit que celui de Feulen. Mais plus envié.


Une terre recouverte de forêts giboyeuses.


Une ville prospère en plein essor.


Une fortune générationnelle. Dont très bientôt il ne profitera plus.


Une histoire d'amour qui aujourd'hui lui fait honte et qu'il regrette d'avoir vécue, si ce n'est pour la descendance qu'elle lui a donnée.


Une population qui a commencé par l'acclamer mais qui aujourd'hui prend ses distances. Sans même qu'il puisse déterminer avec laquelle de ces deux attitudes il est le moins à l'aise.


Toutes choses dont il n'emportera pas une seule, pas la moindre, avec lui dans l'au-delà.


Et bientôt, très bientôt, la damnation éternelle.


Et son échec à trouver une solution pour l'éviter.


Ses bonnes actions ne rattrapent rien, elles comptent pour rien parce qu'elles ne résolvent rien de ce qu'il a commis.


Elles font juste écran. C'est tout.


Mais Dieu voit à travers tous les écrans. Il ne se laisse pas tromper aussi facilement.


Pas comme les humains, qui ne voient jamais rien.


Et si la solution pour regagner son paradis, la seule vraie, la seule qui ait une chance d'aboutir à quelque chose, était – ou avait été... – de renoncer au bénéfice des avantages que ses fautes lui ont permis de gagner ?


Mais le peut-il ?


Peut-il renoncer à ses enfants ?


Les sacrifier ? Les renier ?


Eux, ils n'ont rien demandé. Pas même à exister. Ils sont innocents.


Le château, il pourrait y renoncer. Le mettre à bas. Disparaître. Vivre une vie de vagabond pour le temps qu'il lui reste.


Lui, il le pourrait.


Mais peut-il en priver ses enfants ? Ses domestiques ?


Encore une fois, ils sont innocents.


Sa terre, il pourrait y renoncer. Ne plus être que comte de Koerich. Rendre ce qui est devenu le comté de Lucilinburhuc à l'abbaye de Saint-Maximin. Gratuitement. Après tout, la terre ne demande rien à personne pour exister.


Mais ses enfants ?


Innocents, encore et toujours...


Sa ville ? Si cela ne dépendait que de lui, il pourrait y renoncer. La détruire, s'il le fallait. Ou plus vraisemblablement, la céder à Saint-Maximin. Les bons moines ne s'en plaindraient probablement pas, les habitants non plus. Mais peut-il honnêtement transférer à quiconque la propriété d'un bien aussi mal acquis ? Ce serait une authentique malédiction. Un cadeau empoisonné. Ne vaudrait-il pas mieux faire revenir ce qui n'aurait jamais dû être au néant d'où il est sorti ? Lui-même n'a jamais demandé à être à la tête de toute une ville, même prospère. D'ailleurs, pour lui, c'est un souci plus que quoi que ce soit d'autre.


Mais cela ne dépend pas que de lui.


Cela dépend en premier lieu des bourgeois de Lucilinburhuc.


Peut-il maintenant, du jour au lendemain, détruire la ville et les en chasser ?


En supprimant du même coup la source même de sa prospérité.


De celle de ses enfants.


D'une prospérité et d'une fortune d'ores et déjà acquise, auxquelles il pourrait renoncer lui-même... mais dont il ne peut pas priver ceux parmi les autres à qui il a créé, en les faisant advenir, le droit d'en bénéficier.


Et puis une fois de plus... tous sont innocents.


Ce n'est ni la faute de ses enfants – fussent-ils ceux d'une sirène – ni celle des bourgeois de Lucilinburhuc, ni non plus celle des bons moines de Saint-Maximin, si lui-même en son temps a vendu son âme au diable et s'est uni sans le savoir à une créature qui n'était pas humaine.


Est-ce aux innocents qu'il revient d'expier les fautes des coupables ?


Et puis, derrière tout cela, la chose ultime à laquelle il devrait renoncer, c'est son image. Sa réputation. Son honneur.


Et en le faisant, il priverait ses enfants des leurs.


Il attirerait l'opprobre sur une ville d'habitants industrieux qui n'ont rien demandé.


Le peut-il ?


Peut-il désormais renoncer à quoi que ce soit de ce qu'il faudrait, sans en faire pâtir une foule d'innocents ?


S'il le faisait, cela sauverait-il encore son âme ?


Peut-il se sauver lui-même au prix de la dégradation et du dénuement d'autrui ?


C'est exactement ce que le diable lui a proposé il y a quinze ans à Koerich.


S'il ne le pouvait pas à Koerich il y a quinze ans, le pourra-t-il plus aujourd'hui ?


Sacrifier ses trois meilleurs chevaux, dont son bien-aimé Wanterglanz, l'a-t-il jamais avancé à quoi que ce soit ?


Et de toute façon, même s'il le faisait, même s'il pouvait le faire, même s'il n'était pas inique en soi de le faire, n'est-il pas déjà trop tard ? Même si le diable n'est pas encore venu réclamer son dû ? Que vaudrait un renoncement en dernière minute au bénéfice d'avantages dont il n'a fait que profiter pendant les trente ans que le diable lui a laissés sur terre pour trouver un impossible moyen de se racheter ?


À quoi rimerait maintenant un tel renoncement, sinon à une vaste hypocrisie ?


Épisode 120 : Préparation


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