Akinéquoi ?
Le temps du doute
Je n’aurais jamais dû tourner cette clef, je n’aurais jamais dû lancer cette maudite expérience. Si je pouvais revenir dans le passé… Ah, cruelle ironie !
Je capte des voix distantes, comme échappées d’un rêve inachevé. Puis, dans un écho lointain, je perçois peu à peu des bribes de phrases. Au bout de quelques minutes, je parviens enfin à entendre ce que disent les trois ou quatre personnes qui s’agitent confusément autour de moi.
— Ça y est, il ouvre les yeux !
— Oui, le sérum commence à faire… effet.
— Laissons-lui le temps de se ré…veiller.
— Sophia, allez prévenir le… docteur Caron. Vite !
Tout est flou, brumeux, incertain. Je peine à distinguer l’environnement, à comprendre ce qui se passe. Les bruits, les mouvements et les voix qui m’encerclent me fatiguent. J’ai la gorge sèche, les lèvres collées par la déshydratation. Je voudrais parler, mais un état d’épuisement étreint tout mon corps. Je vais me rendormir, me reposer.
Mais on relève le dossier de mon lit. Je me retrouve presque assis, incliné à 45 degrés. La lumière qui agresse mon visage m’empêche de rejoindre Morphée. Je réalise alors que ma tête est immobilisée par un collier cervical, et qu’un méticuleux bandage enserre tout mon crâne, de la base du cou jusqu’au-dessus des sourcils.
J’entends des bruits de pas empressés. En entrouvrant les yeux, j’aperçois un badge s’approcher : "Sophia — Infirmière". Cette dernière s’assure de ma capacité à déglutir, puis me fait boire prudemment un liquide verdâtre. Ce breuvage intrigant me semble détenir des propriétés bienfaitrices qui ne tardent pas à me procurer vigueur et lucidité. Ainsi, quand le docteur Caron place sa main devant le capteur biométrique pour entrer dans ma chambre, je suis totalement conscient, éveillé, le regard fixe. Mais quelque chose ne va pas…
Le médecin m’ausculte sommairement. Ses gestes saccadés laissent deviner une certaine impatience. Puis il se décide à me parler. Il m’explique que j’ai été victime d’une violente explosion, que j’ai subi un choc très brutal à la tête. Sans s’appesantir sur mon état de santé, il me pose ensuite quelques questions. Il me demande si je me souviens de mon nom, des circonstances qui m’ont amené ici, à l’hôpital, dans son service de neurologie… Je comprends qu’il veut savoir si j’ai toujours ma mémoire.
Oui, je me rappelle tout. L’accident n’a rien altéré. J’ai gardé mes souvenirs, ma personnalité, mon identité. Mais quelque chose ne va pas…
Mon nom est Kaïros. J’exerce le métier de chercheur pour un laboratoire d’État. On dit de moi que je suis une sommité internationale dans mon domaine. Mes études et mes publications sont reconnues par la communauté scientifique. Il faut avouer que je donne tout à mes travaux, je sacrifie tout à mes recherches : loisirs, famille, vie privée.
Et je suis aujourd’hui sur le point de dévoiler au monde entier la plus grande découverte de toute l’histoire de l’humanité ! Je touche au but, et mes dernières expériences vont avoir un retentissement incommensurable sur chaque habitant de cette planète ! Quelle est ma spécialité ? Quel est mon domaine d’excellence ? C’est le temps.
Ce jour-là, nous avons prévu de lancer enfin le protocole Éon. Ainsi, après des années à réaliser les calculs les plus complexes et des recherches approfondies, toutes les conditions semblent réunies pour enclencher la deuxième phase de notre mission. Le protocole Éon, c’est le nom que mon équipe et moi-même avons donné à cette procédure qui consiste à mettre à l’épreuve la partie théorique de nos travaux.
Les ultimes vérifications effectuées ces précédentes semaines confirment qu’Éther est prête. Cela m’a pris des mois à la concevoir, à la créer, à l’enfanter. Pour simplifier, Éther est une intelligence artificielle de pointe, dotée des dernières propriétés de l’informatique quantique. Elle nous permet de piloter le dispositif expérimental produisant les conditions nécessaires pour plier l’espace-temps, jusqu’à former une boucle géodésique. Dans notre jargon, on appelle ça une courbe temporelle fermée. Éther, c’est ma sueur, c’est mon sang, c’est mon bébé. À quoi sert cette machine unique au monde ? Elle est ma réponse aux obstacles théoriques, techniques et énergétiques du voyage dans le temps. Grâce à elle, je vais maintenant démontrer que le déplacement spatio-temporel n’est plus un fantasme ! Éther révolutionne à elle seule tout ce qu’on savait sur la relativité générale, les trous de ver et l’entropie. Les répercussions à venir sur l’humanité tout entière sont gigantesques, insondables, infinies.
À 11:00 précisément, après avoir procédé une dernière fois aux vérifications de sécurité obligatoires, le protocole Éon est lancé. Mes deux chefs d’équipe et moi tournons simultanément notre clef respective, enclenchant la triple procédure de démarrage. Engoncés dans nos combinaisons stériles et ignifugées, nous sommes une vingtaine de chercheurs à retenir notre souffle.
Les premières minutes se passent bien. Mais après la phase de dilatation des particules, Éther détecte une anomalie. La surtension au niveau des flux est telle que nous n’arrivons pas à stabiliser la courbe temporelle. Pour une raison encore inconnue, et malgré toutes les précautions d’usage, un arc électrique déchire soudain la chambre d’expérimentation. Aussitôt, un début d’incendie se déclare à la hauteur de la console centrale. J’arrache un extincteur de son support, je me précipite sur la machine. Après, plus rien, c’est le trou noir…
Le docteur Caron paraît rassuré. Il a écouté avec attention le récit de l’accident tout en prenant des notes. C’est lui qui poursuit l’histoire. Mais quelque chose ne va pas.
— Kaïros, vous avez subi… un traumatisme crânien par…ticulièrement violent. On vous… a retrouvé inconscient au… milieu de nombreux débris. Vous a…vez été conduit aux urgences d…ans un état critique. C’est même un mi…racle que vous n’ayez pas plus de s…équelles !
Oui, je me rappelle vaguement les flammes, les gravats, le chaos dans mon laboratoire, comme une scène épique d’un film catastrophe filmé au ralenti… Mais quelque chose ne va pas ! Je me rends compte maintenant que je perçois les événements, la réalité par bribes, par morceaux, par à-coups ! Que m’arrive-t-il ? J’ai déjà eu cette impression quand j’ai repris conscience, il y a quelques minutes, en entendant le personnel médical autour de moi. Que se passe-t-il donc ?
Je dois trahir une expression d’incrédulité et d’inquiétude, parce que le docteur Caron enchaîne ses explications, comme pour me tranquilliser :
— Vous avez tout de même subi… une fracture du crâne ! J’ai dû vous o…pérer en urgence. C’est une in…tervention délicate, je ne vous… le cache pas. Et nous devons nous a…ssurer, dans les prochains jours, que vo…tre cerveau a conservé toutes ses ca…pacités.
Petit à petit, je parviens à comprendre ce que je ressens, à décrire les symptômes qui m’habitent. J’explique au médecin le mal dont je suis atteint, j’évoque ces laps de temps où tout semble suspendu.
Le docteur Caron demande au personnel médical, resté auprès de nous, de relever complètement le lit, presque à la verticale. L’infirmière s’assure de la solidité de mes sangles, on fait rouler le lit jusqu’à la grande fenêtre scellée de ma chambre :
— Kaïros, regardez dehors. Re…gardez les oiseaux, les gens sur le… parking, les hélitaxis, toute l’ac…tivité autour de l’hôpital… Que remarquez-vous ?
La tête bloquée, je scrute l’extérieur à travers la large baie vitrée en bougeant seulement les yeux. Tout semble en ordre. Que dois-je observer exactement ? Soudain, sans signe avant-coureur, tout se fige ! Les étourneaux restent en suspens dans le ciel, les passants sont pétrifiés avec une jambe en l’air, les navettes électriques immobilisées au milieu de la voie piétonne… C’en serait presque comique, si ce n’était pas si angoissant ! Même les nuages sont momentanément stoppés dans leur promenade céleste ! J’imagine un plaisantin démiurgique ayant appuyé sur le bouton « Pause » de sa télécommande universelle ! Cela dure juste deux à trois secondes, mais le phénomène est flagrant. Puis, tout repart normalement, comme si de rien n’était.
On replace mon lit dans sa position initiale.
Le docteur Caron ne peut réprimer une espèce de rictus de satisfaction. Après quelques secondes de réflexion, il me lance :
— Je ne peux pas me prononcer sans… examens neurologiques et vi…suels poussés. Mais il peut s’a…gir d’une akinétopsie.
— Euh, akinéquoi ?
— Akinétopsie. Du grec an…cien a privatif, kinésis… le mouvement, et opsis, la… vue. Autrement dit, l’akiné…topsie est une incapacité… visuelle à percevoir le mou…vement.
J’ai du mal à suivre le discours du médecin, tant ses phrases me parviennent morcelées, hachées. Il m’explique calmement que, d’après lui, je peux être atteint d’une agnosie visuelle du mouvement, un trouble neurologique très rare et très handicapant. À titre personnel, il n’a jamais été confronté à pareil cas durant toute sa carrière. Et pourtant, il en a vu ! C’est sans doute dû au traumatisme de l’explosion… À moins que ce soit une nouvelle maladie, un dysfonctionnement encore ignoré et non identifié par la communauté médicale…
Je passe les semaines suivantes à reprendre des forces, à recouvrer la santé. Bien que ma vie quotidienne soit sans cesse entrecoupée de pauses, je suis presque soulagé de pouvoir donner un nom au trouble qui m’habite. Je sais maintenant que, pendant ces blocages incontrôlés, seule ma conscience est active : je peux éprouver leur durée, penser, observer… Mais je suis incapable de juger avec certitude si j’ai réellement parlé ou bougé. En outre, ces arrêts angoissants sont de plus en plus fréquents et de plus en plus longs, cela me fait peur. De deux à trois secondes d’images fixes, je sens qu’on parvient désormais à quatre, puis à cinq secondes. Je ne peux toutefois mesurer ces temps de pause que subjectivement. Ce sont seulement des impressions, je n’ai aucun moyen de procéder à des vérifications scientifiques fiables. Je ne comprends pas ce qui m’arrive.
Si j’ai accepté le diagnostic médical, j’ai tout de même du mal à entendre le docteur Caron m’avouer qu’il n’existe encore aucun traitement curatif pour soigner l’akinétopsie. C’est sans doute pour cette raison que tout objet potentiellement dangereux a été retiré de ma chambre. Je suis donc contraint de vivre avec ce handicap, jusqu’à la fin de mes jours. Je dois aussi mettre en place progressivement des stratégies de compensation, comme travailler à développer mes autres sens.
*
En ce matin pluvieux d’octobre, je quitte enfin l’unité où l’on me soignait, avec plus de questions que d’explications. Il faut dire que le personnel, à mon sens, n’a jamais répondu en détail à mes interrogations. Cependant, je suis physiquement guéri, sans aucune séquelle manifeste de l’accident, de l’explosion, du traumatisme. Seule une cicatrice apparente à l’arrière de mon crâne trahit une intervention chirurgicale. L’infirmier qui m’accompagne aurait bien voulu me garder : je représente un cas passionnant de trouble extrêmement rare ! Mais j’espère renouer avec mes habitudes, poursuivre mes recherches, retrouver mon laboratoire encore en travaux…
Évidemment, je ne peux plus conduire. L’akinétopsie empêche dorénavant ce genre d’activité. Un chauffeur me prend en charge. Toute ma vie est à reconstruire en fonction de ce mal pernicieux qui m’habite désormais de façon profonde et invisible. Oh ! j’ai toutes mes facultés, j’ai toute ma tête et ma motricité ! Je souffre simplement d’une infirmité singulière qui exclut toute perception des choses en mouvement. Je vois le monde par étapes, comme une suite ininterrompue d’arrêts sur image, de photographies saccadées. En l’espace d’une minute, tout se fige trois à quatre fois, juste pour quelques secondes. Mais quelques secondes qui changent toute mon existence.
Je peine à traverser seul un couloir fréquenté. Me remplir une tasse de thé sans m’ébouillanter les doigts devient un défi majeur. Je me sens même incapable d’intercepter un objet qu’on me lancerait, de peur de mal juger sa trajectoire ! La vie quotidienne s’est transformée en une succession de difficultés qui ne cessent de me stresser. Mais depuis quelque temps, ce qui m’angoisse au plus haut point, c’est cet affreux doute qui m’envahit, cette question insensée qui m’obsède : est-ce moi qui suis vraiment malade, ou est-ce le monde qui dérape inexorablement ?
Mes premières méfiances sont apparues à l’hôpital, en parlant au docteur Caron. Je lui en ai fait part, mais il ne m’a pas cru. J’ai eu beau insister sur certains points, il ne m’a pas compris. D’ailleurs, s’il s’agit bien de ce que je pense, comment le pourrait-il ?
J’ai vite remarqué, en effet, que, lorsque je dialoguais avec le médecin, la parole s’interrompait aussi. J’ai fait cette expérience, au début fortuite, de continuer à parler pendant une pause incontrôlable. À la reprise du discours, le praticien ne se souvenait pas de ce que je lui avais dit : il ne m’avait même pas entendu ! Si je suis atteint d’akinétopsie, de l’incapacité à détecter les mouvements, alors pourquoi les ondes sonores, les voix et les bruits s’arrêtent-ils aussi ? C’est tout bonnement impossible. À moins que j’aie poursuivi mes phrases inconsciemment… Les mots seraient restés dans ma tête sans être prononcés ?
En outre, lorsque je ferme les yeux quelques minutes, le silence continue. Si ce fait ne confirme pas la distorsion temporelle, il me semble qu’il contredit l’akinétopsie. Sauf si, parallèlement à mes troubles visuels, je suis atteint d’un problème auditif associé…
Aujourd’hui, j’ai la conviction de ne souffrir d’aucun symptôme. C’est le monde qui est malade ! Certes, je ne dispose d’aucune preuve, je ne peux rien démontrer. C’est pourquoi je ne peux expliquer ma théorie à quiconque, sous peine qu’on me rie au nez, voire qu’on me prenne pour un dément.
En séparant rigoureusement les faits des hypothèses, que puis-je constater ? Les interruptions concernent la vision et le son. De plus, elles semblent augmenter en fréquence et s’allonger inexorablement. J’en conserve la conscience, mais personne d’autre ne paraît les remarquer. Dois-je en conclure que le temps ralentit autour de moi, et que je reste le seul à encore percevoir les fragments du réel ? Aucune autre personne, aucun être vivant ne serait en mesure de détecter cette anomalie dans l’espace-temps. Oui, j’en suis convaincu, je le sens, parce que cette anomalie, c’est moi qui l’ai provoquée.
J’ai eu l’occasion de réfléchir, d’analyser les raisons de cet échec expérimental cinglant. Je préférerais me tromper. Pourtant, je reste persuadé qu’Éther a répondu à sa manière, de façon autonome, à un enchaînement d’événements imprévus. L’arc électrique, l’incendie, l’explosion… Elle n’était pas programmée pour faire face à ce type d’incident. Elle y a répliqué du mieux qu’elle pouvait, en fonction de ses connaissances et de ses capacités. Dès qu’elle a senti le désastre arriver, elle a retardé le temps, distordu la courbe temporelle autant que possible. D’ailleurs, les pauses suivent une progression mathématique qui rappelle étrangement les paramètres d’Éther. Je suis convaincu qu’à ce stade, elle voulait me permettre de réagir pour sauver le protocole, mon expérience et elle-même. Malheureusement, elle n’a sans doute pas pu mesurer les conséquences irrévocables de sa décision.
Un nombre incalculable de questions m’assaillent désormais. Pourquoi suis-je le seul à avoir été épargné ? Toute la Terre est-elle touchée par ce phénomène hors de contrôle ? Puis-je réparer les choses, et comment ? Après tout, c’est moi qui les ai engendrées. Est-ce mon destin que de corriger cette erreur fatale, ou de vivre sans rien pouvoir faire ? Et ces anomalies, ces interruptions du temps de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues, ne vont-elles pas bientôt laisser l’univers plus souvent à l’arrêt qu’en mouvement ? Sont-ce les prémices d’un cataclysme majeur ? Ai-je provoqué la fin du monde en jouant le rôle d’un dieu démiurgique ? Dois-je vraiment assister, impuissant, à la chute inéluctable de ma planète ? Ou suis-je victime d’hallucinations répétées ? Suis-je devenu fou ?
Tiens, ils ont installé des grillages aux fenêtres de mon laboratoire, sûrement pour sécuriser le bâtiment. Dans le couloir, un gardien en uniforme beige entame sa ronde nocturne par des pas sourds et suspendus à intervalles réguliers.
— Kaïros…, soyez rai…sonnable. Il… est temps d’é…teindre les… lumières !
Qui me rendrait visite avec soif ou dédain :
Pitié, ne rendez pas ma Muse furieuse
En vous appropriant les fruits de mon jardin !
Venez vous imprégner d’une douce atmosphère,
Goûtez sans retenue à mon émotion,
Mais sachez que jamais je ne laisserai faire
Si vous vous en prenez à ma création !
Ne me dérobez rien, soyez sincère, honnête
En respectant toujours le travail du poète.
Beitragen
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